Cher journal,
« Ne tennuie pas », ma dit ma mère en me faisant signe depuis la portezvoiture avant de filer à toute allure. Elle et mon père sont partis en vacances à la Côte dAzur, me laissant, pendant un mois entier, chez la tante Jeanne, la sœur de mon grandpère, dans le petit hameau de SaintJeandesChamps. Ce village ressemble davantage à un vieux hameau quà une bourgade: il ne reste plus que quelques maisons à moitié écroulées, les autres nétant plus que des ruines.
Ma grandmère Lucie et mon grandpère Henri ont également pris la route pour se reposer, tandis que la seconde grandmère a été envoyée dans un centre de cure. On aurait pu me laisser seul à la maison: jai treize ans, après tout, mais ma mère a insisté pour que je profite aussi dun petit repos. Merci, maman, pour ce «repos» si original.
Heureusement, jai pensé à emporter quelques bouquins. Javais prévu de lire «Le Capitaine de quinze ans», «Le Vin des pissenlits» et, bien sûr, «Le Comte de MonteCristo». Je dévore les romans, au point que mes parents me grondent, craignant que je ne devienne aveugle. Mais les livres sont mes compagnons, ils mouvrent un monde magique et merveilleux. Alors jai décidé de passer lété à me lover dans leurs pages, une perspective de vacances idéale.
Tante Jeanne, une vieille dame douce, ne ma pas imposé de corvées, mais mon frère aîné, parti à la mer avec ses copains, ma rappelé que le travail était de mise. Jai dû supplier la tante pour obtenir un petit travail, ce qui, à mon sens dadolescent, paraît absurde: un gamin en vacances qui quémande des tâches! Le monde a bien changé.
Un jour, jai demandé à la tante de me laisser cueillir de lherbe pour les lapins. En tirant les brins au fond du potager, jai entendu une petite voix fredonner une mélodie inconnue mais si poignante que je me suis arrêté pour écouter. «De nuage en nuage, plus large le pas», chantait la voix.
Je me suis approché du grillage qui séparait nos jardins, me disant que je devais écouter de plus près. En me penchant, je suis basculé dans le jardin voisin. «Aïe!», sest exclamée une fille de mon âge, allongée dans lherbe avec un livre. «Tu me espionnais?»
«Non, simplement», aije bafouillé, «je suis tombé».
Elle a mordu dans une pomme verte, le jus éclaboussant tout autour.
«Cest vert,» aije commenté.
«Et acide,» atelle rétorqué.
«Attends quil mûrisse, il sera sucré,» aije ajouté.
«Peutêtre que je nai pas le temps,» atelle soupiré.
Je me suis excusé, mais elle ma traité didiot. Nous avons parlé du temps qui file: elle sappelle Mélisande, moi Valère. Elle ma expliqué que, il y a sept ans, elle avait six ans, et aujourdhui elle en a treize. Jai répliqué que cétait pareil pour moi. Nous avons ri de nos «verts» et de nos rêves denfance.
Lété sest animé grâce à Mélisande. Nous avons exploré chaque recoin du hameau, accompagnés de mon chien «Compagnon», ce qui rassurait la tante. Nous avons découvert une ancienne station de pompage, devenue notre «navire», et fouillé les toits dimmeubles abandonnés à la recherche de trésors. Cétait un été inoubliable.
Nous avons promis de nous revoir lan prochain, mais le destin en a décidé autrement. À mon retour en automne, je suis arrivé pour aider à la récolte des pommes de terre avec mes grandsparents. Un jour, Mélisande est passée à la maison et a laissé un petit cahier de poèmes griffonnés à la main. Les vers étaient maladroits, mais pour moi ils étaient précieux: «Salut, je viens chaque jour à quatre heures, attendant le feu du soir». Cétait une révélation.
Jai cherché son adresse partout, interrogeant tante Jeanne qui ne connaissait que le nom de famille de la mèregrandtante: Boriskine. Aucun annuaire ne référençait une Mélisande Boriskine. Plus tard, jai retrouvé Mélisande dans un bus, le regard fixé sur le même hublot que le mien. Elle était là, mais le bus a accéléré et je ne lai pas atteinte. Le cœur lourd, je suis rentré chez moi, où les appels téléphoniques étaient rares à cause de mon vieux combiné sans identification de lappelant.
Après mêtre remis dune grippe, jai trouvé un emploi pour gagner de largent, acheté un téléphone moderne, mais Mélisande na jamais rappelé. Jai continué à la chercher, même en promenant mon neveu de deux mois dans la poussette, espérant la croiser dans la foule. Les souvenirs se mêlaient, les amis denfance sétaient installés, chacun avec sa famille.
Un de mes amis, plus pragmatique, ma dit: «Arrête de vivre dans le passé, Valère. Tu grandis, elle a peutêtre une vie bien remplie.» Jai compris que je maccrochai à une illusion, comme on saccroche à un vieux manteau dhiver.
Finalement, jai décidé de confesser mon amour à ma compagne, qui attendait depuis longtemps un engagement. Elle a sauté de joie, mes parents ont poussé un soupir de soulagement, mais moi, je sentais un vide, comme si je laissais derrière moi une partie de mon enfance.
Un jour, poussé par le désir de clôturer ce chapitre, je suis retourné à la ferme de tante Jeanne. Jai grimpé sur le vieux ponton qui était devenu notre «navire», et là, au sommet, Mélisande mattendait. «Capitaine, avezvous abandonné le navire?», matelle demandé, les larmes aux yeux. «Je nai jamais quitté le bateau,» aije murmuré, en la serrant fort. Elle a expliqué que le temps file: «Hier javais treize ans, aujourdhui vingtsept, je ne peux plus attendre que les pommes mûrissent.»
Nous avons partagé une dernière pomme verte, symbole de nos rêves denfance. Plus tard, assis sur le porche avec ma femme, nous avons vu notre petitenfant courir, six ans déjà. Elle a croqué une pomme en riant: «Le temps passe si vite,» atelle dit. Je lui ai souri, pensant à la leçon que jai tirée de toutes ces années.
Aujourdhui, je comprends que les rêves denfance sont des repères précieux, mais quil faut savoir les laisser grandir avec nous. Le temps ne sarrête jamais ; il suffit de naviguer avec le vent, sans sattacher à des pommes vertes qui ne mûrissent jamais. La leçon que je retiens, cest que lon doit vivre pleinement le présent, tout en chérissant les souvenirs qui nous ont façonnés.







