— Les déménageurs seront là dans une demi-heure, — lâcha mon mari Adrien en évitant mon regard, tripotant nerveusement ses clés de voiture. — Marine, s’il te plaît, ne commence pas, d’accord ?
Je me figeai, le panier à linge dans les mains. Il contenait les chemises de mon mari, attendant sagement de faire connaissance avec notre nouvelle machine à laver argentée, achetée seulement trois jours plus tôt.
— Quels déménageurs, Adrien ? — demandai-je d’un ton calme, bien qu’à l’intérieur commençât déjà à bouillir ce cocktail familier de stupeur et de rage.
— Ben… pour la machine. Je l’ai promise à maman. Tu sais bien, la sienne est complètement fichue, elle essore une fois sur deux. Et nous, avec nos deux salaires, on pourra en racheter une. Maman, elle a besoin de considération, c’est tout. Juste qu’on la traite humainement.
Je posai lentement le panier par terre. Ma machine à laver toute neuve. Mon bijou à entraînement direct, moteur silencieux et fonction vapeur. Je l’avais économisée pendant six mois sur mes primes et mes congés payés, parce que l’ancienne non seulement n’essorait plus, mais faisait des exorcismes sur le linge et bondissait dans la salle de bains comme un tracteur blessé, menaçant de défoncer le mur des voisins. Et voilà que, maintenant que régnait enfin une ère de silence et de propreté, Simone avait décidé que « traiter humainement » signifiait confisquer notre confort pour le sien.
Simone, ma belle-mère, possédait ce talent stupéfiant : elle se prenait pour une experte en tous domaines, de la géopolitique au détachage.
Pas plus tard que la semaine dernière, nous avions eu le plaisir de discuter lessive.
— Ces poudres modernes, c’est du poison pur ! — pérorait-elle, assise à notre cuisine, remuant son thé avec hauteur. — Une vraie ménagère lave au savon de Marseille et à la moutarde. La moutarde purifie l’aura du tissu ! Toute cette chimie ne fait que tuer l’immunité.
— Simone, — répondis-je paisiblement mais posément, — la moutarde ne décompose pas les taches organiques. C’est pour ça qu’on ajoute des enzymes, des protéines actives, dans la lessive. Et elles travaillent strictement à quarante degrés ; au-dessus, elles se dénaturent. Quant à votre savon, dans une eau dure, il forme un dépôt calcaire sur la résistance. C’est pour ça que votre vieille machine est morte, le thermoplongeur a cramé à cause du tartre.
Ma belle-mère avait viré cramoisie, comme une tomate trop mûre.
— Tiens, v’là la chimiste ! J’ai vécu ma vie, et toi, une femme d’expérience, tu voudrais m’apprendre, sale ingrate !
Elle avait claqué la porte avec une telle pompe qu’on aurait dit qu’elle fermait les portes du Paradis devant le nez des pécheurs. Et voilà que cette adversaire des technologies modernes s’emparait de ma machine flambant neuve, bardée d’électronique.
— D’accord, Adrien, — m’appuyai-je au chambranle, les bras croisés. — Déménageurs, soit. Maman est sacrée.
Adrien souffla, soulagé. Visiblement, il s’attendait à une crise de nerfs, des assiettes brisées. Il ignorait qu’une institutrice avec vingt ans de métier ne crie pas. Elle met un zéro dans le carnet et convoque les parents. En l’occurrence, la vie elle-même.
— Merci, Marine, je savais que tu comprendrais ! — s’affaira-t-il. — Je vais rapporter la vieille machine de maman pour nous…
— Non, — coupai-je. — Elle ne ferait que prendre de la place. Donne-la à la ferraille.
— Et dans quoi on lavera ?
— Comment ça ? — souris-je avec douceur. — À la main, mon chéri. Mais il y a un hic. Je travaille à l’école à temps plein et je corrige des copies jusqu’à minuit. J’ai acheté cette machine pour me libérer de l’esclavage ménager. Tu as disposé de ma solution en la donnant à ta mère. Donc, désormais, le problème du linge sale est le tien.
— Oh, arrête ! — gloussa Adrien en ouvrant déjà la porte aux déménageurs. — Je laverai, c’est pas sorcier ! Nos grands-mères lavaient au lavoir, elles s’en sortaient. Je vais gérer !
Ce fut son erreur fatale.
Les trois premiers jours, Adrien savoura son statut de « bon fils ». Simone appelait chaque soir pour se vanter auprès des voisins du fils en or qu’elle avait élevé. Pendant ce temps, le panier dans notre salle de bains se remplissait en silence, inexorablement.
Le samedi matin, Adrien sortit de la chambre en s’étirant, s’attendant à un petit-déjeuner. Sur la table l’attendait une omelette, mais aussi une bassine en plastique bleu, un morceau de savon de Marseille et un paquet de bicarbonate de soude.
— C’est quoi, ça ? — demanda-t-il, méfiant.
— Ton arsenal, — répondis-je en sirotant mon café. — Tes chemises de travail, ton survêtement après la salle, et nos draps. Une housse de couette deux places, Adrien. Elle attend tes mains fortes. Tu avais promis.
Il haussa les épaules, prit la bassine et disparut dans la salle de bains. Le bruit de l’eau était prometteur.
Le thriller psychologique commença quarante minutes plus tard. J’étais dans le fauteuil avec ma tablette quand j’entendis une respiration lourde, saccadée. Je jetai un coup d’œil par la porte entrouverte.
Adrien, rouge comme une écrevisse, se tenait au-dessus de la baignoire dans des nuages de vapeur. La housse de couette trempée, en coton épais, pesait bien dix kilos. Elle se tortillait, glissait des mains, refusait de s’essorer. L’eau en coulait en filets troubles. Les jointures de mon mari étaient déjà blanches.
— Alors, l’expérience de grand-mère ne t’aide pas ? — demandai-je avec sollicitude. — Il faut d’abord la tordre en torsade, ensuite essorer. Et n’oublie pas de rincer à trois eaux, sinon la lessive reste sur le tissu et ça gratte.
— Je… j’y arrive, — haleta Adrien en essayant de faire basculer le monstre de tissu mouillé par-dessus le bord de la baignoire.
Le samedi soir, mon mari ne pouvait plus se redresser. La peau de ses mains était plissée et rouge. Le linge étendu dans tout l’appartement gouttait sur des journaux étalés, donnant une atmosphère de logement des années trente. Adrien était affalé sur le canapé, le regard vide d’un homme qui avait éprouvé la vanité de l’existence.
À cet instant, son téléphone sonna. L’écran affichait « Maman ». Adrien, grimaçant de douleur à cause de ses doigts écorchés, appuya sur le haut-parleur.
— Adrien ! — hurla la voix indignée de Simone. — Votre nouvelle saleté m’a tout fichu en l’air ! Elle bipe, clignote en rouge et a bloqué la porte ! J’ai fourré ma doudoune, la veste de pépé et deux couvertures en laine dedans, et cette garce affiche une erreur et ne tourne pas !
Je m’approchai du téléphone.
— Simone, — dis-je de mon ton le plus doux de maîtresse d’école. — Les machines modernes ont un capteur de poids. Une doudoune, en s’imbibant d’eau, pèse quinze kilos, plus les couvertures. La limite du tambour est de sept kilos. Vous allez lui arracher les amortisseurs et décentrer le tambour. Il faut sortir la moitié.
— Ne me raconte pas d’histoires avec tes capteurs ! — glapit ma belle-mère. — Vous m’avez refilé une machine défectueuse pour vous débarrasser de moi ! Vous vous êtes débarrassés du bazar, les bienfaiteurs ! Je vais appeler un réparateur, qu’il fasse un constat, je vous attaque en justice pour préjudice moral !
Elle s’indignait si fort et avec tant d’abnégation qu’on aurait dit qu’elle haranguait une foule de belles-mères flouées.
Adrien porta lentement son regard de ses mains rougies au téléphone. Puis il contempla la housse de couette qui gouttait du séchoir, qu’il avait essorée pendant une demi-heure. Quelque chose claqua dans ses yeux. Le mécanisme de la soumission filiale aveugle dérailla et se brisa en engrenages.
— Maman, — dit Adrien d’une voix basse mais métallique. Simone se tut à l’autre bout. — Pas de réparateur. Demain matin, je viens avec les déménageurs et je reprends la machine.
— Comment ça, tu la reprends ? Et moi, dans quoi je laverai ?
— Dans une bassine, maman. À la moutarde. L’aura, tu vas te régaler.
Il raccrocha et jeta le téléphone sur le canapé. Le silence tomba dans l’appartement, seulement troublé par le bruit régulier des gouttes.
— Déménageurs demain matin, alors ? — demandai-je en retournant à mes corrections.
— Neuf heures pile, — répondit-il durement en se frottant les reins.
Le lendemain, la belle argentée retrouva sa place attitrée dans notre salle de bains. Adrien branchait les tuyaux avec une tendresse et une précaution dignes d’un chirurgien installant un cœur artificiel. Simone, mortellement offensée, ne nous appela pas pendant plus d’un mois.
Je ne fis pas de sermon, ne dis pas « je te l’avais bien dit ». Je me contentai de charger les nouvelles chemises de mon mari, de mettre une dosette d’enzymes, de sélectionner le programme « quarante degrés » et d’appuyer sur « Départ ». La machine ronronna doucement, aspirant l’eau.
La justice triompha — sans cris, sans scandale. Uniquement par la force de la gravité, de la coton épais mouillé et de la logique implacable. Et depuis ce jour, avant de dire à sa mère « bien sûr, prends-la », Adrien se frotte toujours les mains par réflexe, en se rappelant le poids de la housse de couette trempée.







