– Madame Véronique, puis-je entrer ? – l’un de ses adjoints s’immobilisa sur le seuil du bureau de la directrice de l’usine.

Madame la Directrice, je peux entrer ? sur le seuil du bureau, lun de ses adjoints resta comme figé, ombre allongée sous la lumière pâle.

Oui, entrez donc, François-Laurent, dit dun ton affairé la directrice, croisant les bras sur sa veste en tweed. Alors, quoi de neuf aujourdhui ?

Quoi donc ? Où ça ?

Sur le chantier.

Ah, le chantier… Tout va bien, là-bas. Enfin, pour linstant. Pourquoi ?

Parce que vous venez me voir, ce nest sûrement pas innocent. Vous avez sûrement quelque chose à dire.

Oui, en effet, il faut que je vous demande un service, fit ladjoint, sombre, sa moustache frémissante.

Un service ? La directrice, Élise de la Tour, fixa longuement cet homme toujours si posé, puis secoua légèrement la tête. Oh, François-Laurent, vous avez changé ces derniers temps. Quelque chose ne va pas ?

Ces derniers temps ?

Oui Vous avez lair soucieux. Un vrai air de tragédie familiale. À la maison, tout va bien ?

Comment vous dire soupira-t-il lentement, les mots comme sortis dune brume. Un peu plus, et ma famille va sombrer. Sauf… si vous me faites cette attestation.

Attestation ? Élise redressa soudain la tête, sur la défensive. Je ne comprends pas. De quoi parlez-vous ?

Je sais, cest étrange… François-Laurent prit un air grave, dramatiquement rêveur. Mais il ny a pas dautre moyen. Il me faudrait cette attestation… pour ma femme.

Quoi ? Les traits dÉlise se figèrent dincrédulité. Une attestation… pour votre femme ? Dans quel sens ?

Un papier certifiant quentre vous et moi… il ny a jamais rien eu.

Jamais rien eu quoi ?

De relation intime Il rougit brusquement, le ton chargé de gêne. Comme entre une femme et un homme.

Vous vous moquez de moi ? Élise, elle, pâlit. Ou cest une mauvaise blague ?

Malheureusement non. Notre avenir familial dépend de ce papier, avec signature et tampon. Ma femme sest persuadée que nous… sommes amants, vous et moi.

La directrice resta bouche bée, puis, précautionneuse, interrogea :

Mais… Elle est tombée sur la tête ? Demander à son mari une attestation… Cest du jamais vu ! Même dans les films français les plus absurdes…

Jen conviens ! sexclama François-Laurent dun air égaré. Mais je nai pas le choix. Les enfants… Elsa ma dit que si vous ne signez pas que nous ne sommes que directrice et adjoint, elle demande le divorce. Elle partira avec eux chez sa mère à Brest. Vous savez… Brest, cest aux confins du monde. Alors, je vous supplie, rédigez-lui ce fichu papier.

Écoutez, François-Laurent Élise nen croyait pas ses propres oreilles, lécho étrange des mots résonnant comme dans un tunnel sans fin. Pourquoi votre épouse pense-t-elle un truc pareil ? On ne sest jamais croisées ! Et puis… je ne porte même pas de rouge à lèvres comme ça ! Doù sort cette histoire ?

Voilà Ladjoint farfouilla dans la poche de sa veste, en sortit son portable, trouva une photo, et la tendit à la directrice. Elle a vu ça. Depuis, son cerveau est en boucle.

Quoi donc ? Élise examina la photo : toute léquipe administrative de la sucrerie, debout après la remise des médailles de la ville. Jai la même chez moi. Cétait après la cérémonie officielle, non ?

Oui, sourit-il faiblement. Mais sur la photo, je vous touche lépaule. Je suis à côté de vous.

Parce quon était trop nombreux, fallait bien se tasser pour entrer dans le cadre !

Oui, mais… regardez la position de votre tête. Elsa dit que seules les femmes amoureuses penchent la tête ainsi contre lépaule dun homme !

Quoi ?! Les yeux dÉlise, clairs comme deux éclats de verre, flamboyèrent. Elle na pas mieux à faire ? Jai baissé la tête parce que les fleurs de Sylvie-Magaly, debout à côté, me masquaient le visage. Voilà tout.

Jai tout expliqué à Elsa, soupira-t-il, mais plus je me défendais, plus elle sobstinait. Je nai plus doption… Sans votre attestation, je suis perdu. Vraiment.

Ce nest pas possible ! sexclama encore Élise. À ce point-là… Vous avez peur de votre femme comme dun ministre des finances ?

Oui, susurra-t-il, à peine audible. Je suis un bon mari, parce que les enfants comptent plus que tout. Sans eux, je ne peux pas vivre, comprenez ?

Cest invraisemblable maugréa Élise, tout en saisissant une feuille blanche. Bon, puisquil le faut… Dictez.

Oui, marmonna-t-il. Écrivez : « Je soussignée, Élise de la Tour, certifie que je ne supporte pas mon adjoint, François-Laurent Pineau. »

Élise leva les yeux, interloquée. Un geste, il la rassura.

Si, si, inscrivez-le. « Je ne peux pas le sentir. Et même, je le déteste. »

Mais… je déteste personne ! protesta-elle, stylo suspendu. Comment travailler avec quelquun quon déteste ?

Alors écrivez : « Je le déteste en tant quhomme. Jamais je naurais couché avec lui. Même pas pour un million deuros. » Puis signez, mettez le tampon. Il faut que ce soit officiel.

Le tampon est à la compta, prononça automatiquement Élise, relisant dun œil effaré le document quelle venait décrire. Mais cest dun absurde ! On croit rêver ! Sur un coup de tête, elle plia la feuille, la déchira net, puis encore, et encore, jusqu’à obtenir une pluie de papiers.

Quest-ce que vous faites ? paniqua François-Laurent. Ce papier… Il me le fallait !

Écoutez, François-Laurent Elle lui sourit avec une étrangeté paresseuse. À votre place, je divorcerais. Pour votre bien.

Quoi ?! bredouilla-t-il, effrayé. Je ne peux pas. Elle menlèvera mes enfants, cest certain.

Elle ne partira pas, assura Élise dune voix légère. Je connais un avocat remarquable, qui veille aux intérêts des pères. Il fera le nécessaire pour que les enfants restent avec vous.

Mais je…

Et puis, linterrompit-elle, si besoin, je vous aiderai moi-même à élever vos enfants.

Vous ? Maider ? En personne ?

Absolument. Vous êtes un excellent adjoint. Et je vous trouverai la meilleure nounou de tout Paris ! Vous verrez, vous serez ravi.

Et Elsa ?

Elsa na quà partir à Brest voir sa mère, ou venir me parler, en tête-à-tête. Entre femmes. Ce sera infiniment plus efficace quune attestation bureaucratique. Tout ça, cest du vent.

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– Madame Véronique, puis-je entrer ? – l’un de ses adjoints s’immobilisa sur le seuil du bureau de la directrice de l’usine.
Ma belle-mère a décidé de réaménager ma cuisine à son goût pendant que j’étais au travail.