La Famille, quand même
Quelles histoires d’appartements ! mon cousin Éric fit un geste agacé. Marie a déjà préparé les papiers, elle veut vendre un des appartements pour acheter une petite maison à la campagne.
Et la mère ? Elle est censée aller dans le plus petit.
Mais la mère, maintenant, elle sy oppose : « Mes murs, je ne bougerai pas dici. »
Cest des disputes tous les jours. Marie menace : si la mère refuse, elle prend lenfant et elle sen va. Moi je me suis attaché à mon fils.
Claire écoutait ça, à la fois perplexe et agacée.
Donc, si je comprends bien, Marie compte liquider lhéritage avant même dy avoir droit, et mettre la tante Antoinette dehors, dans un vieux studio ?
Charmant. Et tu voudrais quon vienne la convaincre de ne pas vous empêcher de « bien vivre » ?
Ben oui, en gros, marmonna Éric. Toi tu lapprécies. Cest la famille, quand même.
Claire retira ses gants en caoutchouc, qui claquèrent dun bruit mouillé désagréable.
Ses doigts étaient fripés à force davoir trainé toute la journée dans leau et la javel.
Elle regarda ses mains, puis la fenêtre parfaitement propre, où se reflétait le soleil couchant, et sentit monter en elle une annoyance sourde.
Cétait la dernière fenêtre de lappartement quatre pièces de tante Antoinette.
Claire, tu as fini ? retentit la voix autoritaire. Passe à la cuisine, jai fait la liste pour la pharmacie.
Et les rideaux Tu ne les as pas remis ! Ils traînent sur le balcon, ils prennent la poussière.
Claire traversa le couloir et jeta un regard dans le salon.
Antoinette Dubois était assise dans son fauteuil préféré, entourée de coussins, et désignait la table de la cuisine dun mouvement du menton, toute majestueuse.
Tata Antoinette, Claire peinait à retenir le tremblement dans sa voix. Je suis là depuis neuf heures. Les sols, les fenêtres, les lustres.
Je nen peux plus. Jai le dos cassé.
Oh, fit Antoinette Dubois dun geste négligeant. À vingt-cinq ans, se plaindre du dos, cest la honte !
À ton âge, je me tuais à lusine, deux journées de suite, puis je faisais tout à la maison.
Ta mère, la dernière fois, elle allait plus vite
Vous êtes une nouvelle génération bien faible
Claire prit la liste en silence.
Avant, cétait la grand-mère, la petite sœur dAntoinette, qui venait « aider » ; puis le flambeau était passé à la mère. Maintenant, cétait le tour de Claire.
Antoinette Dubois, dans la famille, cétait « la doyenne », « lexceptionnelle ».
Elle possédait deux appartements dans le même immeuble un pour elle, lautre, juste à côté, où vivait son fils unique, Éric.
Éric venait de fêter ses cinquante ans. Il navait jamais vraiment bossé, tantôt gardien de parking, tantôt balayeur. Toujours à la dèche.
Il passait chaque jour voir sa mère, mais uniquement pour récupérer les tupperwares de boulettes.
Nettoyer les fenêtres ou laver les rideaux ? Pas pour Éric ça, cest pas un truc dhomme, répétait la tante Antoinette.
Demain, Éric passera, ajouta Antoinette en arrangeant sa laine sur les épaules. Prépare-lui un sachet avec les courses, je peux pas les porter.
Claire reposa la liste sur la table.
Tata Antoinette, je ne viendrai pas demain. Ni après-demain.
Antoinette simmobilisa, sidérée.
Et pourquoi donc ? Depuis quand tes si occupée ? Ta mère avait plus à faire que toi, et elle na jamais rechigné !
Parce quÉric maintenant a une épouse. Marie, cest ça ? Claire sadossa à la porte. Quelle vienne elle-même.
Elle est plus jeune que maman, elle a de lénergie. Et elle vit à deux minutes, juste à côté.
Marie Antoinette pinça les lèvres, son visage ridé devint tout rond, fripé. Marie est une femme sérieuse.
Elle attend un enfant. Elle a déjà un petit garçon, il vient de rentrer à lécole. Les fenêtres, cest pas sa priorité. Faut préparer le nid.
Un bébé ? Claire ne put sempêcher de sourire. Éric a cinquante ans. Et Marie, si jai bien compris, elle doit avoir quarante.
Et elle était déjà enceinte en emménageant. Éric est sûr que cest le sien ?
Comment oses-tu ! cria la vieille. Du sang, cest du sang ! Mon fils dit que cest le sien, point final. Enfin un héritier ! Vous, vous
Voilà, on y était. Claire avait toujours su que ce moment viendrait.
Avant, Antoinette laissait entendre : Éric na pas denfants, alors quand je partirai, les deux appartements seront pour vous, Olga et Claire.
Cest pour ça quelles frottaient ses sols année après année, tout en encaissant ses monologues.
Donc, maintenant, ce sont Marie et ses enfants, les héritiers ? Claire ramassa son sac. Eh bien, cest équitable. Félicitations.
Arrête donc de râler ! Antoinette semporta. La famille, cest la famille.
Jai promis à Éric : je lui lègue les deux appartements, pour ne pas quils vivent à létroit.
Et vous vous, vous naidiez pas pour les logements, je suppose ? Essayez davoir un peu de conscience !
Jen ai, tata Antoinette. Cest pourquoi je men vais. Et je ne laverai plus vos fenêtres.
Les listes de courses, envoyez-les à Marie par SMS. Désormais cest son héritage, à elle de bosser pour.
Claire partit, sans attendre de réponse. Dans son dos fusaient les malédictions.
***
Une semaine plus tard, le conseil de famille se tint chez Claire. Sa mère, Olga, pleurait dans la cuisine.
Claire, elle ma appelée. Trois heures à hurler ! Elle dit quon la abandonnée à son sort, quÉric nest jamais là, que Marie avec sa grossesse ne supporte même pas la poussière.
Maman, arrête, Claire lui tendit un thé. Tu tentends ?
La grossesse lempêche de passer prendre du pain et daider la vieille ?
Marie vit là depuis six mois, elle a déjà lavé la moindre assiette de belle-maman ?
Non Tata Antoinette dit quelle est « linvitée pour linstant ».
Invitée ? Elle sest déjà installée, Éric me la dit, il sen vantait.
Et elle fait déjà des projets de rénovations, « pour quand la vieille… » tu comprends.
Maman soupira, épuisée.
Quand même, ce nest pas humain. On a toujours aidé.
Ta grand-mère disait : « Nabandonnez pas Antoinette, elle a un caractère, mais elle est à nous ».
Les nôtres ne traitent pas ainsi, maman. Elle nous a exploitées comme servantes gratuites.
Dès linstant où une femme un peu rusée est arrivée avec un ventre bien rond, on a été virées sans un mot.
Tu sais quoi ? Que tata Antoinette demande à Marie de laver les vitres, pour voir.
Le portable dOlga vibra. Le nom safficha : « Tata Antoinette ».
Ne décroche pas, trancha Claire. Allez, maman. Une fois. Juste une fois, on ne répond pas.
Mais elle va appeler jusquà vider la batterie…
Et alors.
Deux heures plus tard, le téléphone lâcha. Mais voilà que celui de Claire sagita.
Un texto dÉric : « Claire, la vieille appelle, pourquoi vous répondez pas ? Elle a des tensions, rien à manger.
Ramenez-vous vite, ou je viens remettre de lordre ! »
Claire répondit aussitôt :
« Éric, tes mari et père. Tas une femme en parfaite santé chez toi. Va toi-même en courses.
Ou envoie Marie : lexercice, cest bon pour la grossesse.
On ne sert plus ta famille. Salut. »
***
Trois mois sécoulèrent. Claire et sa mère tenaient bon et ne se rendaient plus chez Antoinette. Olga a bien hésité parfois, mais Claire restait ferme :
Tu veux redevenir bonne à tout faire pour Marie ? Vas-y seule !
Éric finit par venir. Il navait pas fière allure : barbe de plusieurs jours, veste sale.
Tiens donc, le grand absent, lança Claire en bloquant la porte. Que veux-tu, Éric ?
Fais pas ta maligne, Claire, il tenta de passer, elle tint bon. Maman va mal. Elle râle tout le temps.
Marie nen peut plus, elle dit que la vieille est devenue folle.
Que sest-il passé ? Olga arriva de la cuisine. Entre, Éric.
Maman, non, prévint Claire, mais Olga le fit entrer.
Éric saffala dans la cuisine.
Bref, Marie a posé un ultimatum : cest elle ou maman. Le bébé est tout le temps en train de hurler.
Maman vient toutes les dix minutes, donne des conseils : comment langer, comment nourrir. Elle crie que Marie est paresseuse, que les carreaux sont sales, partout cest la poussière.
Marie pleure, « je ne suis pas domestique, je suis épouse ».
Tu pourrais aider ta femme, fit Claire. Prends léponge, lave les carreaux !
Moi ? Éric la regarda comme si elle était cinglée. Je travaille, moi ! Je suis gardien ! Jsuis crevé ! Et puis, cest pas un boulot dhomme, ça !
Olga, tu comprends Tu pourrais pas, juste venir faire un peu de ménage ? Elle te paiera, un peu.
Me payer ? Olga eut un triste sourire. Éric, en trente ans, elle ne ma même jamais dit « merci ».
Et maintenant elle ta tout légué. À vous de vous occuper delle.
Allez, faites pas dhistoire, se lamenta Éric. Juste trois heures, hein : laver carreaux, la cuisine, un coup partout et cest bon…
Éric, rentre chez toi, Claire lui tapa lépaule. Rejoins Marie. Nous, chez Tata Antoinette, on ne viendra plus faire le ménage.
On pourra passer pour un thé. Rien que pour discuter de la pluie et du beau temps. Mais pour frotter le sol ? Ça jamais !
***
Un mois après, Claire finit malgré tout par rendre visite à tante Antoinette, sous la pression de sa mère.
Cest Marie qui ouvrit, une odeur épouvantable assenée au visage de Claire.
Lappartement empestait les chaussettes sales, la soupe oubliée, quelque chose décoeurant.
Vous cherchez qui ? demanda distraitement Marie.
Je veux voir Antoinette Dubois. Claire.
Ah, la petite nièce déserteuse Marie ricana. Tiens, maintenant je mets un visage sur le nom. Elle est dans sa chambre, en train de râler.
Claire entra dans la grande pièce. Antoinette Dubois était dans son vieux fauteuil. Mais finie la reine, maintenant cétait une dame toute ratatinée, recroquevillée.
Les fenêtres, autrefois rutilantes, étaient recouvertes de crasse, striées par la pluie. Les rideaux pendaient de travers, un crochet arraché.
Bonjour, tata Antoinette, Claire posa des chocolats sur la table.
La vieille releva la tête.
Te voilà gémit-elle. Tes venue pour voir comment je pourris, toute seule ?
Pourquoi seule ? Tas une famille. Ton fils, ta belle-fille, un petit-fils.
Famille Antoinette désigna la porte dun geste vague. Ils ont mis la serrure sur la mienne, hier. Paraît que je dois pas sortir quand ils reçoivent.
Éric Éric ne dit rien. Il mange juste les boulettes que Marie ramène du supermarché.
Saletés. Tout se dégrade, puisque madame na pas le temps. Elle ma dit : si cest sale, tas quà faire le ménage. Mais mes mains jy arrive plus, Claire, jy arrive plus
Elle fixa ses doigts noueux, puis éclata soudain en sanglots, comme une gamine.
Je leur ai tout donné, tu comprends Hier, Marie ma dit : « Tu pourrais vite libérer la place, mémé, il nous faut une chambre pour le petit ».
Éric a entendu, il na rien dit ! Il matait la télé
Claire sentit un pincement de pitié, mais se reprit.
Tata Antoinette, on prend un thé ?
Daccord si elle me laisse allumer la bouilloire. Elle dit que je gaspille le gaz.
La belle-fille passa la tête.
De quoi vous causez ? Marie sadossa au chambranle. Claire, tant que tes là, viens voir la salle de bain, le robinet fuit et Éric est incapable de le réparer. Et la cuvette des toilettes aurait besoin dun bon coup, aussi
Claire se tourna lentement vers elle.
Marie, ce nest pas clair ? Je suis ici en invitée. Pas en femme de ménage.
Fait pas ta mijaurée ! fit Marie. Les appartements tintéressaient pas, hein ? Alors prouve que tu tiens à ta grand-tante.
Juste de la tchatche, sinon. Nous, on a un bébé.
Les appartements, ce nest plus notre histoire, répondit calmement Claire. Antoinette Dubois les a déjà légués à Éric.
Donc, désormais, cest ton job le robinet, la cuvette, les vitres. Profitez-en !
Marie sétouffa avec sa pomme.
Mais qui va aider alors ? Cette vieille nest même pas foutue de laver une assiette !
Toi, Marie. Et ton mari.
Même le thé, on ne leur laissa pas partager la belle-fille, depuis longtemps maîtresse des lieux, mit Claire dehors.
***
Antoinette Dubois finit ses jours dans une maison de retraite.
Éric, désormais écrasé par sa femme, fut celui qui ly envoya de lui-même.
Un appartement vendu, une maison achetée au vert. Le couple coule des jours tranquilles à la campagne, et loue le bel appartement de quatre pièces.
Claire, tout de même, rend de temps en temps visite à la vieille parente. Elle a pitié de la vieille femme, qui a si mal géré tout ce quelle possédaitParfois, Antoinette reconnaît Claire, parfois non. Elle répète : « Les familles, cest plus ce que cétait. » Par la fenêtre de la chambre, le parc de la résidence flamboie darbres et de cris denfants sons de la vie qui continue, très loin delle.
Ce soir-là, Claire apporte une brioche, du thé, serre la main ridée. Au moment de partir, Antoinette la retient dun geste hésitant.
Claire Tu reviens, hein ?
Claire se penche, rassurante, le cœur serré dun mélange de chagrin et de tendresse.
Oui, tata. Je reviendrai. Mais tu sais, je ne laverai pas les carreaux.
Antoinette hésite, puis laisse échapper un rictus fatigué presque un sourire, si brisé soit-il.
Dehors, sur le seuil, Claire croise une aide-soignante affairée. La vie, ici, se partage différemment: par instants, entre deux portes, une chanson, une gentillesse, un sourire non payé.
Claire inspire lair frais, laisse derrière elle lombre dun appartement où tout brillait, sauf lamour. Elle rejoint Olga, qui attend sur le banc du jardin.
Le printemps perce les branches. Autour delles, les familles rient, roulent des poussettes ; le parfum du renouveau.
Main dans la main, mère et fille repartent, le pas léger décidées, désormais, à nhériter que du meilleur: la liberté daimer sans se sacrifier.






