Plus proche que le cœur : Varya et sa fille descendent du car à l’entrée d’un village enneigé de l…

Plus proche, il ny a pas

Geneviève et sa petite fille sortaient de lautocar sur le bord du village. Le soleil perçait timidement les lourds nuages dun hiver gris, la bise mordait les joues, et la blancheur de la neige éblouissait tant que la petite Marguerite ferma les yeux.

Maman, pourquoi personne nhabite cette maison-là ? demanda-t-elle alors quelles longeaient lunique bâtisse abandonnée à lorée du village.
Autrefois, une vieille femme y vivait. Jamais vu ses proches venir la voir Elle avait cent-deux ans quand elle sest éteinte.
Elle allumait son poêle toute seule, mais pour lépicerie ou leau, un voisin passait. On déposait les provisions ou le seau devant la porte, et le lendemain, elle prenait largent laissé sur la marche, ou ramenait le seau vide. Nous, les filles, on aidait aussi, de temps à autre.
On aurait pu voler son argent, ses provisions, sétonna Marguerite.
Personne na jamais rien pris. On disait quelle était sorcière, tout le monde se méfiait. Un jour, les courses sont restées dehors On a compris alors quelle était morte. Mais même là, nul nosait mettre les pieds dans la maison. Finalement, on y est entrés, on la enterrée. Depuis, la maison reste vide.
Une vraie sorcière ?
Ce sont des histoires. Cétait juste une vieille dame. Personne ne savait vraiment son âge. Certains disaient deux-cents ans, dautres trois-cents. Plus tard, on a retrouvé lacte de naissance à la mairie : cent-deux ans, pas plus.
Marguerite se fit silencieuse. Elles avaient dépassé la demeure désertée. Le reste du village semblait bien ordonné ; les maisons propres, les cours soigneusement déblayées de neige.

Est-ce que si personne ny habite, cest à cause de la crainte de la vieille dame ? demanda encore Marguerite.

Geneviève aperçut alors une silhouette familière près dune maison.

Regarde, ta grand-mère vient à notre rencontre ! File lui sauter dans les bras ! dit-elle avec joie.

Mamie ! sécria Marguerite en courant vers la vieille dame, qui attendait bras ouverts sa petite-fille chérie.

Geneviève avait grandi ici, dans ce village et aimait revenir chez elle. Lair y semblait toujours plus franc, plus pur quen ville.

Maman ! souffla Geneviève, se serrant contre sa mère, qui la tint dun bras tout en serrant Marguerite contre lautre flanc.

Je le savais, jai fait des tartes. Chaque samedi, je guettais votre venue Nattendez pas dehors, venez vite au chaud.

À lintérieur, la chaleur emplissait la pièce. Lodeur du poêle, des tartes, se fondait à ce parfum indéfinissable, celui dannées entières passées à imprégner les murs et les objets de la maison. Tout était là, comme autrefois. Geneviève fit le tour du regard et sourit avec bonheur. Rien nétait meilleur que dêtre de retour.

Vous avez bien fait de venir. Vous restez longtemps ? demanda sa mère, Augustine, un brin inquiète.
Léon travaille et nous, on na pas résisté. On voulait venir pour Noël, mais Marguerite a été malade, puis Léon Dimanche soir, on repart, au travail dès lundi.

Geneviève remarqua comme sa mère avait vieilli. Après la mort de son père, deux ans plus tôt pourtant bien plus jeune quAugustine , elle avait décliné visiblement. Pas si facile, la vie de village

Allez, venez manger ! Vous devez avoir faim après la route. Augustine partit à la cuisine séparée de la pièce principale par le grand poêle , la vaisselle tinta. Marguerite la suivit docilement.

La table fut bientôt dressée. Geneviève et Marguerite auraient tout englouti des yeux, mais, rassasiées, lenfant se frotta les paupières et vint se blottir contre sa grand-mère.

Fatiguée, mon cœur. Comme tu as grandi ! Tu vas bientôt me dépasser.

Augustine emporta la fillette vers lalcôve, celle qui, jadis, avait appartenu à Geneviève. La maison ne comptait quune vaste pièce, quon séparait parfois dune armoire ou dun rideau.

Laisse-la dormir, dit Augustine en revenant près de sa fille. Dis-moi, comment allez-vous, là-bas ?

Ça va, maman. Tu sais, à la gare routière, jai croisé Françoise de lautre village : elle ma appelée Odile. Je lui dis que je suis Geneviève, la fille dAugustine, mais elle nen démordait pas Est-ce que je ressemble tant que ça à ta sœur ? Tu as une photo delle ?

Tu las vue des dizaines de fois répondit Augustine, détournant le regard.
Je veux bien revoir, tout de même.
Daccord, laisse-moi ranger un peu.

Augustine posa sur la table une boîte à chaussures. Des clichés, surtout en noir et blanc, aux coins tournés, et puis des plus récents, en couleurs.

Là, cest toi petite. Ici en CM2. Marguerite te ressemble beaucoup ! Et devine qui cest, là ? dit-elle en fronçant les sourcils.
Moi ! Jai jamais eu ce portrait samusa Geneviève.
Non, ça, cest ta tante, ma cadette, Odile, corrigea Augustine.
Cest vrai quon se ressemble, cest frappant.
Sa toute dernière photo, au bal de fin dannée Augustine tendit à sa fille une image aux couleurs passées dune belle jeune femme blonde. On aurait dit une gravure. Je nen avais jamais assez de la regarder.

Geneviève observa longuement la photo.

Cest drôle, mais moi, je ne te ressemble pas dit-elle en relevant les yeux.
Il faut que je parle, il est temps. Je ne vais pas mourir avec ce secret, soupira Augustine avant de marquer une pause. Odile, cest ta vraie mère. Pardon de ne pas te lavoir dit avant Je me taisais pour toi.

Augustine se mit à raconter, après un silence.

Maman était tombée enceinte sur le tard. Elle ne voulait pas garder lenfant ; elle déplaçait des paniers de pommes de terre, allait au hammam du village tout pour envisager ladversité. Mais Odile est née malgré tout, belle comme un ange. Javais quinze ans, jaidais maman, je suis devenue la nounou de ma propre sœur.
Les jeunes partaient en ville après lécole, peu voulaient rester. Moi, jai pas eu le cœur de quitter maman et Odile. Pas de garçon à épouser dans le coin, je ne voulais ni veuf ni ivrogne. Alors, je suis restée.

Odile aussi rêvait de la ville. Elle est partie après le bac, puis revenue deux ans plus tard avec toi dans les bras. Toute petite, tu étais fragile. Odile, elle, semblait sêtre vidée de toute beauté Elle maigrissait, lhumeur instable, parfois joyeuse, parfois éteinte.
Deux jours après, elle est repartie, ta laissée ici et elle est retournée en ville. On a compris plus tard quelle était dépendante : elle avait besoin de sa dose, elle se droguait. Bientôt, elle est morte dune overdose. Cest moi qui suis allée lenterrer. Maman, malade, na pas pu faire le voyage.

Elle voulait te confier à lassistance publique, mais moi je ne pouvais pas. Jétais seule, alors autant avoir un enfant. Personne na rien su, ou ceux qui comprenaient se taisaient. Odile nétait restée que deux jours, puis disparue. Jai arrangé avec lhôpital du chef-lieu pour te déclarer comme ma fille à moi.
Ça na pas été gratuit, bien sûr. Tu es devenue officiellement ma fille, et jai changé ton prénom. Odile tavait appelée Barbara Quel drôle de prénom, ici ! Jai fait inscrire « Geneviève ».

Un an plus tard, ton père est arrivé. Militaire, il na jamais su quOdile était enceinte, il était en mission. À son retour, ses amies lui apprirent quelle était décédée en laissant un enfant. Blessé, il a été réformé, alors il est resté ici avec nous. Maman la tout de suite accepté, même sil nétait pas le mari dOdile. Rien nest plus dur que vivre seule, ici, sans homme. Finalement, on sest mariés, on a été heureux, il ne savait rien de la drogue
Voilà pourquoi je me suis tue. Est-ce quon veut savoir que sa mère était toxicomane ? Peut-être que jai trop attendu pour te le dire Mais il vaut mieux que tu lentendes de moi. La vérité finit toujours par surgir. Je tai élevée comme la mienne. Tu sais ce quon dit : “Ce nest pas celle qui accouche qui est mère, cest celle qui élève.”

Geneviève était hébétée. Tant dannées sous la même illusion !
Où vas-tu ? demanda Augustine, affolée en voyant sa fille se lever.
Je dois réfléchir

Geneviève enfila son manteau et sortit au dehors.

“Une mère toxicomane, morte dune overdose Cest invraisemblable ! Et mon père est vraiment mon père ? Peut-être pas Mais enfin, quest-ce que je raconte ? Cest ma mère Ma mère ? Qui met son enfant au monde, puis le laisse pour une dose Est-ce une mère, si elle ne peut pas renoncer, ne serait-ce que pour son bébé ?
Pourquoi cette agitation ? Ai-je manqué de quelque chose ? Jai grandi avec une vraie maman, un papa Qui soccupe encore de celle qui nest pas là ? Elle na jamais veillé sur moi, jamais pris soin de moi quand jétais malade Maman aurait pu refuser, mabandonner à lorphelinat Impossible de lappeler autrement.
Je ne sais pas quoi faire, maintenant. Plus jeune, jaurais perdu la tête en apprenant tout ça Mais maman, elle doit souffrir aussi”

Geneviève, transie, retourna à la maison, où Augustine était restée, immobile face à la table.
Pardonne-moi Tu es ma maman, je taime, murmura-t-elle en la serrant fort.
Excuse-moi davoir gardé le silence si longtemps.
Pourquoi êtes-vous dans le noir ? sexclama Marguerite, surgissant de lalcôve. Oh, une photo jeune de maman ! Quest-ce que tu étais belle !
Augustine reprit la photo des mains de la fillette, rassembla tous les clichés et rangea la boîte.
Oh, jai pas eu le temps de tout voir, râla Marguerite.
Il ny a rien à voir Garde-nous dans tes yeux, tant quon est là.

La nuit, Geneviève ne pouvait fermer lœil. Augustine soupirait, la vieille paillasse grinçait à chaque mouvement.
Geneviève sapprocha du lit de sa mère.
Tu dors ?
Augustine souleva le drap.
Viens sous la couette, le sol est froid.

Geneviève se glissa tout près de sa mère, retrouvant à nouveau la chaleur de son enfance.

Tu cogites encore ? demanda doucement Augustine.
Je nai plus dinquiétude. Tu es ma vraie maman, je nen veux pas dautre Odile, elle, était ta sœur.
Elles chuchotèrent longtemps. Puis Geneviève quitta le lit.
Repose-toi. Tu es la meilleure maman du monde, tu las toujours été. Elle ajusta le drap autour dAugustine, comme celle-ci le faisait pour elle autrefois, retourna dans son lit, et sendormit aussitôt.

Le lendemain, Augustine raccompagnait Geneviève et Marguerite jusquà lautocar.
Mamie, ne sois pas triste, on va vite revenir ! sexclama Marguerite.
Geneviève étreignit une dernière fois sa mère, respira son parfum familier.
File tu vas attraper froid
Lautocar séloignait déjà, mais la vieille femme restait sur le bord de la route, les yeux embués par le froid et la neige

Cest ainsi que, à trente-trois ans, Geneviève apprit que sa mère était morte lorsquelle était toute petite, et que cétait la sœur aînée dOdile, Augustine, qui lavait élevée.
Au début, ce fut le choc, lamertume face au silence, au mensonge dune vie. Puis, elle réfléchit et comprit : deux sœurs de sang, cela veut dire quAugustine était vraiment sa mère.
Plus proche, il ny a pasLes saisons passèrent. De retour en ville, Geneviève oscillait parfois entre tristesse et tendresse, mais à chaque ombre du doute répondait la lumière dun souvenir partagé : la douceur dune main sur son front, les fous rires sous les draps, la voix rassurante les soirs de tempête. Elle névitait plus les miroirs, ni les anciennes photos de famille ; au contraire, elle y retrouvait la force dAugustine, et une trace du sourire perdu dOdile, offerte à travers elle à Marguerite.

À chaque vacances, mère et fille reprenaient la route vers le village. Au fil des années, la vieille maison au seuil du bois demeura vide, surveillant de loin la ronde du temps, figée dans sa légende de sorcière, dexil, et de mystères tus. Mais au cœur du village, la demeure dAugustine regorgea plus que jamais de vie, de rire, dodeur de tartes, et détreintes. Parfois, alors que tombait la neige, Augustine murmurait à sa petite-fille : « Ce qui compte, ce nest pas doù lon vient, mais ce que lon partage. »

Un matin de printemps, Marguerite, devenue grande, saventura vers la maison abandonnée. Hollowée de peurs anciennes, elle poussa la porte, cueillit deux perce-neige du jardin désert, puis rentra près de sa grand-mère et sa mère. Dun geste simple, elle tendit une fleur à chacune.

Augustine et Geneviève échangèrent un regard et comprirent sans un mot : la mémoire se tapit dans la tendresse. Les secrets, eux, sévanouissent, désarmés, dans la chaleur de lamour transmis. Chez elles, plus proche, il ny a pas.

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La Terrible Vérité