Le Troisième Larron

Manon, pourquoi voudrionsnous un bébé? disait la voix de la femme, flottant comme un nuage parfumé nous sommes déjà bien à deux! Mon amour, les enfants, cest toute une ribambelle de soucis: ils volent nos nuits, ils exigent une présence constante. Ma silhouette senvolerait comme un ballon, je deviendrais grosse Vraiment, en avonsnous besoin? Repoussons la naissance de six années, daccord?

***

Jean et Manon vivaient à Paris depuis cinq ans, et au début tout était comme dans un conte de fées. Puis Jean, doucement, commença à guider son épouse vers lidée de la maternité. Manon, tant quelle le pouvait, repoussait le moment, puis, soudain, déclara quelle ne voulait plus entendre parler denfants. Le couple se brouilla, les disputes senchaînèrent. Jean descendit jusquau chantage honteux, mais ces derniers mois, la femme ne cessait de marmonner:

Jean, à quoi nous sert ce amas de bave et de salive? Des nuits blanches, des couches géantes, un ventre comme celui dune vache après la traite, et la fatigue éternelle. Et je nai même pas encore mentionné la pire partie! Je ne veux pas, Jean, sacrifier ma jeunesse pour ça. Attends un peu!

Ces mots frappèrent Jean comme la foudre dans un ciel serein. Avant le mariage, Manou rêvait dune grande famille et le répétait souvent:

Bien sûr, mon chéri, nous aurons beaucoup denfants! Au moins trois! Mais pas tout de suite, daccord? Un temps pour nous, pour nous installer, puis nous les accueillerons.

Cinq ans passèrent, et Manon annonça soudain quelle nétait «pas prête» pour les petits. Jean, toujours désireux dun héritier, insista:

Manon, nous sommes ensemble depuis huit ans, dont cinq mariés. Il est grand temps de penser à la descendance! Nous avons un appartement à Lyon, une voiture Citroën, des économies en euros déjà mises de côté pour le congé maternité et tout le nécessaire pour un bébé. Quattendonsnous?

Doù tienstu lidée que cest le moment idéal? grogna Manon je veux encore profiter de ma liberté. Jai tant de projets! Un enfant ne rentre pas dans ce planning. Jean, nestce pas bien à deux? Nous avons tout! Pourquoi un troisième?

Quentendstu par «troisième»? Parlestu du bébé comme dun étranger? Manon, quand vastu mûrir? sexclama Jean une famille sans enfants nest pas une vraie famille. Je veux être père, point final! Pourquoi ce revirement? Avant le mariage, tu disais le contraire!

Parce que, Jean, cest facile de parler! éclata Manon ce nest pas à toi de porter le ventre pendant neuf mois, de subir les nausées, de lutter contre le ventre qui sarrondit! Jai trimé cinq ans à la salle de sport! Et maintenant tout cela doit être réduit à néant? Je ne veux pas perdre ma forme, ni renoncer à mon style de vie! Après la naissance, je passerai cinq ans sans amis, sans boutiques, sans la «vie normale»! Pourquoi cela?

Tout le monde vit comme ça! tenta de raisonner Jean ce nest rien, lenfant grandira, et tu reviendras à tes loisirs. Moi, je promets de taider partout!

Jean, remettons cette discussion à dans cinq ou six ans. Daccord? Maintenant, je ne suis pas prête! Je ne veux pas te contrarier, comprendsmoi simplement. Cest mon corps, et je décide ce que jen fais. Je ne veux pas le déformer!

Au début, Jean multiplica les stratégies: ils regardaient des films où la vie avec des enfants brillait, ils flânaient dans les parcs de la Défense, près des aires de jeux. Il lemmena même chez sa cousine à Marseille, où venait de naître le quatrième petitenfant, espérant éveiller son instinct maternel. Mais Manon resta de marbre, même à toucher le bébé. Linstinct maternel semblait lui manquer.

***

Après toutes ces tentatives, Jean décida denfoncer le clou:

Manon, si tu ne veux pas denfants, nos chemins se séparent! Divorçons. Chacun suivra sa route. Tu trouveras quelquun qui partage tes désirs, et moi je ne resterai pas seul.

Manon, prise de panique, navait jamais envisagé la rupture. Elle travaillait de chez elle, Jean laidait. Une séparation signifierait chercher un nouveau travail, un nouveau logement.

Attends, Jean! implora Manon pourquoi ces paroles? Un divorce? Vraiment?

Ce nest pas une plaisanterie! répliqua Jean Jai grandi dans une famille nombreuse. Un mariage sans enfants est voué à léchec. Nous perdons du temps. Tu mas menti depuis le départ, tu disais vouloir des enfants, et maintenant, cest à cause de la peur de prendre du poids? Cest ridicule!

Mais pourquoi ne pas vivre simplement à notre guise? Un enfant, cest des dépenses énormes. On devra tout sacrifier. Toi, tu ne changes rien, mais moi je devrai bouleverser ma vie! On ne sortira plus, on devra rester 24h/24 à côté du nourrisson. Les nuits sans sommeil, la fatigue permanente, je ne suis pas prête.

Jembaucherai une nourrice, une femme de ménage! Mes parents aideront! Quel est le problème? sécria Jean cest ton attitude! Il ny a pas la moindre once de tendresse dans tes yeux! Manon, dismoi ce que tu veux vraiment? Quel futur imaginestu pour nous?

Manon nosait pas admettre quelle nenvisageait plus denfants. Elle rêvait de voyages à la Côte dAzur, dachats de sacs Dior, dune vie de plaisirs où le mari financerait tout. Malgré son attachement à Jean, laspect financier était primordial.

Aucun soutien ne vint. Sa tante, pointant du doigt, lança:

Manon, tu te comportes comme une honte! Tu as oublié que tu es mariée! Tu traînes dans les bars pendant que ton mari travaille! Arrête de ternir notre famille!

Tante, que faisje de mal? Jean sait où je vais. Ce nest pas chaque jour! Les weekends, je suis chez moi, enfermée! Donnezmoi un conseil! Nous nous disputons constamment à cause des enfants. Il veut, je ne veux pas. Pourquoi maintenant? Peutêtre pourriezvous parler avec lui? Il vous respecte, il vous écoutera peutêtre?

Je ne parlerai pas avec lui! rétorqua la tante il a raison. Il est temps que tu aies un enfant! Alors ton cerveau reviendra à la normale!

Manon refusa de céder. Finalement, pour détourner Jean, elle feignit daccepter:

Daccord, Jean, je suis daccord! Je suis prête à avoir un bébé, à condition que ce soit une nounou qui lélève! Et moi, je continue mes activités!

Jean crut à ce pacte. Mais Manon continuait à prendre des pilules en cachette, et pour endormir la vigilance de Jean, elle le conduisait à plusieurs reprises chez un médecin ami. Ce dernier, les mains en lair, conseilla patience:

Aucun problème. Détendezvous! Oubliez lenfant un moment! Jai vu bien des couples qui, après des années dinfertilité, laissent les choses se produire naturellement.

***

Six mois plus tard, létrange imprévu tant redouté se manifesta: le test de grossesse afficha deux lignes. Manon, désemparée, se demanda quoi faire? Accoucher, sacrifier la vie quelle avait bâtie?

Le mari surgit dans la salle de bain, inattendu. Manon tenta de cacher le test derrière son dos, mais il était trop tard.

Questce que cest? demanda Jean, sapprochant.

Manon baissa les yeux. Jean arracha le test des mains de sa femme.

Manon! Tu es enceinte! Oh mon Dieu, je vais devenir père! sexclamail, la soulevant dans ses bras, tourbillonnant dans la baignoire Merci, mon amour! Cest le jour le plus heureux de ma vie!

Manon força un sourire. Que faire maintenant? Comment sen sortir?

Ils célébrèrent lévénement dans un restaurant du Marais. Un anneau neuf scintillait à son doigt, Jean, en costume élégant, souriait constamment:

Nous serons les meilleurs parents du monde! Je promets que tu ne manqueras de rien! Merci, ma chérie!

Cette nuit, Manon ne put dormir longtemps. Le visage radieux de Jean hantait ses pensées, tandis que des doutes sinsinuaient:

Et si le bébé rendait réellement notre vie meilleure? Et si je ne faisais que craindre le changement? Je pourrais perdre du poids, prendre soin de moi les femmes sen sortent, non? Après tout, cest le bébé de mon amoureux

Pour la première fois depuis des années, le cœur de Manon vibra différemment. Un sentiment nouveau, inconnu, séveilla. Peutêtre avaitelle enfin fait le bon choix?

***

Neuf mois senvolèrent comme un souffle dété. Jean portait Manon dans ses bras, exauçait chaque caprice. Il choisit lhôpital de SaintDenis, ils suivirent des cours de préparation à la parentalité. Manon tentait de soutenir Jean, mais la peur de laccouchement et du futur maternel ne la quittait pas.

Le jour prévu, Manon donna naissance à un petit garçon en pleine santé. Lorsquon le déposa sur son ventre, elle découvrit son visage: un minuscule bout de chair, étonnamment semblable à Jean, avec un petit rire grinçant. Tout doute sévanouit.

Mon murmura Manon, les larmes coulant sur ses joues.

Ils baptisèrent le fils «Théo». Dès les premiers jours, Manon se dissout totalement dans la maternité. Elle allait le nourrir, lui chantait des berceuses, le promenait dans le parc du Luxembourg. Elle devint même jalouse quand Jean prenait Théo dans ses bras. Jean la regardait, ému, découvrant chaque jour une nouvelle femme en elle plus douce, plus profonde, rayonnante malgré la fatigue. Les nuits blanches nétaient plus des fardeaux, mais des instants volés où elle berçait son fils en silence, émerveillée par ce souffle léger contre sa peau. Un matin, en la voyant sourire au petit Théo qui tendait ses doigts vers elle, Jean murmura :
Tu es la plus belle mère du monde.
Et Manon, sans hésiter, répondit :
Je ne savais pas que jaimerais autant. Je ne savais pas que cétait moi, ça.

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