Par une veille de Noël lointaine, javais dressé la table pour deux, même en sachant pertinemment que je dînerais seule. Jétais allée chercher dans le buffet les deux verres en cristal, ces mêmes verres que nous réservions à nos plus précieuses soirées. Après les avoir déposés délicatement sur la nappe blanche, je fis un pas en arrière et observai le décor, pris par lillusion quil allait entrer, quil me dirait que la nuit tombait sur Paris, que le froid sinsinuait par les volets, quil était temps de sinstaller, que Noël nattendait pas.
Il nest pourtant jamais revenu. Voilà maintenant un an quil est parti. Le téléphone est resté obstinément silencieux ce soir-là. Ma fille, Éloïse, ne viendrait pas. Mes petits-enfants, Paul et Lucien, ne donneraient pas de nouvelles. Leur absence semblait résonner plus fort encore entre les murs silencieux de lappartement.
Jai laissé glisser ma main sur la nappe immaculée, brodée de fleurs de lys, que javais cousue des années plus tôt, alors que je nétais encore quune jeune femme. Il laimait tant, cette nappe, répétant quelle lui rappelait le bleu de mes yeux dantan. Pour la première fois depuis des jours, un sourire furtif effleura mes lèvres.
Javais préparé ses plats préférés : bœuf bourguignon, gratin dauphinois, et une tarte aux pommes. Non pas parce que quelquun viendrait les savourer, mais simplement parce que cétait dans ma nature, parce que mon cœur se refusait à accepter que désormais, la chaise en face de moi resterait vide.
Jai contemplé la table : elle était magnifique, comme elle la toujours été à Noël, toute parée pour la fête. Je me suis alors laissée envahir par le souvenir de notre dernier réveillon côte à côte. Il était si fatigué, mais il sétait assis en face de moi, mavait souri doucement et mavait demandé, dune voix empreinte de tendresse, de ne jamais me replier sur moi-même lorsquil ne serait plus là. De vivre, de ne pas renoncer. Javais promis.
Lhorloge du salon rythmait le silence. Au-dehors, des guirlandes illuminaient les rues, les rires des passants et les jeux des enfants se mêlaient à la neige tombée sur les pavés. Latmosphère de fête emplissait la ville, mais dans cette pièce paisible, seul le silence régnait.
Tard dans la soirée, le téléphone sonna enfin. La voix de ma fille était enjouée, mais la conversation fut brève, empreinte de cette urgence festive, sans espace pour les confidences. Puis, à nouveau, le silence.
Alors, jai pris le verre posé devant sa chaise, lai soulevé doucement et, dans un murmure, jai remercié pour les années partagées, pour lamour reçu, pour avoir eu la chance dappartenir à quelquun. Après quoi, jai rangé la table, lentement, posément, comme on range ce quon sait ne plus jamais retrouver.
Je me suis ensuite assise près de la fenêtre, dans lobscurité. Noël battait son plein sous les fenêtres, mais ici, à lintérieur, il ne restait que le souvenir.
La table pour deux avait été dressée, mais une place était restée vide. Avez-vous déjà préparé un couvert pour quelquun qui nest plus là non pas parce que vous lattendez, mais parce que votre cœur refuse encore de le laisser partir?







