Ce jour-là, Catherine promenait ses enfants au parc quand une jeune inconnue, belle et élégante, l’aborda : « Bonjour ! Oh, comme vos enfants sont adorables ! J’aimerais tant avoir des enfants moi aussi… » — « Ah bon ? Vous n’avez pas trouvé l’amour ? » — « Si, mais il est marié. Il veut divorcer… Attendez, je vais vous montrer sa photo. » Catherine prit son téléphone et découvrit… son propre mari. — « Hé ! Catherine ! Dépêche-toi, on va au cinéma ! » criait Alexandre, pendant que Catherine courait le rejoindre, sans faire attention à rien d’autre. Les voisines râlaient à l’entrée de l’immeuble : — Celle-là, elle est complètement folle… Mais Catherine s’en fichait éperdument : elle aimait Alexandre à la folie… À la sortie du lycée, ils étaient inséparables, partout ensemble, à tel point qu’on ne pouvait même pas les imaginer l’un sans l’autre… Personne ne fut surpris quand ils finirent par se marier. Alexandre se lança dans des études de droit. Catherine aurait voulu continuer aussi, mais la maternité s’imposa… Elle eut du mal à s’en remettre, n’avait que 19 ans. Toutes les tâches ménagères lui incombaient, Alexandre devait encore étudier, avait un petit job ; il devait se reposer. Mais Catherine pensait que c’était normal, inévitable… Elle commença à négliger son apparence, portait toujours le même short et un vieux t-shirt, la coiffure n’en parlons pas. Elle s’amaigrit, devint nerveuse… — Catou, qu’est-ce qui ne va pas ? Pour moi, tu es la plus belle du monde ! » la rassurait Alexandre, toujours élégant, épanoui, soigné. « Quand Pierre grandira un peu, tu auras du temps pour toi ! » Catherine acquiesçait, décidée à étudier — un jour, quand Pierre serait un peu plus grand… Mais voilà qu’elle tomba enceinte une seconde fois. Elle ne savait pas si elle devait se réjouir ou pleurer. Alexandre la rassura, ravi : « Ce sera formidable, maintenant nous aurons un fils et une fille ! » Les études attendraient encore… Elle perdait la notion du temps. Après la naissance de Sophie, ce fut une succession de couches, de biberons, de petits pots… Pierre faisait ses dents, Sophie avait mal au ventre, il fallait toujours ranger, cuisiner pour son mari, repasser ses chemises, laver les affaires des enfants… Catherine pensait que ça ne finirait jamais. Sa propre mère venait comme elle pouvait, la plaignait : « Ce n’est pas facile, ma chérie… on a deux enfants, c’est dur… » Mais ce n’était pas ce qu’attendait Catherine ; elle voulait oublier, rien qu’un instant… Les enfants grandirent, Sophie devint une belle petite fille, Pierre allait à la maternelle. Enfin, cela sembla plus facile. Un jour, elle parla à Alexandre de ses études. Mauvaise réaction : il la regarda, incrédule : « Tes études ? Mais tu réalises ? Pierre va entrer à l’école primaire, Sophie est toute petite, il faut l’élever. Tu manques de rien, je vous donne tout ce qu’il faut… qui donc doit s’occuper de tes enfants sinon toi ?… » Catherine insistait : elle voulait aussi un métier, peut-être faire carrière, elle avait été bonne élève… Mais Alexandre riait : « Mais quelle carrière, Catou ! Tu as déjà un certain âge pour recommencer. Reste donc tranquille… » Alors Catherine, résignée, continua. Ce qui la réjouissait, c’était de gagner un peu de temps pour elle enfin : elle acheta quelques vêtements, se fit refaire la coupe, les ongles… — Tu n’as rien remarqué, chéri ? — demandait-elle en se montrant. — Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? — répondit-il distraitement du fond de son carnet de travail. — Mais enfin ! J’ai acheté un nouveau haut, changé ma coiffure, manucure… On pourrait sortir ce soir, comme avant ? Juste au parc, pour se promener comme autrefois ? Tu n’es jamais là… Je te vois à peine… — Quelle promenade ? Et les enfants ? Si je ne suis pas là c’est parce que je travaille, il faut bien ramener de l’argent… Non, pas de sortie. D’ailleurs, je pars bientôt en déplacement pour le boulot. Trois semaines. — Encore ces déplacements… on ne te voit jamais. Ni moi, ni les enfants… — On n’a pas le choix, ma chérie. — Il l’embrassa sur la joue et partit se coucher. Catherine soupira, secoua la tête, alla coucher les enfants. Plus tard, entrant dans la chambre conjugale, elle vit son mari tourner vers le mur. Elle réalisa soudain : ils dormaient ainsi depuis bien longtemps, chacun de son côté… Dans la cour de leur résidence, il y avait une belle aire de jeux, et juste à côté, un parc magnifique avec des bancs, un petit étang. Catherine y allait souvent avec ses enfants, un magazine ou un livre à la main, jetant de temps à autre un œil sur Pierre et Sophie. Parfois, elle croisait dans le parc une jeune femme très élégante, bien coiffée, bien mise, toujours parfaite. Elles finissaient même par se saluer, à force de se voir. Ce jour-là, la femme vint vers Catherine : « Bonjour, on se croise si souvent, j’ai envie de faire connaissance, si vous êtes d’accord ? » « Avec plaisir ! Moi c’est Catherine, voici Pierre et Sophie. » — Moi c’est Christine ! Vos enfants sont magnifiques… Si vous saviez comme j’aimerais en avoir avec un homme que j’aime… — Mais pourquoi ? Vous n’avez pas rencontré l’amour, ou… Pardon, je ne veux pas être indiscrète. » — Oh si, j’en ai un… mais il est marié. Il promet de divorcer, il m’aime, sa femme est horrible, il me dit qu’il n’attend que ça… Je dois juste patienter. Après, j’aurai tout : les enfants, la famille, le bonheur… » Christine soupira tristement. — Je suis sûre que ça viendra… — répondit Catherine, compatissante. — Voulez-vous voir une photo ? Il est magnifique, il a un excellent poste, gagne bien sa vie, m’offre de beaux cadeaux… On est allés récemment à Rome, bientôt la Grèce… Regardez, là c’est nous à Rome… — et Christine montra les photos sur son portable. Catherine prit le téléphone — et resta pétrifiée. Sur la photo, son propre mari, Alexandre, souriait… Elle rendit brusquement le téléphone à Christine, appela ses enfants, retint à peine ses larmes. Christine s’éloigna discrètement, comme si elle avait compris… Mais Catherine ne voyait plus qu’une chose : son mari, bras dessus bras dessous avec cette inconnue… Comment elle rentra à la maison, elle ne sut pas. Les enfants la regardaient faire précipitamment les valises… Elle s’agenouilla devant eux. — On va chez Mamie, d’accord ? — Maman… et Papa ? Il vient aussi ? demanda Pierre. — Oui, il viendra… plus tard. D’accord ? Elle appela un taxi. En arrivant chez sa mère, elle installa les enfants devant la télé et laissa enfin éclater ses sanglots. — Maman… Tu imagines ? Je restais à la maison avec les enfants, pendant qu’il était… à Rome ou en Grèce… avec elle ! Comment a-t-il pu… Après tous mes sacrifices, mes études, mes rêves… Qu’est-ce que je vais faire ?! — elle pleurait sans pouvoir s’arrêter. — Que veux-tu… Il faut continuer ! Je t’aiderai. Si tu veux divorcer, dis-le moi. Ta vie ne s’arrête pas là. Tu es jeune, tu as tes enfants, c’est ça le bonheur… Rassurée un instant, Catherine appela Alexandre. Elle lui raconta tout — et finit par lui dire qu’elle voulait divorcer. Alexandre fut abasourdi, se tut un moment. Mais, ayant compris que c’est Christine qui lui avait tout révélé, il s’énerva : — Eh bien voilà… tu aurais su de toute façon. D’accord, pour le divorce. L’appartement te revient, donc reste-y. Christine… tu l’as vue ! Toi, tu es une mère au foyer sans diplôme. Elle, c’est une déesse. Moi, je suis un homme important. — Il raccrocha. Catherine attendit un moment en fixant le téléphone, espérant qu’il rappellerait pour dire que c’était une blague, tout va bien… Mais non. Il fallait tourner la page, repartir de zéro. Mais par où commencer ? Comment se lever demain matin sans lui ? Mais en vérité, elle n’était plus avec lui depuis bien longtemps… simplement, elle ne l’avait pas vu. Ou n’avait pas voulu voir.

Ce jour-là, Claire promenait les enfants dans le parc de la Butte aux Cailles, un endroit vivant du 13e arrondissement de Paris. Le soleil filtrait doucement entre les feuilles, et les rires des petits résonnaient autour des jeux. Soudain, une jeune femme élégante, inconnue, laborda dun ton doux :

Bonjour ! Quels enfants magnifiques vous avez ! Oh, comme jaimerais avoir des enfants moi aussi

Oh, vraiment ? Vous navez pas rencontré le grand amour ?

Si, justement Mais il est marié. Enfin, il veut divorcer. Attendez, je vous montre sa photo, vous allez voir, il est charmant.

Quand Claire prit le téléphone, cest le visage de Paul, son mari, qui lui sourit sur lécran. Mon cœur sest serré

Allez Claire, dépêche-toi ! On va rater la séance au cinéma, avait crié Paul il y a des années, et Claire accourait vers lui, ne voyant rien dautre sur son chemin que son sourire.

Les voisines, assises devant l’immeuble, marmonnaient :

Quelle exaltée celle-là

Mais Claire sen fichait, son amour pour Paul était fougueux. Après le lycée, ils ne se quittaient plus, fusionnels, inséparables. Personne nimaginait Claire ou Paul vivre sans l’autre.

Leur mariage, peu après, nétonna personne.

Paul se lança des études de droit à l’université Panthéon-Sorbonne. Claire aurait aimé suivre le même chemin, mais la réalité frappa à la porte : elle tomba enceinte à 19 ans. La grossesse fut difficile, laccouchement épuisant. Toute la maison reposait sur elle pendant que Paul étudiait : il avait trouvé un CDD dans un cabinet et passait à lenseignement à distance.

La fatigue accumulée, Claire négligea peu à peu son apparence. Toujours la même jupe, le vieux t-shirt, et la coiffure oubliée. Nerveuse, amaigrie

Ma petite Claire, pour moi tu restes la plus belle, répétait Paul, toujours impeccable. Quand Léo sera un peu plus grand, tu reprendras tout ça.

Claire acquiesçait mais rêvait de reprendre ses études, le moment venu

Mais la vie décida autrement. Les deux ans de Léo fêtés, Claire découvrit quelle attendait un deuxième enfant. À la fois heureuse et déboussolée.

Paul jubilait :

Cest formidable, chérie ! On aura une fille et un garçon !

Les études de Claire furent encore reportées sine die

Les jours défilaient entre couches, biberons, lessives, repas pour Paul, devoirs des enfants Claire avait du mal à distinguer les jours de la semaine. Après la naissance de Camille, ce fut lenfer de la jeune maman : coliques pour l’un, poussées dentaires pour l’autre, le ménage, les lessives à la main, les chemises de Paul à repasser.

Sa mère passait l’épauler comme elle pouvait :

Ma pauvre fille, la vie avec deux enfants, cest du boulot

Mais cela napportait guère de réconfort. Claire n’aspirait quà une pause, à disparaître pour souffler un peu.

Les enfants grandissaient. Camille marchait déjà bien, Léo entrait bientôt en maternelle enfin, un peu de répit.

Un jour, Claire aborda le sujet des études. Paul réagit sèchement, fronçant les sourcils.

Des études ? Mais tu imagines comment ? Léo va entrer au CP, Camille a encore besoin de toi. Tu manques dargent peut-être ? Je ten donne assez pour la maison

Claire tenta dargumenter : elle voulait aussi une spécialité, un métier, une carrière Elle adorait apprendre, dailleurs le bac avait été un succès.

Paul, hilare :

À quoi bon la carrière, Claire ? Tu as lâge, assieds-toi tranquille Tu verras, bientôt la trentaine.

Alors elle se résigna. Du moins, le rythme sallégea un peu. Elle acheta de nouveaux vêtements, se fit couper les cheveux, un peu de manucure

Le soir, elle parada devant Paul :

Tu nas rien remarqué, mon amour ? Ma nouvelle coupe, mon pull, mon vernis

Ah bon ? Tu veux quon sorte ? Le parc, le cinéma ? Mais et les enfants ? Faut bien que je travaille, ce nest pas pour rien.

Et il ajouta :

Je pars trois semaines en déplacement professionnel.

Encore ? Ça fait un an que tu es toujours parti ! On ne te voit jamais, ni moi, ni les petits.

Pas le choix, ma chérie. Largent ne tombe pas du ciel, dit-il avant de me laisser seule et d’aller dormir.

Ce soir-là, je regardais mon mari endormi, tourné vers le mur. Nous dormions ainsi, dos à dos, depuis longtemps, sans jamais nous lavouer

Au pied de notre immeuble, il y avait une belle aire de jeux. Tout près, le parc Montsouris et son lac. Jy allais souvent avec les enfants, profitant de quelques pages de roman sur un banc, surveillant Léo et Camille.

Jy croisais parfois cette femme chic qui déambulait dun pas tranquille, toujours très distinguée, coiffure parfaite, chaussures à la mode. Un sourire, un bonjour de convenance étaient devenus la norme. Ce jour-là, elle est venue sasseoir tout près de moi.

Bonjour. On se croise tellement souvent, jaimerais enfin faire connaissance, dit-elle simplement. Si vous le voulez bien.

Bien sûr. Je mappelle Claire, voici mon fils Léo, ma fille Camille.

Moi, cest Élodie. Ils sont adorables, vos enfants Jaimerais tellement en avoir, du moins avec lhomme que jaime, répondit-elle, le regard triste fixé au sol.

Oh cest compliqué ? Vous navez pas trouvé la bonne personne, ou bien ? Pardon, ma question vous embarrasse peut-être.

Non, non Jaime un homme, mais il est marié. Sa femme est horrible, il ne laime pas, il veut divorcer. Je dois attendre un peu, puis viendront les enfants, la famille, tout ça soupira Élodie.

Mais oui, tout finira par sarranger, lui ai-je murmuré, touché malgré moi.

Je peux vous montrer sa photo ? Il est très beau, il a un bon poste, il offre des cadeaux somptueux. On a passé un week-end à Rome, bientôt on file vers la Grèce. Regardez, nous à Rome dit-elle en me montrant lécran de son smartphone.

Je saisis lappareil, et là Mon univers sest figé. Sur la photo, Paul, radieux, enlacé avec Élodie, dans les rues romaines.

Je rendis le téléphone, la gorge nouée, appelant mes enfants dune voix hésitante. Les larmes montaient, je les retenais de toutes mes forces.

Élodie séloigna discrètement, comprenant tout, mais jétais ailleurs. Je voyais encore limage de Paul, sourire aux lèvres dans les bras dune autre

Je ne me souviens pas du retour à la maison. Les enfants se taisaient, me regardant fourrer nervieusement nos choses, les jeter dans les valises.

Je magenouillai face à eux.

Écoutez maman, Camille, Léo, ce soir, on va chez Mamie. Ça vous dit ?

Maman et Papa ? Il vient avec nous ? demanda Léo.

Oui, mon chéri, bien sûr Plus tard. Daccord ?

Jappelais un taxi. Le chauffeur, visiblement étonné de voir une femme en pleurs, deux enfants et autant de sacs à la hâte, maida doucement.

Arrivés chez ma mère, les enfants devant le dessin animé, je me suis effondré.

Maman Tu te rends compte ? Je me sacrifie pour lui, et lui il se promène en Italie, puis en Grèce, bras dessus bras dessous avec elle ! Toute ma vie pour lui : boulot, études, rêves Comment il a pu ? Quest-ce que je vais faire, maman ? je sanglotais à en oublier de respirer.

Tu dois continuer davancer. Si tu veux divorcer, je taiderai du mieux que je peux. La vie ne sarrête pas là. Tes enfants, ce sont des trésors

Après les larmes, jai appelé Paul. Jai tout déballé, jusquà la dernière parcelle de douleur. Puis jai fini par dire : cest fini, on divorce.

Paul, de lautre côté, dhabitude si volubile, resta muet une seconde. Il na repris voix que pour lâcher :

Bon. Tu aurais fini par lapprendre, de toute façon. Tant pis. Laissez-moi lappartement, il est à ton nom ; tu peux y rester. Élodie Tu as vu ce quelle est ? Toi, femme au foyer sans diplôme ; elle, la perfection. Et moi, respectable. Puis il a raccroché.

Je suis resté là, sonné, le téléphone à la main. Jattendais, croyant quil allait rappeler, me dire que tout était un mauvais rêve. Mais non.

Il fallait tout reconstruire. La suite me semblait impossible. Comment vivrait-on sans lui ? Mais, à bien y réfléchir, je vivais déjà seule depuis longtemps Seulement, je ne le voyais pas. Ou plutôt, je ne voulais pas le voir.

Je retiens aujourdhui que rien dans la vie nest jamais acquis ; que lamour, sil ne se cultive plus, se fane. Mieux vaut rester fidèle à soi-même et ne jamais cesser de rêver, même lorsque la tempête sabat. Car le bonheur, parfois, il faut le chercher en soi.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

one × four =

Ce jour-là, Catherine promenait ses enfants au parc quand une jeune inconnue, belle et élégante, l’aborda : « Bonjour ! Oh, comme vos enfants sont adorables ! J’aimerais tant avoir des enfants moi aussi… » — « Ah bon ? Vous n’avez pas trouvé l’amour ? » — « Si, mais il est marié. Il veut divorcer… Attendez, je vais vous montrer sa photo. » Catherine prit son téléphone et découvrit… son propre mari. — « Hé ! Catherine ! Dépêche-toi, on va au cinéma ! » criait Alexandre, pendant que Catherine courait le rejoindre, sans faire attention à rien d’autre. Les voisines râlaient à l’entrée de l’immeuble : — Celle-là, elle est complètement folle… Mais Catherine s’en fichait éperdument : elle aimait Alexandre à la folie… À la sortie du lycée, ils étaient inséparables, partout ensemble, à tel point qu’on ne pouvait même pas les imaginer l’un sans l’autre… Personne ne fut surpris quand ils finirent par se marier. Alexandre se lança dans des études de droit. Catherine aurait voulu continuer aussi, mais la maternité s’imposa… Elle eut du mal à s’en remettre, n’avait que 19 ans. Toutes les tâches ménagères lui incombaient, Alexandre devait encore étudier, avait un petit job ; il devait se reposer. Mais Catherine pensait que c’était normal, inévitable… Elle commença à négliger son apparence, portait toujours le même short et un vieux t-shirt, la coiffure n’en parlons pas. Elle s’amaigrit, devint nerveuse… — Catou, qu’est-ce qui ne va pas ? Pour moi, tu es la plus belle du monde ! » la rassurait Alexandre, toujours élégant, épanoui, soigné. « Quand Pierre grandira un peu, tu auras du temps pour toi ! » Catherine acquiesçait, décidée à étudier — un jour, quand Pierre serait un peu plus grand… Mais voilà qu’elle tomba enceinte une seconde fois. Elle ne savait pas si elle devait se réjouir ou pleurer. Alexandre la rassura, ravi : « Ce sera formidable, maintenant nous aurons un fils et une fille ! » Les études attendraient encore… Elle perdait la notion du temps. Après la naissance de Sophie, ce fut une succession de couches, de biberons, de petits pots… Pierre faisait ses dents, Sophie avait mal au ventre, il fallait toujours ranger, cuisiner pour son mari, repasser ses chemises, laver les affaires des enfants… Catherine pensait que ça ne finirait jamais. Sa propre mère venait comme elle pouvait, la plaignait : « Ce n’est pas facile, ma chérie… on a deux enfants, c’est dur… » Mais ce n’était pas ce qu’attendait Catherine ; elle voulait oublier, rien qu’un instant… Les enfants grandirent, Sophie devint une belle petite fille, Pierre allait à la maternelle. Enfin, cela sembla plus facile. Un jour, elle parla à Alexandre de ses études. Mauvaise réaction : il la regarda, incrédule : « Tes études ? Mais tu réalises ? Pierre va entrer à l’école primaire, Sophie est toute petite, il faut l’élever. Tu manques de rien, je vous donne tout ce qu’il faut… qui donc doit s’occuper de tes enfants sinon toi ?… » Catherine insistait : elle voulait aussi un métier, peut-être faire carrière, elle avait été bonne élève… Mais Alexandre riait : « Mais quelle carrière, Catou ! Tu as déjà un certain âge pour recommencer. Reste donc tranquille… » Alors Catherine, résignée, continua. Ce qui la réjouissait, c’était de gagner un peu de temps pour elle enfin : elle acheta quelques vêtements, se fit refaire la coupe, les ongles… — Tu n’as rien remarqué, chéri ? — demandait-elle en se montrant. — Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? — répondit-il distraitement du fond de son carnet de travail. — Mais enfin ! J’ai acheté un nouveau haut, changé ma coiffure, manucure… On pourrait sortir ce soir, comme avant ? Juste au parc, pour se promener comme autrefois ? Tu n’es jamais là… Je te vois à peine… — Quelle promenade ? Et les enfants ? Si je ne suis pas là c’est parce que je travaille, il faut bien ramener de l’argent… Non, pas de sortie. D’ailleurs, je pars bientôt en déplacement pour le boulot. Trois semaines. — Encore ces déplacements… on ne te voit jamais. Ni moi, ni les enfants… — On n’a pas le choix, ma chérie. — Il l’embrassa sur la joue et partit se coucher. Catherine soupira, secoua la tête, alla coucher les enfants. Plus tard, entrant dans la chambre conjugale, elle vit son mari tourner vers le mur. Elle réalisa soudain : ils dormaient ainsi depuis bien longtemps, chacun de son côté… Dans la cour de leur résidence, il y avait une belle aire de jeux, et juste à côté, un parc magnifique avec des bancs, un petit étang. Catherine y allait souvent avec ses enfants, un magazine ou un livre à la main, jetant de temps à autre un œil sur Pierre et Sophie. Parfois, elle croisait dans le parc une jeune femme très élégante, bien coiffée, bien mise, toujours parfaite. Elles finissaient même par se saluer, à force de se voir. Ce jour-là, la femme vint vers Catherine : « Bonjour, on se croise si souvent, j’ai envie de faire connaissance, si vous êtes d’accord ? » « Avec plaisir ! Moi c’est Catherine, voici Pierre et Sophie. » — Moi c’est Christine ! Vos enfants sont magnifiques… Si vous saviez comme j’aimerais en avoir avec un homme que j’aime… — Mais pourquoi ? Vous n’avez pas rencontré l’amour, ou… Pardon, je ne veux pas être indiscrète. » — Oh si, j’en ai un… mais il est marié. Il promet de divorcer, il m’aime, sa femme est horrible, il me dit qu’il n’attend que ça… Je dois juste patienter. Après, j’aurai tout : les enfants, la famille, le bonheur… » Christine soupira tristement. — Je suis sûre que ça viendra… — répondit Catherine, compatissante. — Voulez-vous voir une photo ? Il est magnifique, il a un excellent poste, gagne bien sa vie, m’offre de beaux cadeaux… On est allés récemment à Rome, bientôt la Grèce… Regardez, là c’est nous à Rome… — et Christine montra les photos sur son portable. Catherine prit le téléphone — et resta pétrifiée. Sur la photo, son propre mari, Alexandre, souriait… Elle rendit brusquement le téléphone à Christine, appela ses enfants, retint à peine ses larmes. Christine s’éloigna discrètement, comme si elle avait compris… Mais Catherine ne voyait plus qu’une chose : son mari, bras dessus bras dessous avec cette inconnue… Comment elle rentra à la maison, elle ne sut pas. Les enfants la regardaient faire précipitamment les valises… Elle s’agenouilla devant eux. — On va chez Mamie, d’accord ? — Maman… et Papa ? Il vient aussi ? demanda Pierre. — Oui, il viendra… plus tard. D’accord ? Elle appela un taxi. En arrivant chez sa mère, elle installa les enfants devant la télé et laissa enfin éclater ses sanglots. — Maman… Tu imagines ? Je restais à la maison avec les enfants, pendant qu’il était… à Rome ou en Grèce… avec elle ! Comment a-t-il pu… Après tous mes sacrifices, mes études, mes rêves… Qu’est-ce que je vais faire ?! — elle pleurait sans pouvoir s’arrêter. — Que veux-tu… Il faut continuer ! Je t’aiderai. Si tu veux divorcer, dis-le moi. Ta vie ne s’arrête pas là. Tu es jeune, tu as tes enfants, c’est ça le bonheur… Rassurée un instant, Catherine appela Alexandre. Elle lui raconta tout — et finit par lui dire qu’elle voulait divorcer. Alexandre fut abasourdi, se tut un moment. Mais, ayant compris que c’est Christine qui lui avait tout révélé, il s’énerva : — Eh bien voilà… tu aurais su de toute façon. D’accord, pour le divorce. L’appartement te revient, donc reste-y. Christine… tu l’as vue ! Toi, tu es une mère au foyer sans diplôme. Elle, c’est une déesse. Moi, je suis un homme important. — Il raccrocha. Catherine attendit un moment en fixant le téléphone, espérant qu’il rappellerait pour dire que c’était une blague, tout va bien… Mais non. Il fallait tourner la page, repartir de zéro. Mais par où commencer ? Comment se lever demain matin sans lui ? Mais en vérité, elle n’était plus avec lui depuis bien longtemps… simplement, elle ne l’avait pas vu. Ou n’avait pas voulu voir.
Le coucou de midi a chanté plus fort : Quand la belle-mère s’invite, la vie de couple vacille entre shampoings déplacés, invasion du quotidien et guerre des territoires dans un appartement parisien