Trois ans de travaux sans recevoir d’invités

Trois ans de travaux sans invités

Élodie posa sa tasse sur le rebord de la fenêtre et sentit, dans son dos, que François sétait figé dans le couloir. Elle le ressentait dinstinct, même si elle lui tournait le dos, regardant dehors. Il y eut cette pause, longue comme un puits.

Tu as mis la tasse sur le rebord, dit-il enfin. Il ne posait pas la question. Il constatait.

Oui, François. Jai posé ma tasse sur le rebord.

Cest du bois verni. Le chaud laisse une marque.

Je sais.

Alors pourquoi ?

Élodie se retourna. Il avait quarante-huit ans, et il les faisait pile. Ni plus, ni moins. Il était debout dans lencadrement de la porte de la cuisine, son niveau à la main. Il se promenait toujours comme ça le week-end, ce niveau à la main, comme dautres ont leur portable.

Parce que je nai nulle part ailleurs où la poser, répondit-elle. La table est recouverte de plastique. Lautre chaise est à lenvers. Le sol du couloir est encore humide de la primaire. Je bois debout à la fenêtre, François. Ça fait trois ans que je bois mon thé debout à la fenêtre.

Il regarda la tasse. Puis elle. Puis encore la tasse.

Je vais mettre un dessous.

Laisse tomber, inutile.

Mais ça va faire une trace.

Et alors.

Il plissa un peu les yeux, le genre de regard quil avait quand il ne comprenait pas si elle plaisantait ou pas. Parfois, Élodie elle-même ne savait plus.

Élo, cest pas

Tout, coupa-t-elle à voix basse, et ce mot tomba dans le silence comme une pierre dans leau. Tout, François.

Il na pas saisi tout de suite. Il demanda :

Tout quoi ?

Je fais ma valise.

Il y eut un grand silence. Dehors, une voiture klaxonna puis ça devint calme. François baissa lentement le bras, le niveau.

À cause du rebord de la fenêtre ?

Non. Pas à cause du rebord.

Élodie termina sa tasse, la reposa, exprès, sans hésiter, sans regret.

Elle avait quarante-cinq ans. Elle était comptable dans une petite boîte, adorait lire le soir avant de dormir, avait un mini cactus sur son bureau prénommé Félix et navait plus invité de copines depuis une éternité. Trois ans, pour être exacte.

Elle alla dans la chambre.

Trois ans auparavant, quand ils avaient acheté ce deux-pièces au cinquième étage dun immeuble en brique, dans une petite rue calme de Nancy, Élodie était heureuse. Vraiment heureuse, jusque dans son corps. Elle se souvenait très bien du moment où elle et François se tenaient dans ces pièces vides, avec le papier peint décollé, le sol peint défraîchi, et elle regardait les platanes jaunis de lautomne à travers la fenêtre, en se disant : voilà, cest ici. Cest chez nous.

François, à lépoque, était différent. Ou alors elle le croyait. Il parcourait les pièces, le mètre en main, notait dans un carnet, les yeux brillants de cette flamme quelle aimait tant chez lui la flamme de celui qui sait ce quil veut faire et qui sait le faire lui-même.

Regarde, disait-il en déroulant devant elle une feuille à carreaux remplie de croquis. Ici on ouvre, cest cuisine et salon ensemble, très ouvert. Là on intégrera des étagères, du sol au plafond. Tu vois ? Pour la lumière, je ferai des spots, et des variateurs, comme ça on module.

Joli, disait-elle, et cétait sincère.

On va tout faire nous-mêmes, doucement. Bien fait. Une fois, et pour toute la vie.

Ce « une fois et pour toute la vie », elle aurait dû lécouter de plus près. Comprendre quil y avait autre chose là-dedans quéconomiser sur les artisans.

Les six premiers mois, cétait de laventure. Ils vivaient dans le chantier. Élodie cuisinait sur une plaque électrique, le gaz pas encore connecté. Ils dormaient sur un matelas par terre, faute de place pour un lit. Ils mangeaient dans des assiettes en carton, parce que pas dévier. Cétait inconfortable, un peu romantique, mais largement supportable. À ce moment-là.

Puis, quelque chose a commencé à se fissurer. Lentement, comme une terre qui bouge sous une maison.

François bricolait tous les week-ends, parfois même en semaine sil posait un RTT. Il était chef de chantier sur des gros projets, il connaissait tout sur les matériaux, les techniques, mieux que pas mal de pros. Cétait bien, même formidable. Le problème nétait pas là.

Le souci, cétait quil ne savait pas sarrêter.

Au début, Élodie ne sen rendait pas compte. Elle la remarqué la première fois huit mois après le début des travaux, au café avec sa copine Chloé qui lui demanda :

Alors, bientôt fini ? Je veux enfin venir dîner chez toi, tu mas promis une quiche lorraine.

Encore un peu, répondit Élodie. François dit que pour Noël ce sera plié.

Noël est passé sous le signe du chantier. Pas dinvités parce que le salon était encombré de tréteaux et de plaques de placo. Ils ont mangé leur raclette à deux dans la cuisine, qui était presque finie. Presque.

François, lannée prochaine on fait enfin une vraie fête, dit Élodie en servant le champagne.

Bien sûr, répondit-il. Dès que je finis le plafond du séjour, que je pose le parquet, on organise quelque chose.

Il boucla le plafond en mars, mais découvrit alors quil fallait refaire la tuyauterie de la salle de bain, lancien plombier ayant mal bossé et François ne pouvant plus voir ça. Puis ce fut au tour de la porte-fenêtre du balcon : la mousse expansive avait bougé, il y avait un écart de trois millimètres. François le mesura à lancienne, à la cale.

Élodie en blaguait encore à lépoque : « Mon mari déclare la guerre aux trois millimètres. » Les copines riaient, elle aussi. Cétait drôle.

Ils ont posé le parquet du séjour en mai, quand on pouvait aérer. Élodie aidait à porter les lames, donnait les outils, aspirait la poussière avec laspirateur de chantier. François bossait, concentré, silencieux, façon chirurgien. Il vérifiait chaque rangée niveau et laser. Il enlevait parfois des lames déjà posées pour tout recommencer, parce que lécart nétait pas le bon.

François, on ne voit rien, protesta-t-elle un jour.

Moi, je vois, répondit-il sans lever la tête.

Ce fut la première fois quelle sentit dans ses mots quelque chose qui la stoppa. Simplement ça. Elle, chiffon à la main, regardait sa nuque penchée, et dans sa poitrine, un drôle de sentiment. Comme une révélation qui navait pas encore de nom.

Le parquet fut fini en juin. Cétait vraiment magnifique. Chêne clair, joints fins, géométrie parfaite. Élodie caressa la surface.

Cest beau, dit-elle franchement.

On va mettre une bonne couche de vernis, répondit François. Un allemand, très solide contre les rayures, je lai déjà choisi.

Quand ?

La semaine prochaine.

La semaine suivante, il trouva que la plinthe dans langle sécartait dun demi-millimètre. Le vernis attendit.

Ce même mois de juin, Élodie appela Chloé pour un café en terrasse, boisson fraîche, papotage léger.

Alors, bientôt le dîner chez vous ?

Bientôt, lâcha Élodie. Et puis plus rien.

Quelque chose ne va pas ?

Non Tu sais, Chloé, je crois quil ne finira jamais.

Mais ils sont tous comme ça, ils traînent.

Non, tu ne comprends pas. Il ne traîne pas. Cest comme sil ne voulait pas finir. Tant que ce nest pas fini, il a une excuse : pas dinvités, pas de meubles vraiment posés, pas de vie normale.

Chloé la fixa sérieusement.

Tu lui as dit tout ça ?

Jessaie. Il me répète que cest presque fini, quaprès tout sera parfait.

Et tu veux la perfection ?

Élodie garda le silence.

Je veux juste être chez moi, finit-elle par dire. Juste, rentrer chez moi.

Ce soir-là, à la maison, François étalait des échantillons de peintures devant elle. Une trentaine de nuances de blanc.

Tu vois, expliquait-il, celui-là tire sur le crème, celui-ci est plus froid, un peu bleuté Ça change tout à la lumière du jour ! Moi je prendrais celui-là.

Il montra une case, mais pour Élodie, tout était juste blanc. Rien dautre, que du blanc.

François, lui dit-elle, franchement, je men fiche.

Il la regarda comme si elle venait de dire une absurdité.

Tu ten fiches ? On va vivre ici quand même.

Oui. Justement. On va vivre. Des personnes, pas des nuances.

Si, les gens voient, ils ne le savent pas, mais ils voient.

OK, choisis ce que tu veux.

Il a choisi. Il a toujours décidé. Ça aussi est arrivé doucement. Dabord, Élodie trouvait pratique quil soccupe de tout, vu quil sy connaissait mieux. Puis elle a remarqué quon lui demandait son avis de moins en moins. Puis plus du tout. Doucement, sans méchanceté. Mais inutile de donner son avis : si elle préférait un carrelage, il expliquait pourquoi lautre était « plus technique ». Si elle voulait mettre un canapé à un endroit, il montrait lappli de déco disant que ça allait casser lharmonie. Si elle disait « jaime bien », il répondait « cest moins logique comme ça ».

Alors elle a arrêté de dire « jaime bien ». Pourquoi faire.

Lautomne de la deuxième année, en octobre, François reçut son vieux pote Michel de Dijon de passage pour une nuit. Élodie était contente, vraiment. Elle acheta de bonnes choses, mit la belle vaisselle, passa la table.

François lui dit que Michel ne pouvait pas dormir là, parce quil y avait des travaux dans la chambre.

Il ny en avait pas. Le lit était monté, larmoire aussi. Élodie le savait.

François, quels travaux dans la chambre ?

Il fit une pause.

Il faut que je refasse une zone du sol. Michel ne dormirait pas bien à cause de lodeur.

Il ny a aucune odeur.

Mais Élo, tu veux que Michel voit lappartement comme ça ?

Comme quoi ?

Pas fini.

Élodie le regarda, sentit la terre se dérober sous ses pieds, pour de vrai. Il avait honte. Honte de ce quil faisait lui-même, à cause dune image parfaite dans sa tête. Prêt à mentir à un vieil ami pour ça.

OK, lâcha-t-elle. Rien de plus.

Michel est venu, a bu le thé avec eux, a dîné dehors avec François, et a dormi à lhôtel. Élodie a diné seule à la maison.

Cette nuit-là, elle fixa longtemps le plafond celui que François avait peint dun blanc parfait, sans la moindre marque, sans la moindre trace. Plafond de magazine. Personne nétait venu sous ce plafond depuis deux ans.

Lhiver suivant, sa mère tomba malade. Rien de grave, la grippe, mais Élodie traversait Nancy deux fois par semaine pour soccuper delle. Parfois elle y dormait. François ne disait rien. Il peignait la façade intérieure du balcon à ce moment-là, besoin de deux couches, vingt-quatre heures décart.

Un soir, Élodie rentra plus tôt et découvrit François assis dans le couloir, une loupe à la main. Il auscultait la jonction entre la plinthe et le mur.

Tu as un souci ? demanda-t-elle en enlevant son manteau.

Ici, il y a un espace.

Elle ne demanda pas quelle taille. Elle savait. Millimètres à lappui.

François, tu as mangé aujourdhui ?

Pause.

Je sais plus.

Ce matin ?

Il me semble, ouais.

Elle alla en cuisine, fit cuire des pâtes, un œuf au plat. Il arriva, sassit devant lassiette.

Merci.

De rien.

Ils mangèrent en silence. Il neigeait dehors. Sur la table, un catalogue daccessoires pour le futur placard dentrée quils avaient évoqué un an plus tôt.

François, dit-elle.

Mmmh ?

Raconte-moi un truc. Nimporte quoi, mais pas le chantier.

Il la regarda comme si elle lui demandait de parler chinois.

Quoi par exemple ?

Peu importe. Ce qui te passe par la tête. Ta journée. Tes envies. Un truc drôle ou triste. Tout sauf des joints et des matériaux.

Il réfléchit sincèrement. Élodie voyait bien quil essayait de se souvenir dautre chose.

Je sais pas, finit-il tristement. Rien, jimagine.

Après ça, elle resta longtemps les yeux dans le noir. Quand est-ce que lhomme vivant était-il devenu une somme de fonctions ? Ou avait-il toujours été ainsi sans quelle le voie ? Non. Pas toujours. Elle revoyait un autre François, celui des étés à raconter les étoiles, en Auvergne, sur une aire dautoroute. Il connaissait toutes les constellations. Cassiopée, la Grande Ourse, les Pléiades tu vois ? Elle voyait.

Les Pléiades, où sont-elles passées ?

La troisième année, elle ne disait plus à ses amies « bientôt fini ». Cétait faux. Le chantier se terminait puis recommençait : un carrelage pas assez résistant, une peinture qui cloche au séchage, une poignée de porte bien posée mais la charnière grinçait au froid. Chaque « défaut » menait à une nouvelle phase.

Élodie sacheta une lampe de chevet simple, tissu, posée sur sa table de nuit. François la remarqua.

Cest doù ? demanda-t-il.

Je lai achetée.

Ça sert à quoi ? On avait prévu des spots intégrés.

Jai envie de lire le soir.

Les spots seraient mieux.

Quand ?

Il ne sut que dire.

Voilà, justement, dit-elle. Les spots seront là quand ils seront là. Moi, jai envie de lire maintenant.

La lampe resta une semaine. Puis François rapporta de la cave une lampe métallique, la plaça à côté, prétextant « meilleure diffusion ». La lampe dÉlodie migra contre un mur. Puis une étagère. Puis elle la retrouva à la cave, entre des bidons de primaire et des rouleaux de fibre de verre.

Elle ne fit pas de remarque. Elle la remit sur la table de nuit.

Il la déplaça sur létagère.

Elle la remit.

Ils ne dirent rien. Rien de plus.

La lampe resta. Une petite victoire. Ou une petite tragédie ? Parce que dans un vrai foyer, un couple normal, ce ne serait ni lun ni lautre, juste une lampe.

Au printemps de la troisième année, en avril, Élodie écrivit à Chloé, en pleine journée de boulot :

« Chloé, ça te dirait de partir un peu ? Un week-end en thalasso ou au vert, sans nos mecs ? »

Chloé répondit direct : « Oui ! Quand ? »

Elles partirent en mai, quatre jours dans un petit centre de repos à la campagne. Élodie prit deux jours de congé. François, surpris, ne protesta pas. Il rénovait les WC et ny pensait quà ça.

Là-bas, Élodie eut une petite chambre, mobilier rustique usé, dessus-de-lit fleuri, fenêtre qui laissait entrer lodeur de forêt humide. Tout était un peu vieux, pas parfait, avec des griffures, des petits défauts. Et Élodie a réellement senti le bien-être. Un vrai repos. Le premier soir, elle sest allongée sur ce couvre-lit bariolé, regardant une fêlure au plafond, et sest mise à pleurer.

Chloé était sur le lit dà côté. Ne posait pas de questions. Présente.

Je vis dans un musée, finit par dire Élodie. Un musée parfait mais mort.

Chloé attendit, puis proposa :

Et si tu lui disais encore tout ça ?

Je lai déjà fait.

Et ?

Il promet que ce sera bientôt mieux. Toujours bientôt.

Peut-être voir un psy, tous les deux ?

Il nira jamais. Pour lui les psys sont pour « ceux qui ont de vrais problèmes ». Lui, il fait juste des travaux.

Là, allongée, la fenêtre entrouverte, Élodie pensa : voilà. Il manque ça une fenêtre, une forêt, une fêlure au plafond, une couverture achetée sur un coup de tête. La vie.

Après quatre jours, au retour, la maison sentait lenduit frais. François lattendait dans lentrée, pressé de lui montrer la nouvelle niche dans la salle de bain.

Regarde. Maintenant cest symétrique. Avant, le côté droit était trop large de 1,5 centimètre.

Je vois.

Jai galéré une semaine pour ne rien casser. Il fallait trouver la bonne méthode.

Bravo.

Elle senferma dans la chambre, se changea, sallongea. Regarda le plafond. Toujours parfait.

En juin, un épisode lui resta nettement en mémoire. Un dimanche soir, vers vingt heures. François bricolait dans la remise. Élodie préparait le dîner, entendait ses bruits derrière la cloison.

François ! appela-t-elle.

Oui ? répondit-il à travers la porte.

Dans vingt minutes, on mange.

OK.

Elle dressa la table. Vingt minutes passèrent, puis quarante. Elle frappa à la porte.

Tu laisses refroidir.

Cinq minutes !

Il ne vint pas. Elle mangea seule, rangea, fit la vaisselle. Il sortit à près de vingt-trois heures, vit la table vide.

Jai perdu la notion du temps, fit-il.

Je sais.

Je réchauffe ?

Débrouille-toi.

Elle alla sisoler, ouvrit un livre sans vraiment lire. Quand il entra, elle demanda sans relever les yeux :

François, tu es heureux ?

Long silence.

Oui Je pense.

Tu es sûr ?

Quest-ce que cest comme question ?

Une question simple.

Il sallongea près delle, garda le silence. Puis dit :

Dès que jaurai fini la remise, je passe au balcon. Il faut lisoler sous le parquet. Ensuite, ce sera terminé.

Elle ferma son livre.

Tu vois que tu réponds à côté ?

Comment ça ?

Je te demande si tu es heureux. Tu me parles du balcon.

Il resta bouche bée. Pas de réponse.

Bonne nuit, dit Élodie.

Bonne nuit.

Elle laissa la lumière longtemps, fixant le plafond, écoutant son souffle. Elle pensa quailleurs, dans une autre vie, ils seraient au même endroit à discuter, de tout et de rien, dune série, dune remarque de sa mère, dun plat au resto. Juste parler.

Ici, silence. Parfait. Comme le plafond.

Ce souvenir lui revint ce matin-là, en posant sa tasse sur le rebord de la fenêtre. Elle comprit que ce « tout » était prêt depuis longtemps. Il fallait juste une tasse pour le faire sortir.

Élodie rangea ses affaires méthodiquement, sans pleurer. Elle prit seulement ce qui était bien à elle : quelques livres, du maquillage, quelques vêtements, sa lampe à abat-jour en tissu, son passeport, ses papiers, le chargeur du portable. Félix le cactus, quelle avait ramené du bureau il y a six mois, parce quil ny avait chez eux aucune plante vivante. François navait rien dit pour le cactus. Le cactus ne laisse pas de traces.

François la regardait faire depuis la porte de la chambre.

Élo

Oui ?

On peut parler ?

De quoi ?

Bah tu prépares tes affaires.

Oui.

Tout ça à cause dune tasse ?

François, pitié. Tu comprends très bien.

Non. Franchement, non.

Elle sarrêta. Le regarda. Il était grand, un peu perdu, sans son niveau à bulle cette fois. Il avait lair vraiment désemparé. Étonnamment. Ça faisait longtemps quelle ne lavait pas vu comme ça.

François, dit-elle, on vit ici depuis trois ans.

Je sais.

On na pas fait un seul vrai dîner avec des amis. Pas un. En trois ans.

Parce que lappartement nest pas encore

Parce quil nest jamais fini, voilà. Tu comprends ça ?

Il ne répondit pas.

Tu trouveras toujours un truc à refaire. Cest ta nature. Cest pas un défaut en soi. Mais moi, je ne peux plus. Je ne peux plus vivre en chantier.

Cest bientôt fini

Non. Elle dit ça doucement, mais très fermement. Ce nest pas une question de temps. Ce nest pas un « on tient encore un peu ». Jai été invitée chez toi dans ma propre maison. Je marchais sur la pointe des pieds pour ne pas rayer. Jai caché ma lampe. Je ninvitais pas mes copines parce que tu avais honte du chantier. Je

Sa voix trembla. Elle sarrêta, reprit une seconde.

Je veux vivre. Juste vivre. Avec des rayures par terre, et des taches de café sur le rebord de la fenêtre. Avec des amis le dimanche, avec ta vieille veste sur une chaise, avec tout ce quon trouve dans une maison habitée. On na pas réussi à faire de cette maison une maison vivante.

Il resta silencieux. Puis demanda doucement :

Tu vas où ?

Chez ma mère, pour linstant.

Longtemps ?

Je sais pas.

Elle ferma la valise. Prend Félix. Passe devant François, enfile sa veste, ses baskets, évitant de regarder le parquet parfait sous ses pieds.

Élo, fait-il dans son dos.

Oui.

Je Je ne savais pas que cétait à ce point-là.

Si, tu savais. Juste, tu ne voulais pas voir.

La porte se ferma derrière elle dun petit claquement sec, précis, comme tout dans cet appartement.

Il resta là.

François resta planté une minute de plus, puis marcha jusquau salon et sassit sur le canapé. Ce canapé, il lavait choisi après trois mois de comparatifs tissu. Tissu épais, ne peluche pas, très solide. Il sassied sur ce superbe canapé, dans le salon impeccable, contemple.

Lappartement était superbe. Vraiment. Murs clairs, exactement la teinte choisie. Parquet impeccable. Plafond sans rien. Étagères du sol au plafond, comme tracées à la règle. Lumière bien posée. Le bloc-balcon sans un jour. Carrelage jointé pile.

Il observait tout ça, avec une drôle de gêne, vaguement nauséeuse, mais au-dessus du ventre.

Sur létagère, quelques livres quelle a laissés. Il les regarde, tente de se rappeler la dernière fois quil la vue lire. Sur le canapé, dans la lumière du soir, pas le soir en cachette avant de dormir, juste lire normal. Ça faisait si longtemps.

Il se leva. Va à la cuisine. La tasse est sur la fenêtre. Il vérifie lendroit où elle la posée. Pas de trace. Le thé est froid depuis longtemps.

Il lave la tasse, la met à égoutter. Reste debout. Va coucher dans la chambre, reste habillé, ce quil ne faisait jamais, fixant le plafond.

Parfait.

Il reste là une heure, deux le temps nexiste plus. Puis il va à la réserve, voit les seaux de peinture, la toile de verre, les bouteilles de primaire, les outils soigneusement rangés. Il trouve un échantillon de carrelage, lobserve, le repose.

Rien dinutile dans la réserve. Juste lui.

Le soir, il fait réchauffer un reste, mange sans goût, lave son assiette. Lappartement est totalement silencieux. Avant, quelque chose se passait du bruit, de lodeur denduit, du chantier. Là, rien. Silence parfait dans un appartement parfait.

Il essaie la télé. Regarde vingt minutes un film, nen capte rien, éteint.

Puis prend son téléphone, fixe son nom dans les contacts. Nappelle pas. Réfléchit.

Il ne pense pas à la reconquérir. Il pense à ce quelle a dit : les invités, la lampe, le fait davoir vécu trois ans comme une invitée. « Invitée ». Ce mot le blesse. Invitée, chez elle.

Il repense à Michel. Le coup du « chantier » pour éviter de lhéberger. Pourquoi ? Au fond, la maison était vivable depuis un an. Mais ce nétait pas celle dans sa tête, celle promise à lui-même.

Il sétait promis lappartement parfait. Mais le parfait ça narrive jamais. Cest comme lhorizon, tu marches et jamais tu ne latteins.

Élodie avait compris. Lui non.

Ou refusait de comprendre.

Il parcourt lappart, allume la lumière dans chaque pièce. Sarrête, étagères parfaites. Les livres tous rangés par taille, les objets déco à distances égales. Son credo : chaque chose à sa place, rien de trop, tout optimisé, tout beau.

Au milieu de la troisième étagère, une petite boule de verre rouge. Un peu tordue, artisanale. Élodie lavait achetée sur un marché deux ans plus tôt. Il avait râlé : « À quoi ça sert ? Ça prend la poussière. » Elle : « Jaime bien. » Il navait rien dit. La boule était restée. Il sen accommodait, une concession minuscule.

Il la prend dans sa main. Elle est tiède. Ou il croit.

Ça tourne dans sa tête trois jours. Trois jours à errer dans lappartement, à ne rien faire, à manger nimporte quoi, à mal dormir. Au travail, il se plante dans un calcul de chantier, doit recommencer. Un collègue demande : « François, tu vas bien ? » Il répond « Oui, tinquiète ».

Au quatrième jour, il lui écrit :

« Élo, tu peux parler ? »

Elle répond une heure après : « Je peux. »

Il lappelle. Elle décroche au deuxième son.

Salut, lance-t-il.

Salut.

Ça va ?

Ça va. Ma mère va bien.

Silence. Il entend sa respiration, ne sait pas par où commencer. Il na jamais su, elle oui.

Ça fait des jours que je réfléchis, Élo.

Je vois.

Tu sais déjà ce que je vais dire ?

À peu près.

Je Tu avais raison. Jai laissé passer un truc important. Ou je cherchais pas au bon endroit. Jai choisi le mauvais cap.

Elle ne dit rien.

Tu parlais des invités, de la lampe. Je men rappelle, et je comprends tout. Je nai pas compris à lépoque. Ou bien je ne voulais pas comprendre.

Pourquoi tu me dis tout ça ?

Parce que je veux que tu reviennes.

Long silence.

François

Je ne demande pas maintenant. Juste être honnête. Je veux que tu reviennes. Et jaimerais essayer autrement. Je ne sais pas si je vais y arriver, mais je veux essayer.

Elle met du temps à répondre. Il entend quelque chose tomber, une tasse, une chose banale posée quelque part.

Tu sais que « je vais essayer » ne suffit pas ? reprend-elle enfin.

Je sais.

Tu sais que je ne peux pas revenir vivre comme avant ?

Je sais.

Je ne crois pas que tu sais. Ne le prends pas mal. Tu es perdu, tu dis ce quil faut. Mais on ne décide pas de changer en un mot, François. Ce nest pas comme enfoncer un clou.

Je sais que ce nest pas un clou.

Quest-ce que tu proposes, alors ?

Il réfléchit.

Je propose quon se voie. Parler vraiment. Pas au téléphone.

Daccord, répondit-elle. On se voit.

Ils se retrouvèrent au bistrot du coin, lieu neutre, pas à la maison. Un café simple, avec des chaises branlantes et le menu à la craie. Élodie portait son manteau beige, un peu fatiguée mais tranquille.

Ils prirent un café. François la regarda, se rappelant quil ne lavait pas simplement regardée comme ça depuis des années.

Et ta mère ?

Elle va mieux. Elle a acheté des géraniums, planté des boutures. Elle était contente que je reste.

Je suis content.

Ils restèrent silencieux.

François, dit-elle. Il faut que tu piges un truc. Ce nest pas les travaux le fond du problème. Vraiment pas. Le souci, cest que tu as fait passer lappart avant la vie. Lappart devait servir à vivre. Chez toi, il est devenu une fin en soi.

Oui, admit-il.

Tu le dis mais tu comprends vraiment ?

Je comprends.

Comment je peux en être sûre ?

Il prit sa tasse, la posa.

Tu ne peux pas. Même moi je ne sais pas ce que je peux changer. Mais je sais que ça ne peut plus être comme avant. Tant que tu étais là, je me disais que cétait vivable. Depuis que tes partie, ce nest quune jolie boîte.

Élodie le fixa.

Une jolie boîte, reprit-elle doucement.

Oui.

Cest déjà bien que tu laies compris.

Tu vas revenir ?

Elle regarda dehors. Il pleuvait gentiment sur la ville, des passants pressés trottaient, et devant lépicerie, des pots de tulipes rouges, un peu échevelés sous la pluie.

Je vais essayer, dit-elle enfin. Mais à des conditions.

Je técoute.

Primo : pendant un mois, aucun chantier. Pas un clou, pas un échantillon, pas de catalogue. On vit, cest tout.

Daccord.

Deuxio : dimanche prochain, on invite Chloé avec Thomas, et, si Michel peut venir, Michel aussi. On dîne tous ensemble, ici, comme cest.

Il acquiesça.

Troisièmement : si tu repars dans lobsession de la rayure ou du défaut, je le dirai. Tu devras écouter.

Daccord.

Tu saisis que ce nest pas des paroles en lair ? Cest vraiment compliqué.

Je comprends. Pour moi aussi ce sera compliqué. Mais je veux essayer.

Élodie le regarda longuement, comme pour chercher le vrai derrière les mots. Puis :

OK.

Ils rentrèrent à pied. Il pleuviotait encore, ils marchaient côte à côte, pas main dans la main, mais tout proches. Elle avait Félix dans la poche, il portait son sac. Arrivés, elle sarrêta, leva la tête vers le cinquième.

Elle est belle cette maison, soupira-t-elle.

Oui, répondit-il.

Ils prirent lascenseur. Il ouvrit la porte. Elle entra en premier, posa Félix sur le rebord de la fenêtre du salon, tel quel, sans dessous.

François regarda le cactus sur le vernis du rebord.

Il ne dit rien.

Élodie filait en cuisine. Il lentendit remplir la bouilloire. Le clac du bouton.

Il sassit sur le canapé du salon. Contempla la bibliothèque. La boule en verre était toujours là, pas à la place voulue, de travers.

Il ne la rectifia pas.

Le dimanche, ils appelèrent Chloé. Elle rigola fort : « Enfin ! » Michel ne pouvait pas mais promettait la prochaine fois. Thomas ramena du vin, Chloé un gâteau, Élodie cuisinait la quiche promise trois ans plus tôt.

Le dîner se fit dans le salon. François posa les assiettes, remarqua quelles nétaient pas parfaitement alignées, en rectifia une, puis se stoppa. Laissa comme cétait.

Autour de la table, cétait vivant, bruyant, serré. Chloé heurta un verre, du vin rouge coula sur la nappe. Tout le monde eut un sursaut. François sentit un noeud dans le ventre, regarda Élodie.

Elle le regardait. Paisible. Juste avec ce regard.

Il prit une serviette, tapota la tâche. Dit :

Cest rien.

Chloé soupira de soulagement. Élodie esquissa un sourire.

Après, ils restèrent longtemps, bavardèrent, ont ri, bu le thé. Les invités partis, il était plus de minuit. Élodie lavait la vaisselle, François essuyait. En silence, mais ce nétait plus le même silence.

La nappe partira au lavage, hasarda-t-il.

Ou pas, répondit-elle.

Tant pis.

Elle le regarda, lui tendit une assiette.

François

Oui.

Jai aimé ce soir.

Moi aussi, répondit-il. Vraiment.

Ils finirent la vaisselle. Allèrent au salon. La table gardait les tasses et la tâche de vin. La boule en verre sur la bibliothèque, Félix le cactus sur la fenêtre.

François observait tout ça, pensait quil faudrait nettoyer la tâche avant que ça sincruste, quun pot sans dessous ferait une marque sur le vernis, quune tasse était de travers.

Il pensa aussi quÉlodie avait ri deux fois ce soir. Une fois quand Chloé parlait de son chat, une fois quand Thomas sest trompé dans son toast. Ce rire davant. Celui qui lui disait « cest elle ».

Elle passa dans la chambre, sarrêta sur le seuil.

Tu viens ?

Jarrive.

Il jeta encore un œil sur le salon. Sur la tâche. Le cactus. La boule en verre.

Il éteignit la lumière.

Sallongea près delle. Elle lisait. Sa lampe à abat-jour en tissu éclairait doucement. Il fixait le plafond.

Élo.

Mmmh ?

Tu mentends quand je parle de joints et de millimètres ?

Elle baissa son livre, le regarda.

Je tentends.

Tu penses à quoi dans ces moments-là ?

Elle réfléchit honnêtement.

Que tu es loin.

Oui, admit-il. Sans doute.

Elle reprit sa lecture.

Il pensa quil ne savait pas si ça tiendrait. Trois ans, cest long. Quelque chose avait changé en elle, et en lui aussi. Comme une fissure dans une cloison : on peut reboucher, le joint sera quasi invisible, mais la matière nest jamais comme avant. Ça, il le savait mieux que personne.

Il songea à tout ça, puis au moment dentrer dans le sommeil, se dit : demain matin, il mettra Félix sous un dessous, pour ne pas abîmer le vernis.

Il ouvrit les yeux.

Plafond toujours parfait. Pas une seule fissure.

Près de lui, Élodie tournait doucement une page.

Il ferma de nouveau les yeux. Félix attendra bien jusquau matin.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

4 × five =

Trois ans de travaux sans recevoir d’invités
Après tout, une maman