« Quelle ne soit plus là demain ! Je ne sais pas comment tu feras, mais débrouille-toi ! » sexclama Élodie, comprenant toute la complexité de la situation avec sa grand-mère.
« Quelle ne soit plus là demain ! Je men fiche ! Emmène-la discrètement, nimporte où. Elle est trop vieille de toute façon. »
« Tu es folle ! » cria Élodie, les mains tremblantes.
« Bon, fais comme tu veux. Mais libère-moi lappartement. Pas forcément demain, mais ne traîne pas. Jai déjà un acheteur, tu comprends ? »
***
« Madame Claudette, il faut manger » murmura laide-soignante en emportant lassiette intacte du déjeuner. « Levez-vous un peu, vous allez vous affaiblir. Le médecin a eu tort de céder. Mangez à la cantine avec les autres, ça vous ouvrira lappétit. »
« Quelle ne soit plus là demain ! » résonna encore dans la tête dÉlodie.
Claudette restait silencieuse, tournée vers le mur. Depuis trois jours, elle refusait de se lever, de prendre ses repas. Seul un peu de lait le soir trouvait grâce à ses yeux. Le médecin avait ordonné quon lui apporte ses repas dans sa chambre, mais elle ne touchait à rien.
On avait tenté de lui parler, de la raisonner. Rien. Seules des larmes perlaient dans ses yeux éteints.
« Bonjour ! Qui habite ici ? Comme dans un conte Qui vit dans cette petite maison ? » Une jeune bénévole, prénommée Amélie, entra avec un sourire forcé. Elle devait passer une semaine dans cette maison de retraite et avait décidé de faire connaissance avec les résidents. Cette chambre, au fond du couloir, était la plus sombre. Les arbres, trop denses devant la fenêtre, étouffaient toute lumière. Ou peut-être était-ce simplement latmosphère de ces lieux, pesante, désespérée.
Claudette ne bougea pas. Sa voisine de chambre, assise sur son lit, observa la visiteuse avec curiosité. Sur sa table de nuit, un jus de fruit entamé et quelques pommes des vestiges dune récente visite familiale.
Amélie referma doucement la porte et retrouva laide-soignante dans le couloir, occupée à arroser des géraniums.
« Elle est vraiment seule ? »
« Pas tout à fait. » La femme haussa les épaules en reposant son arrosoir. « Elle a une petite-fille, Élodie. Cest elle qui la placée ici. Mais elle ne vient jamais. En cinq ans, pas une seule visite. »
Depuis trois jours, Amélie aidait dans cette maison de retraite. Le travail ne manquait pas. Une association caritative supervisait plusieurs établissements comme celui-ci.
Elle sétait liée avec certains résidents. Un vieil homme espiègle lui avait même appris à jouer aux échecs. Une planche trônait dans le hall, entourée de fauteuils fatigués, aussi usés que leurs occupants.
La semaine touchait à sa fin. La vieille dame du fond du couloir restait inconsolable. Pourtant, un miracle sétait produit : après lintervention dune psychologue, Claudette avait enfin mangé.
« On vous a apporté quelque chose ! » Amélie tendit un sac à Claudette.
« À moi ? » La vieille femme se redressa, incrédule. « Qui ? »
« Euh Une dame. Prenez-le ! »
« Elle Elle était blonde ? Avec une veste rouge ? » Claudette scruta le visage dAmélie, cherchant la vérité.
« Oui ! Exactement. Elle na pas pu entrer à cause des heures de repas. Elle a laissé ça à laccueil. »
Bien sûr, cétait Amélie qui avait tout acheté. Comment rester insensible devant tant de détresse ?
Claudette passa la journée à sourire, rayonnante. Dans le sac : une robe de chambre, un foulard, des gâteaux et des fruits. Elle les montra à toutes ses voisines, fière davoir été visitée. Pour la première fois, elle sendormit sans pleurer.
***
« Élodie. Une jeune femme. » Amélie se tenait devant un vieil immeuble, interrogeant une voisine qui tenait un petit chien dans ses bras.
« Élodie ? Je la connais, oui. Elle traîne près de la gare maintenant. Elle mendie. Elle a bien changé Avant, cétait une belle fille, toujours bien habillée. Puis ce salaud de Victor la ruinée. »
Amélie ne pouvait oublier Claudette. Après son service, elle avait voulu comprendre. Et réparer.
La voisine, Simone, expliqua : Élodie avait vécu ici avec Victor. Ils louaient un appartement. Des disputes fréquentes, des dettes On murmurait quil sagissait de jeux clandestins.
Victor avait exigé quÉlodie lui rembourse une somme faramineuse. Ne sachant où la trouver, elle avait parlé de lappartement de sa grand-mère, dont elle était lunique héritière.
« Claudette lui avait tout légué par amour. Ses parents étaient morts, elle lavait élevée seule. » Simone soupira. « Victor la menacée. “Vends lappartement et paie-moi !” Mais où mettre Claudette ? Il a ricané : “Ça, cest ton problème.” »
Un soir, Élodie avait signé des papiers, trop ivre pour comprendre. Elle sétait réveillée sur un banc, sans argent, sans papiers. Victor avait disparu, lappartement était verrouillé.
« Elle a dormi dans lescalier un temps. Puis des nouveaux locataires lont chassée. »
Amélie trouva Élodie près de la gare, entourée dautres sans-abri. Elle lui parla de Claudette, des larmes, du refus de manger. Elle lemmena à lassociation, où on laida à régulariser sa situation, à retrouver un travail. Un avocat lui assura que la vente de lappartement pourrait être annulée.
Élodie rendit visite à Claudette. Elles parlèrent longtemps, pleurèrent ensemble. Claudette, bouleversée par le sort de sa petite-fille, lui pardonna tout. « Tu nes pas coupable. Tu as été manipulée. »
Elles se promirent de se retrouver, de recommencer.
***
Le lendemain matin, Claudette ne se réveilla pas.
Amélie, assise sur une chaise dans le couloir, écoutait laide-soignante lui raconter la fin.
« Elle sest endormie heureuse. Ne pleurez pas. Elle est en paix maintenant. »
« Jai voulu bien faire Mais je me sens coupable. »
« Vous ? Cest Élodie qui Enfin, bref. »
Laide-soignante ajouta : « Claudette a dit de vous remercier. “Dites à cette jeune fille, Amélie, merci davoir aidé ma petite-fille.” »
Élodie récupéra son appartement. Victor fut arrêté cette escroquerie nétait que la dernière dune longue liste.
Amélie continua de venir à la maison de retraite. Parfois, elle pensait à Claudette, à ce petit mensonge sur les gâteaux. Mais Élodie était bien venue, non ?
Trop tard.
Le mal était fait.






