Ce jour-là, Claire promenait les enfants dans le parc de la Butte aux Cailles, un endroit vivant du 13e arrondissement de Paris. Le soleil filtrait doucement entre les feuilles, et les rires des petits résonnaient autour des jeux. Soudain, une jeune femme élégante, inconnue, laborda dun ton doux :
Bonjour ! Quels enfants magnifiques vous avez ! Oh, comme jaimerais avoir des enfants moi aussi
Oh, vraiment ? Vous navez pas rencontré le grand amour ?
Si, justement Mais il est marié. Enfin, il veut divorcer. Attendez, je vous montre sa photo, vous allez voir, il est charmant.
Quand Claire prit le téléphone, cest le visage de Paul, son mari, qui lui sourit sur lécran. Mon cœur sest serré
Allez Claire, dépêche-toi ! On va rater la séance au cinéma, avait crié Paul il y a des années, et Claire accourait vers lui, ne voyant rien dautre sur son chemin que son sourire.
Les voisines, assises devant l’immeuble, marmonnaient :
Quelle exaltée celle-là
Mais Claire sen fichait, son amour pour Paul était fougueux. Après le lycée, ils ne se quittaient plus, fusionnels, inséparables. Personne nimaginait Claire ou Paul vivre sans l’autre.
Leur mariage, peu après, nétonna personne.
Paul se lança des études de droit à l’université Panthéon-Sorbonne. Claire aurait aimé suivre le même chemin, mais la réalité frappa à la porte : elle tomba enceinte à 19 ans. La grossesse fut difficile, laccouchement épuisant. Toute la maison reposait sur elle pendant que Paul étudiait : il avait trouvé un CDD dans un cabinet et passait à lenseignement à distance.
La fatigue accumulée, Claire négligea peu à peu son apparence. Toujours la même jupe, le vieux t-shirt, et la coiffure oubliée. Nerveuse, amaigrie
Ma petite Claire, pour moi tu restes la plus belle, répétait Paul, toujours impeccable. Quand Léo sera un peu plus grand, tu reprendras tout ça.
Claire acquiesçait mais rêvait de reprendre ses études, le moment venu
Mais la vie décida autrement. Les deux ans de Léo fêtés, Claire découvrit quelle attendait un deuxième enfant. À la fois heureuse et déboussolée.
Paul jubilait :
Cest formidable, chérie ! On aura une fille et un garçon !
Les études de Claire furent encore reportées sine die
Les jours défilaient entre couches, biberons, lessives, repas pour Paul, devoirs des enfants Claire avait du mal à distinguer les jours de la semaine. Après la naissance de Camille, ce fut lenfer de la jeune maman : coliques pour l’un, poussées dentaires pour l’autre, le ménage, les lessives à la main, les chemises de Paul à repasser.
Sa mère passait l’épauler comme elle pouvait :
Ma pauvre fille, la vie avec deux enfants, cest du boulot
Mais cela napportait guère de réconfort. Claire n’aspirait quà une pause, à disparaître pour souffler un peu.
Les enfants grandissaient. Camille marchait déjà bien, Léo entrait bientôt en maternelle enfin, un peu de répit.
Un jour, Claire aborda le sujet des études. Paul réagit sèchement, fronçant les sourcils.
Des études ? Mais tu imagines comment ? Léo va entrer au CP, Camille a encore besoin de toi. Tu manques dargent peut-être ? Je ten donne assez pour la maison
Claire tenta dargumenter : elle voulait aussi une spécialité, un métier, une carrière Elle adorait apprendre, dailleurs le bac avait été un succès.
Paul, hilare :
À quoi bon la carrière, Claire ? Tu as lâge, assieds-toi tranquille Tu verras, bientôt la trentaine.
Alors elle se résigna. Du moins, le rythme sallégea un peu. Elle acheta de nouveaux vêtements, se fit couper les cheveux, un peu de manucure
Le soir, elle parada devant Paul :
Tu nas rien remarqué, mon amour ? Ma nouvelle coupe, mon pull, mon vernis
Ah bon ? Tu veux quon sorte ? Le parc, le cinéma ? Mais et les enfants ? Faut bien que je travaille, ce nest pas pour rien.
Et il ajouta :
Je pars trois semaines en déplacement professionnel.
Encore ? Ça fait un an que tu es toujours parti ! On ne te voit jamais, ni moi, ni les petits.
Pas le choix, ma chérie. Largent ne tombe pas du ciel, dit-il avant de me laisser seule et d’aller dormir.
Ce soir-là, je regardais mon mari endormi, tourné vers le mur. Nous dormions ainsi, dos à dos, depuis longtemps, sans jamais nous lavouer
Au pied de notre immeuble, il y avait une belle aire de jeux. Tout près, le parc Montsouris et son lac. Jy allais souvent avec les enfants, profitant de quelques pages de roman sur un banc, surveillant Léo et Camille.
Jy croisais parfois cette femme chic qui déambulait dun pas tranquille, toujours très distinguée, coiffure parfaite, chaussures à la mode. Un sourire, un bonjour de convenance étaient devenus la norme. Ce jour-là, elle est venue sasseoir tout près de moi.
Bonjour. On se croise tellement souvent, jaimerais enfin faire connaissance, dit-elle simplement. Si vous le voulez bien.
Bien sûr. Je mappelle Claire, voici mon fils Léo, ma fille Camille.
Moi, cest Élodie. Ils sont adorables, vos enfants Jaimerais tellement en avoir, du moins avec lhomme que jaime, répondit-elle, le regard triste fixé au sol.
Oh cest compliqué ? Vous navez pas trouvé la bonne personne, ou bien ? Pardon, ma question vous embarrasse peut-être.
Non, non Jaime un homme, mais il est marié. Sa femme est horrible, il ne laime pas, il veut divorcer. Je dois attendre un peu, puis viendront les enfants, la famille, tout ça soupira Élodie.
Mais oui, tout finira par sarranger, lui ai-je murmuré, touché malgré moi.
Je peux vous montrer sa photo ? Il est très beau, il a un bon poste, il offre des cadeaux somptueux. On a passé un week-end à Rome, bientôt on file vers la Grèce. Regardez, nous à Rome dit-elle en me montrant lécran de son smartphone.
Je saisis lappareil, et là Mon univers sest figé. Sur la photo, Paul, radieux, enlacé avec Élodie, dans les rues romaines.
Je rendis le téléphone, la gorge nouée, appelant mes enfants dune voix hésitante. Les larmes montaient, je les retenais de toutes mes forces.
Élodie séloigna discrètement, comprenant tout, mais jétais ailleurs. Je voyais encore limage de Paul, sourire aux lèvres dans les bras dune autre
Je ne me souviens pas du retour à la maison. Les enfants se taisaient, me regardant fourrer nervieusement nos choses, les jeter dans les valises.
Je magenouillai face à eux.
Écoutez maman, Camille, Léo, ce soir, on va chez Mamie. Ça vous dit ?
Maman et Papa ? Il vient avec nous ? demanda Léo.
Oui, mon chéri, bien sûr Plus tard. Daccord ?
Jappelais un taxi. Le chauffeur, visiblement étonné de voir une femme en pleurs, deux enfants et autant de sacs à la hâte, maida doucement.
Arrivés chez ma mère, les enfants devant le dessin animé, je me suis effondré.
Maman Tu te rends compte ? Je me sacrifie pour lui, et lui il se promène en Italie, puis en Grèce, bras dessus bras dessous avec elle ! Toute ma vie pour lui : boulot, études, rêves Comment il a pu ? Quest-ce que je vais faire, maman ? je sanglotais à en oublier de respirer.
Tu dois continuer davancer. Si tu veux divorcer, je taiderai du mieux que je peux. La vie ne sarrête pas là. Tes enfants, ce sont des trésors
Après les larmes, jai appelé Paul. Jai tout déballé, jusquà la dernière parcelle de douleur. Puis jai fini par dire : cest fini, on divorce.
Paul, de lautre côté, dhabitude si volubile, resta muet une seconde. Il na repris voix que pour lâcher :
Bon. Tu aurais fini par lapprendre, de toute façon. Tant pis. Laissez-moi lappartement, il est à ton nom ; tu peux y rester. Élodie Tu as vu ce quelle est ? Toi, femme au foyer sans diplôme ; elle, la perfection. Et moi, respectable. Puis il a raccroché.
Je suis resté là, sonné, le téléphone à la main. Jattendais, croyant quil allait rappeler, me dire que tout était un mauvais rêve. Mais non.
Il fallait tout reconstruire. La suite me semblait impossible. Comment vivrait-on sans lui ? Mais, à bien y réfléchir, je vivais déjà seule depuis longtemps Seulement, je ne le voyais pas. Ou plutôt, je ne voulais pas le voir.
Je retiens aujourdhui que rien dans la vie nest jamais acquis ; que lamour, sil ne se cultive plus, se fane. Mieux vaut rester fidèle à soi-même et ne jamais cesser de rêver, même lorsque la tempête sabat. Car le bonheur, parfois, il faut le chercher en soi.







