Lorsque la voiture sarrêta dans la lueur blafarde dune petite rue parisienne, lhomme ouvrit la portière, sempara de la poignée de sa veste et, au lieu dun portefeuille, tira un couteau, ordonnant, la voix ferme, de lui remettre tout largent avant de descendre du véhicule
Je me souviens de cette époque lointaine, quand tout semblait encore possible. Claire, avec son jeune fils Lucien, accompagnait, le cœur serré, son mari Étienne vers un long voyage. Il partait vers un autre continent, espérant offrir un avenir meilleur à leur petite famille.
Juste avant lembarquement à Orly, Étienne étreignit tendrement sa femme et son enfant. Pour rassurer les siens, il plaisantait, tentant de cacher les larmes dans sa voix :
Ma chère Claire, pourquoi cette façon de me dire adieu, comme si nous partions pour toujours ? Un an passera vite, tu verras. Je vous appellerai chaque jour, même la nostalgie naura pas le temps de sinstaller ! Noublie pas ma mère, allez vous promener ensemble, invite-la. Prends surtout soin de vous et de nos fidèles compagnons : ne négligez pas leurs vaccins. Tu sais comme ils montent la garde à la maison dit-il en caressant tendrement les oreilles de leurs deux chiens qui, eux aussi, semblaient pressentir la séparation.
Lavion, luisant sous le soleil printanier, séleva au-dessus de la capitale et séloigna dans un grondement feutré, emmenant Étienne vers le nouveau monde.
Grande et élégante, Claire demeura sur le tarmac, Lucien serré contre elle, les deux chiens à leurs pieds Victor, le vaillant bauceron de trois ans, et Pipet, un petit croisé trouvé un matin pluvieux. Ils restaient là, muets, à suivre du regard léclat argenté de lappareil. Devant eux, une année entière de solitude et dattente
Neuf ans, voilà le temps quil avait fallu à Étienne pour arriver à ce point. Fier microbiologiste, il avait enfin trouvé sa voie : un contrat de recherche prestigieux lattendait au Canada, avec voyage en première classe, signe dun profond respect pour le nouveau venu. Sa tête était déjà là-bas, dans une nouvelle existence dont il rêvait tant ; bientôt, sa femme, sa mère, Lucien, ses amis, les chiens tout cela semblait appartenir à une autre vie.
La maison, après le départ dÉtienne, résonnait de vide. Claire senroulait dans un châle, le cœur envahi de mélancolie. Les chiens, désemparés, cherchaient sa chaleur : Victor sétendait à ses pieds, yeux remplis de tristesse ; Pipet se blottissait contre elle, comme pour offrir du réconfort. Lucien, lui, pleurait en silence dans sa petite chambre.
Claire murmurait, pour se convaincre : « Dès les vacances, je prendrai congé et on ira chez belle-maman au bord de la Loire »
Madame Dubois, la mère dÉtienne, vivait dans un quartier du sud de Paris mais, chaque fin de semaine, elle leur rendait visite, passait la nuit, aidait autant quelle pouvait, partageant le quotidien avec Claire.
Aux jours clairs, elles emmenaient les chiens en promenade dans le Parc Montsouris, conduisaient Lucien au théâtre des marionnettes, discutaient de leur futur au Canada, étalaient les papiers et les albums de photos.
Lété venu, tous déménagèrent dans la vieille maison de campagne de Madame Dubois : jardinage, balades en forêt, baignades dans la rivière. Les chiens goûtaient le grand air, jamais loin de leur famille.
Claire reprit rapidement le chemin du travail, tandis quÉtienne appelait sans relâche, narrait ses découvertes, promettait des lendemains radieux sur cette nouvelle terre.
Un jour dautomne pourtant, Étienne annonça quil avait trouvé une maison et versé un acompte ; il supplia Claire de vendre leur appartement, puis de transférer les économies au Québec. Il insista pour que sa mère vende aussi la propriété au bord de la Loire : il fallait payer intégralement leur futur foyer, sans passer par un prêt.
Lappartement parisien fut cédé en quelques jours à un jeune couple, avec tous les meubles, même le piano droit. Bizarrement, cest ce même couple qui racheta la maison de Madame Dubois. Les fonds, comme convenu, furent rapidement envoyés au Canada.
La nuit précédant le dernier déménagement, les chiens tournaient en rond, flairant les valises, inquiets. Claire sentait naître en elle une sourde angoisse qui ne la quitterait plus.
Bientôt, Étienne se fit rare au téléphone « le travail, tu comprends ». Lhiver venu, la catastrophe frappa : on licencia Claire de linstitut où elle travaillait. La France vivait une crise, chômage et retraites subissaient des retards ; retrouver un poste, cétait mission impossible.
Victor commença à perdre du poids, la nourriture manquait. Madame Dubois suggéra à sa belle-fille de devenir plongeuse dans un restaurant et de rapporter les restes pour les chiens. Mais Claire refusa tout net. Peu à peu, elle trouva des petits boulots, Victor reprit de la vigueur et, chaque soir, il lattendait devant le portail, tirant courageusement les sacs pleins de courses.
Un soir, alors quelle quittait le café avec une grosse marmite, Claire tomba : fracture du bras. Madame Dubois, de santé fragile, sentit son cœur piaffer dessoufflement. Lucien, lui, avait besoin dun manteau. Claire, au bord du désespoir, appela Étienne.
Celui-ci répondit brièvement : après lachat de la maison, il ne restait plus un sou, mais il allait « essayer denvoyer quelque chose ».
Claire fondit en larmes. Madame Dubois la berçait, murmurant à loreille : « Courage ma petite, on sen sortira » Même les chiens vinrent près delles, posant leurs museaux sur ses genoux.
Quelques jours plus tard, deux cents euros arrivèrent enfin. Ils passèrent aussitôt dans lachat de médicaments, de nourriture et dun manteau pour Lucien.
Nayant plus rien à vendre quelle-même, Claire rassembla ses bijoux, une fourrure héritée et les apporta au Mont-de-Piété, sachant bien quelle ne les reverrait jamais. Sa vieille Peugeot lui servit à transporter sacs de croquettes et provisions.
Le fond du tiroir était atteint.
Je vais faire des courses nocturnes avec la voiture, annonça-t-elle à sa belle-mère.
Madame Dubois se mit à crier, sécroula de peur, mais Claire tint bon. Victor, sentant la gravité du moment, grimpa dans la voiture, sétendit silencieusement à larrière, solidaire.
Ce fut une surprise : une nuit au volant lui rapporta léquivalent dun mois de salaire.
La nuit suivante, elle retourna sur la route. Cette fois, elle croisa un homme bien mis : cétait son ancien directeur. Il fut frappé de la voir là et raconta en soupirant quil la cherchait depuis des semaines il venait douvrir un centre de recherche associatif et il espérait la recruter, elle, la meilleure de ses collaboratrices. Il lui tendit sa carte.
Heureuse, presque légère, Claire rentra en caressant la tête de Victor, qui battait joyeusement de la queue.
Sur le chemin du retour, un inconnu larrêta. « Ce nest pas loin, » promit-il. Claire soupira, acceptant la course.
À destination, lhomme ouvrit la portière, fouilla sa poche et brandit un couteau.
Le cri qui retentit alors dans la nuit reste encore gravé dans ma mémoire : Victor, bondissant tel un fauve, sagrippa au dos de lassaillant, plantant ses crocs dans la chair. Affolé, lhomme agitait la lame, incapable de se défendre.
Victor réussit à attraper la main armée, mordant jusquau sang, blessé à la gueule. En voyant lhémoglobine couler sur les babines de son protecteur, Claire, oubliant sa fracture, frappa lagresseur de son plâtre en plein visage.
Lhomme roula à terre, Victor toujours pendu à son bras. Claire, réussissant à détacher la bête, senfuit dans la nuit.
Cette nuit-là, Pipet resta prostré devant la porte, refusant de manger. Claire, dans un silence douloureux, soigna Victor, le nourrit, puis sendormit, épuisée, sur le canapé, pressant contre elle le grand chien courageux. Pipet vint se blottir contre leurs jambes, respirant doucement.
Dès lors, ils ne connurent plus la misère. Claire fut bientôt promue, assez pour soffrir une voiture neuve.
Quant à Étienne, il disparut peu à peu de leur existence, nappelant plus quaux grandes fêtes, invoquant mille excuses. Cinq ans passèrent. Madame Dubois décéda dun arrêt du cœur. Son unique fils ne vint pas à lenterrement ; il nenvoya ni soutien ni lettre. Avant de partir, elle avait légué son appartement à Claire, soucieuse de son avenir.
Quelques mois plus tard, la sonnette retentit sans relâche. Les chiens bondirent, Lucien ouvrit la porte : un homme, chic, attaché-case en main, large sourire. Il ouvrit les bras :
Eh bien, mon garçon, voici ton père ! sexclama-t-il, tel un acteur.
Jen ai tiré un enseignement : je nai pas de père à mes yeux, et je ne veux pas voir un traître, répliqua froidement ladolescent. Va chercher maman !
Claire entra. Victor et Pipet la suivirent de près, montants la garde.
Que veux-tu, aujourdhui ? Elle sortit alors deux billets de cent euros de son sac, les jeta au visage de lhomme. Tiens, voilà de quoi solder tes dettes. Nous, au moins, on sait rendre ce quon doit. Traître !
Cet appartement appartenait à ma mère ! Cest mon héritage ! Dégagez sur-le-champ ! Étienne, écumant, leva la mallette.
Victor, dun bond, le projeta au sol, arracha la manche de son manteau hors de prix, claquant des dents à quelques centimètres de son nez. Pipet, de son côté, griffait lautre manche, grognant férocement.
Victor ! Mon Victor ! Tu ne reconnais pas ton maître ? gémit Étienne.
Victor, implacable, réduisit la dernière manche en lambeaux.
Claire retint à peine ses chiens, referma la porte, et ne rouvrit jamais.
P.S. Étienne D. ne lira jamais ces mots. Il est décédé en août 1998, suite à une crise cardiaque soudaine, sans avoir jamais connu lenfance de son fils au Canada. Il repose aujourdhui au cimetière Notre-Dame-des-Neiges à Montréal. Personne nest venu de France pour lui dire adieu.







