Jean Dupont s’est réveillé… En soi, la journée commençait déjà plutôt bien. Quand on fête ses 118 …

Je me suis réveillé ce matin dun œil, puis de lautre et franchement, pour un homme de 118 ans, ouvrir les paupières au lever du soleil, cest déjà une petite victoire.

Comme toujours, jai commencé le rituel du contrôle technique : lœil gauche fonctionne, lœil droit un peu brouillé. Un rinçage, quelques gouttes, et me voilà presque neuf. Jai plié tout ce qui plie encore, et bien huilé ce qui coinçait. Avant-bras, genoux, chevilles, tout y passe. Jai même vérifié le cou ça tourne, ça craque, parfait. Deux petits pas sur place, trois claquements de mains, me voilà prêt à affronter une nouvelle journée, fidèle à ma routine.

À huit heures précises, comme chaque matin, le téléphone a sonné ; cétait la Caisse Nationale dAssurance Vieillesse.

« Bonjour Lydie », ai-je lancé dune voix faussement enrouée, tout sourire.

« Ah, bonjour Monsieur Dubois, » a répondu tristement Lydie. « Comment vous sentez-vous ce matin ? »

« Je ne vais pas me plaindre ! » ai-je rigolé dans le combiné.

Elle a soupiré. « Dommage, vraiment À cause de vous, cest mon cinquième rappel à lordre cette année ! Cela fait trente ans aujourdhui que vous avez quitté la retraite complémentaire pour la pension dÉtat »

« Eh bien, désolé. Il paraît quil y aura une revalorisation ce mois-ci ? »

« Oui, une augmentation » Sa voix cassa comme du verre. « Et vous, vous ne travaillez pas un peu au noir ? » tenta-t-elle lair de rien.

« Hélas non, Lydie, croyez-moi, jai largement de quoi vivre. »

« Tant pis Bonne » Elle na pas fini sa phrase, et a raccroché.

À neuf heures, jai partagé mon petit-déjeuner avec mon arrière-arrière-petit-fils. Il nhabite pas ici, mais il a sa propre clé, et passe tous les matins. Dhabitude, il commence par mesurer la cuisine, la salle de bains puis il sinstalle, calcule, dessine des meubles, fait ses devis. Mais aujourdhui il avait oublié son mètre.

« Prends celui sur le buffet, de ton grand-père ! » ai-je suggéré en plaisantant, en versant linfusion dans la théière.

Il sest contenté de soupirer et sest lancé dans la dégustation de mes œufs, qui font paraît-il la renommée de la famille.

À dix heures, comme à mon habitude, je suis descendu fumer devant lentrée.

« Eh ben, Dubois, encore en train de griller ! » a lancé mon voisin.
« Tu sais, on dit que fumer provoque » Il sest interrompu devant mon allure plus que vivante, lui qui me connaît fumeur depuis quon recommande généralement darrêter.

« On va à Paris aujourdhui, » ma-t-il annoncé.

« Quest-ce que vous comptez faire là-bas ? »

« Un tour de métro, voir la Tour Eiffel, et puis on ira peut-être sur les Champs pour regarder lArc de Triomphe avant quils le rénovent. »

« Je ne vois pas ce quil y a à regarder un arc comme un autre. »

« Tu las déjà vu, toi ? »

« Mais oui, il était venu en province une fois. »

« Dans son cercueil ?! »

« Non, en train. »

Le voisin me scrute un instant : « Tu as quel âge au fait ? »

« Dix-huit ans. » Jai machinalement mâchonné le filtre de ma cigarette.

« Allons donc. »

« Si, si, je reprends pour un nouveau cycle. »

« Bon anniversaire alors ! »

« Merci. » Et je suis remonté chez moi.

À onze heures, le directeur de Bouygues Télécom a appelé. Il ma pratiquement supplié de changer doffre. Mon forfait était si vieux quil ne fonctionnait plus que pour moi, et avec linflation, cest Bouygues qui me devait quelques euros chaque mois.

À dix-sept heures, je suis passé à lhypermarché du coin. Pour mon anniversaire, ils faisaient une réduction équivalente à mon âge. Jai pris un gâteau, un kilo de bananes, puis craqué pour une immense télévision. Avec la monnaie rendue en euros, jai pu commander un taxi et des livreurs.

À dix-neuf heures, lhôpital ma appelé pour me rappeler de venir enfin récupérer ma carte de mutuelle et mes chaussons oubliés.

À vingt heures, la famille et quelques voisins sont arrivés. Jai dressé la table, branché la nouvelle télévision, servi le vin rouge. Les toasts étaient brefs, les vœux maladroits : que souhaite-t-on à un homme presque éternel ? Chacun sest levé à tour de rôle.

Vers vingt-deux heures, la police est passée : « Monsieur, il faudrait baisser dun ton. Vos voisins sont âgés. » Leurs mines désarçonnées quand ils mont vu, moi, doyen de la résidence, mont bien fait sourire.

Je ne suis allé me coucher quaux alentours de minuit, lorsque la plupart des convives étaient partis, fatigués, soit chez eux, soit vers des hôpitaux dont ils avaient échappé jusque-là.

Je me suis glissé dans ma chambre, jai retiré de mon doigt et déposé sous mon oreiller la fameuse bague en or qui me garde vivant depuis tant dannées. Gravé, en minuscules, un mot de ma femme disparue : « Vis pour nous deux. »

Jai toujours essayé de le faire.

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