Un voisin pas de mon âge : Chronique d’un matin identique chez Monsieur Pierre, locataire fidèle d’un immeuble de banlieue parisienne depuis trente ans, jusqu’à l’arrivée d’un jeune étudiant en informatique chez la veuve du palier – entre habitudes, tapages nocturnes, entraide numérique et silences partagés, une cohabitation générationnelle pleine de maladresses, de thé brûlant, de cartons de pizza et de querelles sur la place des baskets dans le couloir, au rythme des petits gestes qui tissent peu à peu un lien inattendu.

Le voisin dun autre âge

Le matin de Pierre Dubois commençait invariablement de la même façon. La bouilloire chantait, la radio grésillait sur la table de la cuisine en débitant les bouchons du périphérique et la météo grisâtre du jour, deux à trois portes claquaient dans limmeuble : les gens filaient au travail. Lui, il ne se pressait plus nulle part depuis longtemps, mais cette vieille manie de se lever à laube était restée, tout comme le rituel dinspecter lappartement : vérifier que le balcon était bien fermé, le gaz coupé, les clés à leur place.

Il habitait ce bâtiment de neuf étages en bordure de Bordeaux depuis plus de trente ans. Il connaissait à loreille chaque sonnette, savait qui claquait le plus violemment sa porte, qui laissait toujours sa poussette sur le palier. Létage de Pierre était calme. Ce silence lui convenait. Le soir, il sasseyait dans son vieux fauteuil, lançait une série dantan, écoutait la toux étouffée de la voisine au fond du couloir, et se sentait relié à la vie de limmeuble, paisible mais présente.

Dans la cage descalier, chacun respectait lordre tacite. Pierre alignait les petites affichettes municipales quand elles étaient collées de travers. Une fois, il avait même acheté du scotch, retapé lannonce de ménage et la recollée sans faute. Sur le rebord de fenêtre entre les paliers trônait son ficus, enraciné dans une bouteille plastique découpée. Lété, il linstallait dehors, pour adoucir la grisaille du ciment.

Ce jour-là, tout a légèrement dérapé pendant qu’il arrosait son ficus. Des effluves de viande poêlée montaient de létage du dessous, chatouillant ses narines. Lascenseur a gémi, a tressailli, et les portes se sont ouvertes. Un garçon en baskets est apparu, traînant une valise à roulettes derrière lui et un sac à dos recouvrant ses épaules. Des écouteurs dans les oreilles, le fil pendait, une musique rythmée séchappait faiblement de son portable.

Il scruta les numéros de portes, avisa Pierre.

Bonjour, fit-il, ôtant un écouteur. Cest bien ici lappartement 237 ?

Non, répondit Pierre, cest juste là, la prochaine. Ici la numérotation na jamais été très logique, fit-il, le ton neutre.

Le garçon hocha la tête, tira sur la poignée de la valise qui résonna sur le carrelage. Le couloir sembla immédiatement trop étroit pour tout ce remue-ménage, et le sac frôla le bras de Pierre.

Oups, pardon, bredouilla le garçon. Je viens emménager.

Emménager. Ce mot lui griffa les oreilles. Dans le 237 vivait autrefois Madame Lucienne Lefèvre, veuve discrète, avec son chat. Récemment, elle avait évoqué louer une chambre. Ça y était, pensa Pierre. Voilà le locataire.

Il referma la porte de son propre 235, resta un moment dans lentrée, à laffût. De lautre côté du mur, on déplaçait des meubles, les portes des armoires sagitaient, puis la sonnette tinta à plusieurs reprises. Dautres jeunes sinstallaient, leurs éclats de voix rapides et rieurs.

Pierre se rendit dans la cuisine, se resservit un peu de ce thé, trop fort, mais dont il ne pouvait se passer. Les mots de Lucienne repassaient dans sa tête : « Ma retraite nest pas fameuse, je prends des étudiants, ils sont discrets » Discrets, vraiment ?

Le soir tomba, révélant la réalité du calme étudiant. D’abord, des sacs de courses bruissèrent, la porte claqua sèchement. Puis la musique vibra à travers les cloisons, pas bruyante, non, mais cette basse lente qui cognait comme un poing dans la poitrine. Pierre éteignit la télévision, écouta. La basse martelait, obsédante, pesante.

Il toqua au mur du bout des doigts. Rien ne changea. Il frappa plus fort : la musique baissa, sans disparaître.

Discrets, vraiment, marmonna-t-il en retrouvant son fauteuil.

La nuit fut agitée. Aux environs de minuit, la porte battit dans limmeuble si fort que même son armoire trembla. Rires, chuchotements, des clés qui tâtonnaient longtemps dans la serrure. Allongé dans le noir, Pierre comptait ses battements de cœur. Les paroles du groupe WhatsApp de limmeuble lui revinrent : « Chers voisins, merci de respecter le silence après 23h ». Un message quil avait lui-même relayé jadis.

Le matin venu, ouvrant la porte, Pierre remarqua deux paires de baskets neuves et une veste affichée sur le porte-manteau où, dhabitude, seuls ses vêtements côtoyaient ceux de Lucienne. Sur le sol, une boîte à pizza vide, sagement disposée.

Il observa tout cela, resta planté là, puis rentra. Sur son portable, il lorgna le groupe de limmeuble, rédigea un message : « Merci de ne pas encombrer le couloir commun et de respecter la tranquillité. » Puis effaça. « Qui a emménagé au 237 ? Bruit la nuit »… effacé aussi. Finalement, il envoya : « Merci de ne pas laisser de déchets sur le palier. »

La réponse fut un émoji. Puis : « Cest chez qui, les déchets ? » « Chez nous cest propre ». Lucienne était muette sur le groupe, elle naimait pas ces histoires virtuelles.

Il la croisa dans lascenseur. Elle portait un sac de courses, une baguette dépassant, ainsi quun bouquet de persil.

Alors, fit Pierre prudemment, le locataire est arrivé ?

Ah, Victor, répondit-elle en sanimant. Un étudiant en informatique, très poli. Je lui ai dit déviter le bruit, tu sais

Très poli, acquiesça Pierre, impassible.

Le soir, alors quil tentait de suivre les infos, la musique débuta à nouveau derrière le mur. Cette fois, des paroles anglaises sétiraient longuement. Pierre éteignit la télé, enfila ses pantoufles, sortit.

Il sonna chez Lucienne. La musique était un peu couverte mais battait fidèlement. La serrure cliqueta, la porte sentrouvrit. Victor, en T-shirt et jogging, apparut.

Bonsoir, dit Pierre, froidement. Ce serait bien de baisser. Il est tard.

Victor cligna des yeux, ôta lécouteur accroché à son cou.

Oui, oui, bien sûr ! Je suis désolé Jétais dans mes écouteurs, je nai pas réalisé que les enceintes étaient allumées. Je coupe.

Il vaudrait mieux, lâcha Pierre. On nest pas en résidence universitaire ici.

Ce ne sera plus le cas, promit Victor.

La musique sarrêta aussitôt. Pierre retrouva son fauteuil. Lagacement collait à la peau. « Ne pas réaliser que les enceintes hurlent, franchement »

Le lendemain, alors que les infos battaient leur plein, la sonnette retentit chez Pierre. Cétait le même garçon, cette fois en jeans, un ordinateur sous le bras.

Bonjour, bredouilla Victor, gêné. Je venais mexcuser pour hier. Et demander aussi : votre connexion internet marche bien ? La mienne bloque, et Lucienne ma dit que vous connaissiez tout limmeuble.

Pierre faillit répondre quil navait pas à sen mêler, mais les mots se coincèrent. Victor, hésitant, serrait son ordinateur contre lui comme un carnet trop neuf.

Internet chez moi cest par câble. Jy connais rien, vraiment. Quest-ce qui bloque ?

Le routeur Jentre le mot de passe, mais rien ne se connecte. Lucienne ma dit que vous aviez déjà fait venir un technicien.

Cétait sensé, pour une fois. Il avait effectivement gardé le numéro sur un post-it sous un magnet.

Attends, dit-il en allant dans la cuisine. Comment tu tappelles ?

Victor, répondit le garçon du couloir.

Moi cest Pierre Dubois. Tiens, essaye ce numéro, il règle tout.

Merci ! dit Victor, soulagé. Jai cours, sans connexion cest la galère

Il tourna déjà les talons, puis hésita.

Si vous avez besoin daide avec le téléphone ou lordi je peux toujours jeter un œil. Cest mon truc.

Ça marche, répondit Pierre, coupant court.

Victor sourit et séclipsa, la porte claqua doucement.

Le soir, Pierre tenta lui-même de réparer les icônes disparues sur son portable après une mise à jour. Mauvaise foi, fine fierté : il sentêta, agacé, et parvint seulement à faire disparaître lhorloge.

Le lendemain, la discussion sanima sur le groupe du bâtiment. Chacun se plaignait de colis traînants, de photos de baskets douteuses sur le palier. Pierre reconnut celles de Victor. Sous la photo, les messages fusaient : « Les locataires du 237, sûrement ». Puis : « Merci de respecter les parties communes ».

Pierre fixa longtemps le fil, puis écrivit : « Parlez-vous donc, inutile de se chamailler par écrit. » Il sen étonna lui-même.

Quelques jours plus tard, il rentrait du marché, les bras chargés, lorsque Victor, assis sur le perron, fumait et scrutait son téléphone. Un sac de courses posé à côté de lui.

On ne fume pas devant lentrée, lança Pierre machinalement.

Victor sursauta, cacha sa cigarette puis lécrasa, sans discuter.

Pardon, je vais mécarter.

Ça ne changera rien, grommela Pierre. Cest déjà empesté.

Il gravit les marches, sarrêta. Victor épaula son sac, ouvrit la porte pour laisser passer Pierre lesté de son cabas.

Merci, concéda Pierre du bout des lèvres.

Dans lascenseur, tous deux silencieux, Victor pressa machinalement son sac contre lui, attentif à ne pas gêner Pierre.

Vous habitez ici depuis longtemps ? questionna-t-il en fixant le bouton 8.

Très longtemps, répondit Pierre, laconique.

Je ne suis pas habitué Chez nous, à Limoges, on a une maison, cest différent. Personne ne soffusque à cause dune paire de baskets sur le palier.

Et comment ça se passe ?

Si ça gêne, on le dit. Mon père lançait une savate dans lescalier, mais il ne sortait pas le téléphone pour se plaindre sur le groupe WhatsApp.

Lascenseur sarrêta, les portes souvrirent.

Ici aussi, faut juste commencer par enlever ses baskets, et après on discute, observa Pierre.

Promis, je les enlève, répondit sérieusement Victor.

Quelques jours plus tard, souci avec le compteur deau pour Pierre. Un mail sec de la régie, menace de forfait en cas dabsence de relevé. Pierre se plia sous lévier, chercha à lire les chiffres, le dos en compote, les chiffres minuscules.

Vaincu, il repensa à la proposition de Victor. Dabord, il la repoussa. Puis il saisit son manteau, frappa à la 237.

Dès louverture, Victor était là, écouteurs pendants, mais sans musique.

Pierre Dubois ? sétonna-t-il.

Tu ty connais, non ? Bon, il faut relever le compteur et le rentrer sur internet. Impossible dy voir quelque chose, jai mal au dos.

Bien sûr ! répondit Victor, ravi. Je prends juste mon portable.

Il entra, ôta soigneusement ses baskets dans lentrée. Lattention ne manqua pas à Pierre.

Cest sous lévier ?

Oui, fit Pierre, soufflant.

Victor sagenouilla, éclaira, dicta les chiffres, entra les données sur le site de la régie.

Voilà, cest envoyé. Vous recevrez un SMS.

Merci, murmura Pierre, embarrassé. Pour eux au téléphone, on croirait tous être ingénieurs

Ils parlent pareil à tout le monde, sourit Victor. Vous pouvez installer une appli, cest plus simple.

Jai pas besoin de tous ces machins Les applis, tes trucs

Ce nest pas compliqué, promit Victor. Je vous montre ?

Il montra, ses doigts dansaient doucement sur lécran. Pierre regardait, circonspect, sans retenir plus de la moitié.

Depuis, Pierre vit Victor dun autre œil, malgré les rires du soir, les odeurs de cuisson, les amis qui frappaient tard. Tout cela lagaçait, certes, mais cela lui donnait aussi la curieuse sensation dappartenir à un autre tempo, plus rapide, quil navait pas choisi mais dont il faisait partie.

Une nuit de plus, vers minuit, le vacarme reprit au 237 : rires, éclats de voix, une vidéo poussée à fond sur lordinateur. Pierre attendit, puis, agacé, enfila sa robe de chambre et sortit. Le groupe WhatsApp sanimait : « Quel est ce tapage ? », « Encore le 237 ? », « On appelle la police ? »

Il hésitait, lisant la colère monter la sienne aussi grondait, comme une bouilloire sur le feu. Enfin, il sonna, déterminé.

Cette fois-ci, la porte tarda à souvrir. Les éclats séteignirent, des pas feutrés. Victor apparut, cheveux ébouriffés, derrière lui une jeune fille et un garçon, tous deux de son âge.

Monsieur Dubois, commença-t-il.

Tu sais quelle heure il est ? trancha Pierre, calme mais dur. Ici, il y a des gens qui dorment, dautres au travail, certains malades. Tu aimerais ça, toi, le boucan derrière ton mur ?

Victor regarda ses pieds.

Désolé, on va… Je nai pas calculé.

Cest bien là le problème, dit Pierre. Tu attends que tout limmeuble sadapte à toi. Mais non, ça ne marche pas comme ça.

Sa camarade, derrière, lança :

On va partir, excusez-nous. Vraiment.

Tant mieux. Jentends déjà parler de police sur le groupe, ajouta Pierre.

Ce ne sera plus la peine, on sen va, assura précipitamment Victor.

En effet, le calme revint rapidement. Mais Pierre se sentit lourd, pas soulagé. Comme sil avait brisé quelque chose, pas juste fait une remarque.

Le lendemain, revenant de la Poste, il croisa Victor près des bacs à déchets, deux sacs à la main, absorbé dans la lecture dune affiche sur le tri.

Bonjour, lança Victor le premier. Je voulais vraiment mexcuser pour la soirée. On ne pensait pas que ça sentendait autant

Les murs sont en papier, marmonna Pierre. On entend tout.

Ils restèrent silencieux, les sacs bruissant dans les mains du jeune homme.

Vous vous vivez seul ? demanda soudain Victor.

Cétait simple, sans intention, mais Pierre sentit un pincement.

Et alors ? Ça te regarde ?

Non, non désolé. Lucienne ma dit que vous étiez là depuis toujours. Jai pensé

Occupe-toi de tes études, trancha Pierre, direction lascenseur.

Dans le miroir terne, il aperçut son reflet : cheveux gris, rides, lèvres serrées. « Pourquoi lavoir bousculé comme ça ? », pensa-t-il sans rien dire.

Quelques semaines plus tard, fuite deau dans limmeuble. Le samedi matin, Pierre se réveilla sur un son étrange : ploc, ploc. Sattendant à une fuite du robinet, il découvrit que, dans l’entrée, le plafond gouttait. Une flaque se formait sur le tapis.

Il pesta, plaça une bassine, appela le syndic. La régie confirma une intervention urgente, problème au neuvième. Le WhatsApp du bâtiment sembrasa de photos de plafonds humides. Certains signalaient des courts-circuits.

Victor frappa chez Pierre, muni dun saladier.

Chez vous aussi ça coule ?

Plus maintenant !, montra Pierre, las, le plafond du doigt.

Chez moi, ça dégouline sur la multiprise. Jai tout débranché mais jai peur pour la suite. Lucienne est partie râler au syndic. Je peux vous aider à bouger des meubles, protéger ce quil faut ?

Ensemble, ils déménagèrent le buffet, installèrent un seau supplémentaire. Victor, vif, souleva le tout sans effort tandis que Pierre grinçait du dos.

Je peux men occuper seul, conseilla Victor.

Je tiens encore debout, protesta Pierre. Tu verras quand tu auras mon âge !

Quand les techniciens fermèrent leau, le calme revint. Le plafond tacha jaune, le tapis imbibé. À deux, ils burent une tasse : Victor, cheveux mouillés, T-shirt taché par la rouille.

Chez nous, une fois, la toiture a fui, raconta Victor en regardant dehors. Mon père a pesté trois jours, puis il a réparé lui-même. Jétais parti, il me racontait tout au téléphone.

Pourquoi es-tu parti ? demanda Pierre, surpris lui-même.

Pour les études. À Limoges, il ny a quun IUT. Ici, je suis à la fac, en bourse. Mes parents mont poussé : « Vas-y, ne rate rien. » Mais ici tout est froid, anonyme. Au début, jétais en cité U, lenfer. Je croyais que ce serait plus calme ici.

Calme, tu dis Tu parles, ironisa Pierre.

Victor esquissa un sourire.

Je fais attention ; cest juste… Ce silence, parfois on se croirait dans un musée ou une bibliothèque.

Et alors ? Quest-ce quil y a de mal au silence ?

Rien Cest juste que ça fait penser, trop penser.

Ils restèrent là, songeurs, un silence troué par le bruit dune perceuse dans la cage dà côté.

Donc, t’es informaticien, hein ?

Oui Programmation. Mais jai plus la trouille quautre chose. Première session, j’ai failli rater. Parfois, je regrette, jaurais dû rentrer, prendre un boulot lambda. Mais mon père me traiterait de lâche.

Les pères disent trop de choses, soupira Pierre. Le mien aussi.

Il ne raconta pas ses propres années en foyer détudiant à Paris, les briques quil déplaçait sur les chantiers. Cela semblait appartenir à une autre époque. Mais dans les mots du garçon, il reconnaissait soudain une peur familière : celle de ne pas être à la hauteur.

Après la fuite, ils se croisaient plus souvent : ascenseur, boîtes aux lettres, quelques mots échangés. Victor mettait rarement la musique fort, et si cétait le cas, il baissait de lui-même, attentif désormais.

Un soir de début dhiver, le genou de Pierre se rappela à lui avec violence ; il peinait à traverser la cuisine. Les médicaments étaient restés dans sa chambre, trop loin. Gêné, il consulta son téléphone. Impossible dappeler les urgences pour si peu, et pas envie de safficher sur le groupe de limmeuble. Il tenta le numéro de Victor, récupéré lors du souci du compteur.

Allô ? répondit Victor.

Cest Pierre Dubois. Tes là ?

Oui, que se passe-t-il ?

Rien Juste, passe me voir une minute si tu nes pas occupé.

Victor déboula aussitôt sur le seuil.

Jai mal à la jambe, avoua Pierre. Les médicaments sont dans la chambre, mais je ny arrive plus.

Victor ne posa pas de questions : il retrouva la boîte, servit un verre deau, aida Pierre à sasseoir dans le fauteuil, cale pied et coussin.

Voulez-vous quon appelle un médecin ?

Ce n’est pas la peine Vieilles blessures.

Quel genre ?

Qui traînent Je me suis roulé dans les escaliers étant jeune.

Victor sinstalla silencieux en face, prêt à partir.

Nhésitez pas à mappeler si besoin, dit-il. Je suis dans le coin, jétudie souvent tard.

Travaille, répliqua Pierre. Nous, à ton âge, on portait des sacs sur les chantiers.

Ça cest vous, répliqua Victor. Nous, on nest bons quà se quereller sur nos groupes WhatsApp.

Il sourit, et Pierre lui rendit ce sourire, surpris.

Lhiver sinstalla. Limmeuble se refroidissait, les courants dair sifflaient dans la cage. Les résidents se pressaient dans leurs appartements, serrés autour de leur radiateur, le mug à la main.

En janvier, Lucienne partit une semaine chez sa fille. Elle avertit le groupe : Victor était là, on pouvait sadresser à lui. Pierre haussa les épaules : « Voilà le chef de l’étage, maintenant. »

Un soir, alors qu’il pelait un oignon et observait la neige tomber, la sonnette retentit. Sur le seuil, Victor, un sac à la main.

Jai fait de la soupe Il y en a trop. Ça vous dit ?

Garde-la pour toi.

Jen ai déjà mangé, sourit-il. Et Lucienne est absente. On ma dit que vous aimiez la soupe.

Pierre ne sen rappelait plus, mais il accepta. Dans le sac, une boîte en plastique de potage brûlant.

Merci, dit-il. Tu viendras chercher ton bol après.

Oui, bon appétit !

Le potage était un peu salé, mais nourrissant. Pierre fut surpris de penser que ce même Victor, jadis synonyme de tumulte, se mettait à le nourrir.

Quelques jours plus tard, Victor frappa, ordinateur en main.

Monsieur Dubois Jaurais une faveur. Ce soir, il y a le match, Bordeaux-OM. Ma chaîne a sauté, Lucienne ma dit que vous aviez encore le câble. Je peux regarder avec vous ? Promis, je reste discret.

Pierre hésita : le foot navait plus la même saveur, mais une vieille habitude persistait, celle de rouspéter après larbitre.

Entre, mais tes chaussures à lentrée.

Ils sinstallèrent devant la petite télé, Victor sur le bord du canapé. Les joueurs couraient, le commentateur semballait. À la mi-temps, Victor fila pour préparer le thé.

Je croyais que vous supportiez Paris, lança-t-il en voyant une écharpe sur le meuble.

Tu crois savoir pour qui je supporte, toi ?

Bah, lécharpe sur larmoire Elle est vieille.

Oui, comme moi.

Mais fidèle ! répondit Victor.

Ils suivirent le match, rouspétèrent en chœur, riant de bon cœur, chose qui nétait pas arrivée à Pierre depuis longtemps.

Après le match, Victor sattarda à la porte.

Merci, dit-il. Javais limpression dêtre à la maison. Avec mon père, cétait pareil sauf quil jurait davantage.

Je peux faire de même, grommela Pierre. Mais pas devant tout le monde, tu vois.

De toute façon, je ne suis plus un inconnu, chuchota Victor.

Cette déclaration flotta entre eux. Pierre se contenta dacquiescer.

Le printemps arriva, le sable refit surface sur laire de jeux, les services de la mairie repeignaient enfin les murs du hall. Le soleil chauffait le rebord du ficus, qui sétirait vers la lumière.

Un matin, Lucienne vint frapper.

Pierre, je voulais ton avis Victor va bientôt déménager. Stage, examens, tout ça. Jhésite à relouer : dun côté, ça met du beurre dans les épinards ; de lautre, jen ai assez.

Il part ? releva Pierre, mal assuré.

Probablement, oui. Il cherche plus près de la fac : une heure et demie chaque trajet, tu te rends compte ? Et puis, cest plus pratique pour les partiels. Tu crois que je devrais reprendre quelquun ?

Pierre haussa les épaules ; en lui, quelque chose seffondrait.

Cest ton choix, fit-il. Cest toi qui vis avec eux.

Oui Je métais habituée. Il est gentil, malgré tout Et si je tombais sur un vrai calvaire, après lui…

Pas besoin de finir : ils sétaient compris.

Pierre, resté dans la cuisine, contempla longtemps le ficus sétirant dans la lumière.

Le soir, il croisa Victor à lascenseur.

Alors, tu ten vas ? tenta-t-il, voix morne.

Oui, confirma Victor. Jai trouvé une chambre près du campus. Ici, cétait trop loin. Puis avec la session, autant réduire le trajet.

Cest bien, bouge tant que tes jeune.

Le silence les accompagna jusquau huitième. À larrêt, les portes souvrirent pour personne.

Je peux vous laisser le code wifi, si vous voulez Lucy relouera sûrement, ou si vous en avez besoin. Je peux aussi vous léguer mon vieux routeur.

Merci, fit Pierre. Mes applis me suffisent, maintenant.

Comme vous voulez, sourit Victor.

Les quinze derniers jours, ils burent plusieurs thés, disputèrent des films, sentraidèrent au marché ou au bricolage.

Le jour du départ, la valise roulait à nouveau dans le couloir, Victor sagitant sur le cadenas, sac à dos en place. Lucienne courait partout, se préoccupant du linge, de la vaisselle.

Pierre sortit.

Eh bien voilà, tu pars.

Je pars, oui. Merci pour tout : les compteurs, le foot.

Pour le bruit, pas merci, lança Pierre sans parler trop fort.

Pour le bruit pardon, insista Victor.

Long silence.

Prends soin de tes études, sinon tu finiras comme moi, à courir les escaliers avec des bassines.

Jarrête pas, promit Victor. Si jamais… vous avez mon numéro. Besoin dun coup de main pour lordi, appelez.

Je le saurai, fit Pierre, sobrement.

Lascenseur arriva, Victor embarqua la valise.

Au revoir, Monsieur Dubois.

Bon vent, Victor.

La quiétude tomba sur le palier. Plus de baskets, ni cartons. Lair sentait la peinture fraîche, et un parfum sucré venu den bas.

Le soir, Pierre sinstalla dans son fauteuil, radio allumée. Le silence devint si dense quil entendit leau courir dans les radiateurs. Il sortit son portable, balaya la liste des contacts. « Victor » clignotait au milieu. Il ouvrit la discussion, hésita longuement avant de taper : « Tu es bien arrivé ? »

Il envoya tout de même.

La réponse tomba : « Bien arrivé. Merci davoir demandé. » Puis, un autre message : « Tout est calme chez vous ? » accompagné dun emoji.

Pierre esquissa un sourire.

« Calme, écrivit-il. Même trop. » Puis ajouta : « Noublie pas, ici on nest pas en cité U ! » accompagné dun emoji.

« Je retiendrai », répondit Victor.

Pierre posa le téléphone, se dirigea dans la cuisine. Par habitude, il sortit deux mugs, puis remit le second dans le placard. Un regard par la fenêtre : des ados tapaient dans un ballon, un voisin promenait son chien. Une porte claqua dans limmeuble den face.

Il se versa un thé, sassit face au ficus. Sur la chaise vide, il se surprit à penser que, peut-être, un jour, quelquun pas obligatoirement Victor, pas obligatoirement jeune viendrait sy asseoir. Quelquun avec qui se chamailler à propos du bruit, demander un coup de main, ou regarder un match de foot.

Et cette idée, loin dêtre effrayante, lui parut soudain presque chaleureuse.

Il but une gorgée. Dans lappartement, le silence nétait plus un vide, mais une suspension, comme entre deux phrases, quand lautre ne fait quune courte absence avant de revenir, sans trop claquer la porte.

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