Elle lui a tout pris — Ta mère s’est comportée de façon odieuse ! Mais franchement, qu’attendre d’u…

2 juin

Ta mère sest vraiment mal comportée ! Mais bon, fallait-il sattendre à autre chose ? Cest une vraie campagnarde.

Comment ça ?! sest indignée Aurélie.

Tu as bien compris ! a rétorqué son mari, Éric.

Ma mère est cent fois meilleure que tes prétentieux de parents ! Ils sont arrogants et sans principes.

Eh bien, va donc vivre chez elle ! a crié Éric en claquant la porte.

Jy vais ! Tu vas voir !

***

Franchement, ta mère a détruit votre couple à peine formé, a soupiré Inès, la meilleure amie dAurélie, en posant son café sur la table de la brasserie. Pas même un an de mariage.

Elle na rien détruit, c’était inévitable, a dit tristement Aurélie, remuant distraitement le sucre dans sa tasse.

Mais doù tu tires ça ? Tu parlais justement de vouloir un enfant, il ny a pas si longtemps, a objecté Inès.

Le destin en a décidé autrement.

Par la main de ta mère, tu veux dire ? a insisté Inès.

Mais non, enfin ! Aurélie sest agacée. Ma mère ny est pour rien. Cest lhistoire de la voiture de mon père qui a tout déclenché.

Trois ans auparavant, un an avant le mariage dAurélie, son père est décédé. Sa mère, Monique Lefranc, a eu beaucoup de mal à surmonter le deuil de son époux Bernard, son amour de toujours. Elle a passé des jours à pleurer et à évoquer leurs souvenirs heureux. Leur vie venait à peine de glisser vers le bonheur…

Dans les années 80, Monique et Bernard vivaient à la campagne, en Bourgogne, où ils se sont rencontrés. Ils sont ensuite venus sinstaller à Lyon, ont obtenu un petit appartement grâce à lentreprise de Bernard, et quelques années plus tard, Aurélie est née. Elle était un enfant tardif mais choyé.

Ils vivaient en parfaite harmonie, jamais de disputes. Aurélie, douce et intelligente, a grandi sous le regard attentif de ses parents.

Hélas, Aurélie avait perdu très tôt ses deux grands-mères. Les vieilles maisons à la campagne avaient été vendues, et le lien avec ce passé empli de souvenirs heureux avait disparu.

Elle aimait autant que ses parents la campagne, où, enfant, elle passait ses vacances dété. Ses grands-mères avaient chacune une petite ferme et tiraient un bon revenu de leur travail.

Aurélie avait une grande estime pour elles et cest là-bas, en aidant sa grand-mère à soigner les vaches, quest née sa vocation de vétérinaire.

Des années plus tard, Aurélie a suivi son rêve denfant, même si elle soignait surtout des chats et des chiens dans une clinique vétérinaire lyonnaise.

Elle y avait rencontré Éric, le jour où il avait amené un impressionnant bouvier bernois pour un vaccin. Ils sétaient plu immédiatement et avaient commencé à sortir ensemble.

Ils avaient de longues conversations, abordant tous les sujets. Aurélie racontait à Éric ses souvenirs denfance à la ferme, la rencontre de ses parents, leur déménagement à Lyon, et la force de leur famille.

Éric, de son côté, parlait de ses parents : son père professeur de philosophie à luniversité, et sa mère chercheuse en histoire de lart dans la même fac. Ils avaient des traditions familiales très strictes. Intérieurement, Éric se sentait supérieur aux parents dAurélie, mais il cachait ce sentiment pour ne pas blesser sa compagne.

Depuis lenfance, sa mère lui avait inculqué une certaine condescendance envers les gens de la campagne. Elle était très fière de sa “réussite sociale”, et davoir épousé un pur Lyonnais issu dune famille dintellectuels, ce qui était pour elle un privilège.

Pourtant, la mère dÉric était elle-même née dans un petit village auvergnat, mais elle faisait tout pour que ce détail demeure secret.

Éric était tombé fou amoureux dAurélie et, deux mois après leur rencontre, avait demandé sa main. Après le mariage, ils sétaient installés dans un appartement hérité par Éric de sa grand-mère paternelle, dans un quartier chic de Lyon. Limmeuble, des années cinquante, aurait bien eu besoin dune grosse rénovation, mais les jeunes mariés manquaient de moyens.

Éric était tout gonflé de fierté à lidée de vivre entouré de voisins fortunés, qui transformaient leurs appartements en duplex luxueux, aux fenêtres panoramiques et voitures de luxe stationnées en bas. Il disait souvent que « la vie sentait bon la réussite » ici.

Ce genre de préoccupation laissait Aurélie indifférente. Elle voyait les choses simplement, jugeant les gens sur leur cœur, pas sur leur portefeuille.

Après avoir rencontré Éric, Monique Lefranc était partagée ; certes, le garçon semblait parfait, mais elle le soupçonnait dêtre un peu trop lisse, trop poli pour être honnête. Elle sentait derrière son masque, un fond darrogance et sinquiétait pour sa fille.

Pourtant, voyant le regard convaincu et amoureux dAurélie, Monique sétait tue, nayant rien de concret à reprocher. Le mariage fut célébré, en toute modestie, car les parents dÉric, même confortables, étaient loin dêtre prodigues et gardaient chaque euro.

Pendant un temps, ils avaient envisagé de louer lappartement dÉric, car même sans travaux, il pouvait rapporter gros, mais la grand-mère dÉric avait été claire : « Ce logement est pour toi, et pour la famille que tu fonderas. » Alors on respecta sa volonté.

***

Mais alors, cest quoi lhistoire avec la voiture de ton père ? Jai pas tout suivi demanda Inès.

Mes parents avaient une vieille Peugeot et un garage en centre-ville. Après la mort de Papa, j’ai renoncé à lhéritage au profit de Maman. Elle a le permis et parfois utilisait la voiture, moi pas. Je nai jamais appris à conduire, donc à quoi bon ? Un jour, elle a eu un petit accrochage et na plus jamais voulu conduire. Ça la bloquée complètement, et moi, ça ne mintéressait pas non plus. Six mois après notre mariage, ma mère a donc proposé à Éric dutiliser la voiture de mon père, histoire quelle ne prenne pas la poussière. Elle ne voulait pas la vendre, elle était quasiment neuve, Papa lavait achetée juste avant de tomber malade expliqua Aurélie, un peu émue.

Éric a le permis ? interrogea Inès.

Oui, mais pas de voiture. Il était ravi, je men souviens.

On est allés voir la voiture ensemble, Éric était aux anges. Il narrêtait pas de remercier ma mère, souriant jusquaux oreilles.

Il a promis daider ma mère quand elle aurait besoin daller quelque part, chez le médecin, au supermarché précisai-je en reprenant mon récit. Elle achetait ses courses le samedi, Éric laccompagnait. Elle a lancé des travaux à lappartement, il la conduisait chez Castorama pour choisir la peinture, le parquet, tout ça.

Un jour, maman a été invitée à lanniversaire dune vieille amie, dans un bon restaurant ; elle a demandé à Éric de la déposer puis de revenir la chercher. Mais il a prétexté être occupé. Ma mère a dû prendre un taxi hors de prix ; elle na pas osé annuler mais sa robe de soirée ne lui permettait clairement pas de galérer dans le métro avec les bus du soir.

Une semaine plus tard, même histoire : Éric était constamment pris. Maman devait aller à un rendez-vous médical chez un spécialiste à Villeurbanne, loin, mais elle a préféré attendre quÉric soit disponible. Mais il ne la jamais été. Finalement, elle a appris quil avait utilisé la voiture, ces jours-là, pour transporter ses parents à droite et à gauche.

Mon père utilisait des voitures en auto-partage, mais il a eu un souci avec sa carte, elle a été bloquée, toutes les agences lont blacklisté à cause dune erreur ; il a dû entamer une procédure, bref, cest long, et le taxi coûte cher Éric avait expliqué à ma mère. Maman a son anniversaire, elle veut faire des courses, recevoir plein de gens. Et Papa a toujours mille choses à faire aussi.

Daccord… sétait contentée de répondre ma mère, bouillonnant intérieurement.

Elle sest sentie trahie ; apparemment, payer un taxi, cétait trop pour la famille dÉric, mais normal pour elle. En prime, jai découvert quÉric avait prêté la voiture à la cousine de sa mère pour aller à Clermont-Ferrand, ou pour aider des connaissances à transporter des fleurs du jardin familial. Après lun de ces allers-retours, il avait dailleurs abîmé quelque chose et avait dû emmener la voiture au garage « mais elle était réparée, tout va bien ».

***

Au final, maman a annulé la procuration et a récupéré la voiture, ai-je confié à Inès. Elle a dit quelle allait la vendre. Éric la très mal pris et on sest disputés. Tu sais, je comprends maman. Sa famille a exagéré. Je ne voyais presque plus Éric, il passait son temps à régler les affaires de sa mère, ou conduire des tantes, des oncles, alors que ma mère en était réduite au taxi.

Cest vraiment pas correct. Il avait promis pourtant ! jugea Inès.

Et mon avis à moi, personne ne le demandait, ai-je continué à pester. On lappelait pour lui dire où aller, sans jamais me consulter, même lorsqu’on avait des projets ensemble. Je ne voyais même plus mon mari à la maison.

Cest pour ça que vous vous êtes séparés ?

Pas seulement, ai-je soufflé. La goutte deau, ça a été quand Éric a traité ma mère de “paysanne”. Mais même sans ça, notre couple navait pas davenir. Il est trop dépendant de lavis de sa mère, il na jamais tranché seul, il passait des heures au téléphone avec elle Et franchement, ce sont deux vrais snobs.

***

Tu as bien fait de quitter cette Aurélie sans le sou, mon fils, sest félicitée la mère dÉric, en apprenant leur rupture. Tu trouveras mieux. Jai repéré à luniversité une fille parfaite Chloé ! Belle, intelligente, bonne famille. Des descendants du duc de Savoie apparemment, selon une connaissance. Ils ont de largent, des relations utiles.

Maman, arrête, a marmonné Éric.

Oui, oui, grand garçon autonome, cest ça ? a ironisé sa mère. Et surtout pas de réconciliation avec Aurélie ! Quelle aille soigner ses animaux ailleurs ! Ce nest pas une épouse pour toi.

Tu as monté ce coup exprès, hein ? Éric a eu une révélation.

Bah Quaurais-tu voulu que je fasse ? On ne laisse pas passer un beau parti comme Chloé. Tu dois divorcer, un point cest tout !

***

On va te soigner, tu verras, ta patte ira mieux bientôt, murmurait tendrement Aurélie à son petit patient sur la table dexamen. À la clinique, elle sépanouissait dans son travail. Elle adorait les animaux, se sentait utile. Quant à Éric, à peine le divorce prononcé, elle a appris quil avait épousé une très jeune étudiante, en deuxième année à la fac où enseignent ses parents.

Probablement une “vraie héritière” avec un arbre généalogique en or massif, sest moquée Aurélie en rangeant sa blouse, à la fermeture du cabinet.

Ça la fait sourire. Les pedigrees, les origines tout comme certains de ses clients à quatre pattes, que lon paye une fortune pour exposer à Deauville.

Finalement, maman a renoncé à vendre la voiture ai-je raconté à Inès. Elle a recommencé à conduire. Elle sest excusée de sêtre mêlée de mon histoire avec Éric, mais je lai rassurée : il ny avait rien à lui pardonner, cétait le destin.

Tu as raison, a acquiescé Inès. De toute façon, avec une belle-mère comme la sienne, ça naurait pas pu marcher longtemps. La voiture na fait quaccélérer les choses.

Le mariage dÉric avec Chloé ne lui a pas apporté le bonheur. Il repensait souvent à “lorpheline”, comme disait sa mère. La famille de Chloé traitait Éric avec la même condescendance dont sa mère avait fait preuve avec Aurélie. Ils faisaient sentir à Éric et à ses parents quils leur faisaient une faveur en acceptant cette union.

Un vrai mésalliance… soupirait la mère de Chloé. Mais bon, que voulez-vous, lAmour

Quant à la mère dÉric, elle na jamais réussi à se faire accepter des nouveaux beaux-parents. Le père dÉric, lui, restait indifférent à ces histoires de rang social et de privilèges. Il vivait pour ses étudiants, jugeant le reste sans intérêt.

Ce que je retiens, cest quaucun héritage ni voiture, aucune origine ou patronyme ne vaut la capacité à écouter son cœur et à respecter ceux quon aime. Je préfère mille fois la sincérité dun petit cabinet vétérinaire et la tranquilité de la campagne à la soif de reconnaissance dans les beaux quartiers.

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