La famille, c’est sacré… ou pas ! — Quelles histoires d’appartements ! — soupira le cousin en haussant les épaules. — Maud a déjà préparé les papiers pour vendre l’un des logements et acheter une maison à la campagne. La mère, elle, doit aller dans le plus petit. Et maintenant, maman se braque : « Mes murs, je ne pars nulle part. » Des disputes tous les jours. Maud dit que si maman ne dégage pas, elle embarque l’enfant et s’en va. Et moi… je me suis attaché à mon fils. Claire écoutait sans savoir si elle devait en rire ou s’énerver. — Donc, Maud compte vendre l’héritage avant même de l’avoir reçu et caser la tante Antoinette dans un studio ? Charmant. Et vous voulez qu’on vienne la convaincre de vous laisser vivre votre belle vie, c’est ça ? — Ben ouais, — grommela Valentin. — Après tout, vous l’aimez. On est de la famille, non ? Claire ôta ses gants en latex avec un claquement humide et désagréable. Ses doigts étaient tout fripés de l’eau et de la javel. Elle regarda ses mains, puis la fenêtre immaculée réfléchissant le soleil couchant, et sentit la moutarde lui monter au nez. C’était la dernière fenêtre à laver dans le grand appartement de tante Antoinette, quatre pièces. — Claire, tu as fini ? — lança une voix autoritaire. — Viens en cuisine, j’ai fait la liste de ce qu’il faut acheter à la pharmacie. Et puis les rideaux… Tu ne les as pas remis ! Ils prennent la poussière sur le balcon. Claire passa dans le couloir et jeta un œil au salon. Antoinette Pétrova, assise dans son fauteuil préféré, forteresse de coussins, désignait d’un geste impérieux la table de la cuisine. — Tante Antoinette, — Claire s’efforçait de contrôler le tremblement dans sa voix. — Je suis là depuis neuf heures ce matin. Les sols, puis les fenêtres, les lustres. J’en peux juste plus. J’ai le dos en compote. — À ton âge, se plaindre du dos ? — répliqua Antoinette Pétrova d’un geste dédaigneux. — À 25 ans ! À mon époque, je faisais deux shifts à l’usine et j’entretenais la maison après. Ta mère, la dernière fois, elle allait plus vite. La jeunesse n’est plus ce qu’elle était… Claire prit la liste en silence. D’abord la grand-mère, la sœur cadette d’Antoinette, venait « aider », puis ce fut au tour de sa mère, et désormais elle. Antoinette avait toujours été la « doyenne » spéciale de la famille. Elle possédait deux appartements dans le même immeuble — l’un pour elle, l’autre, dans l’escalier voisin, pour son fils unique Valentin. Valentin venait de fêter ses cinquante ans. Une vie à travailler comme gardien ou homme d’entretien, à tirer le diable par la queue. Il ne ramenait jamais d’argent. Il passait voir sa mère tous les jours, mais uniquement pour emporter des boîtes pleine de boulettes maison. Laver les vitres ou les rideaux ne lui était pas destiné — « C’est pas un boulot d’homme ! » répétait tante Antoinette. — Valentin passera demain, — ajouta Antoinette Pétrova en rajustant son châle. — Prépare-lui un sac avec ce que j’ai acheté. Je ne peux pas porter tout ça, c’est lourd. Claire remit la liste sur la table. — Tante Antoinette, je ne viendrai pas demain. Ni après-demain non plus. Antoinette Pétrova en resta interloquée de tant d’insolence. — Depuis quand t’es trop occupée ? Ta mère en faisait plus que toi, et elle n’a jamais rechigné ! — Parce que Valentin a désormais une femme. Maud, non ? — Claire s’adossa à la porte. — Elle est plus jeune que maman, pleine d’énergie. Et vit dans l’escalier voisin. Deux minutes à pieds. — Maud…, — Antoinette Pétrova serra les lèvres, le visage fripé comme une pomme cuite. — Maud est une femme sérieuse. Enceinte. Elle a déjà un fils, le petit va à l’école. Elle n’a pas le temps de laver mes fenêtres ! Elle doit préparer son nid. — Enceinte ? — Claire ne put s’empêcher de rire. — Valentin a cinquante ans. Maud a quoi… la quarantaine ? Elle a débarqué enceinte… Valentin est certain que c’est de lui ? — Comment peux-tu dire ça ! — s’étrangla la vieille dame. — C’est le sang de la famille ! Mon fils l’a dit : c’est son enfant. Enfin un héritier. Sinon, tout pour vous… Voilà. Claire savait qu’un jour le moment viendrait. Antoinette avait toujours sous-entendu : « Valentin est seul, pas d’enfants, quand je partirai, les deux appartements ce sera pour Olga et Claire. » C’est pour ça qu’elles ont récuré des années les sols, tout en encaissant sans broncher les reproches. — Donc, maintenant, les héritiers, c’est Maud et ses enfants ? — Claire ramassa son sac. — Eh bien, c’est juste. Félicitations. — Pas la peine de faire la tête ! — s’emporta Antoinette Pétrova. — La famille, c’est sacré. J’ai promis à Valentin de tout lui léguer, pour que sa famille ne soit pas à l’étroit. Et vous… après tout, vous n’aidiez pas QUE pour un appartement ? Un peu de conscience ! — J’en ai, tante Antoinette. C’est pour ça que je pars. Et je ne laverai plus vos fenêtres. Les listes de courses, envoyez-les à Maud par SMS. Elle, elle est l’héritière, à elle de bosser. Claire sortit sans attendre de réponse. Les imprécations pleuvaient derrière elle. *** Une semaine plus tard, réunion de crise chez Claire. Sa mère, Olga, pleurait dans la cuisine. — Claire, elle m’a appelée. Trois heures à me hurler dessus ! Qu’on l’abandonne, que Valentin est toujours aux garages, que Maud souffre de nausées et ne peut même pas supporter l’odeur de la poussière ! — Maman, stop, — Claire lui posa une tasse de thé. — Tu entends ce que tu dis ? La nausée l’empêche d’aller acheter du pain et de rendre visite à la vieille ? Ça fait six mois que Maud vit là, elle a déjà lavé UNE assiette ? — Non… Tante Antoinette dit qu’elle est « invitée, pour l’instant ». — Invitée ? Elle a déjà fait mettre son nom sur la boîte aux lettres ! Valentin m’a tout raconté. Elle projette déjà de refaire la déco de la quatre-pièces, à la succession, tu parles. Sa mère soupira, s’essuya le front. — Quand même, ce n’est pas humain… On a toujours aidé. Ta grand-mère disait : « N’abandonnez pas Antoinette, elle a son caractère, mais c’est la famille. » — La famille n’agit pas comme ça. Ça fait des années qu’elle s’est servie de nous comme femmes de ménage bénévoles. Dès qu’une intrépide avec un bébé est apparue, dehors ! Tu sais quoi ? Qu’elle demande à Maud pour laver les vitres ! Le téléphone d’Olga vibra sur la table : « Tante Antoinette ». — Ne réponds pas, — trancha Claire. — Allez, maman. Une fois. Ne décroche pas. — Elle appellera jusqu’à ce que la batterie lâche… — Qu’elle fasse. Deux heures plus tard, le téléphone se tut. Mais le portable de Claire sonna aussitôt. SMS de Valentin : « Dis, la petite, maman t’appelle, pourquoi tu réponds pas ? Elle a la tension, ya rien à bouffer. Bougez-vous, sinon je viens régler ça autrement. » Claire répondit illico : « Valentin, t’es mari et papa. T’as une femme jeune à la maison. Va au magasin toi-même, ou envoie Maud faire une balade, c’est bon pour une femme enceinte. On ne s’occupe plus de votre famille. Salut ! » *** Après trois mois, ni Claire ni sa mère n’avaient mis les pieds chez Antoinette. Olga voulait y aller, mais Claire était intraitable : — Tu veux rejouer les bonnes ? Vas-y ! Valentin finit par débarquer. Pas très frais, mal rasé, manteau sale. — Ah, le revoilà… — marmonna Claire en barrant la porte. — Qu’est-ce que tu veux, Valentin ? — Oh, Claire, fais pas ta maline, — tenta-t-il d’entrer, mais Claire resta ferme. — Maman va pas bien. Elle fait des caprices. Maud s’entend plus avec elle : la vieille devient dingue, elle dit. — Qu’est-ce qu’il se passe ? — Olga s’approcha. — Viens, Valentin. — Maman, non, — prévint Claire, mais Olga fit entrer Valentin. Il s’affala sur une chaise, soupira. — Bref, Maud a dit : c’est elle ou maman. Le bébé vient de naître, il hurle. Maman débarque toutes les demi-heures, explique comment nourrir, donner le bain… Elle crie que Maud ne fait rien, que tout est sale. Maud pleure, dit qu’elle est épouse, pas domestique. — Eh bien, aide ta femme ! — fit Claire, ironique. — Prends un chiffon, lave donc les carreaux. — Moi ? — Valentin la regarda stupéfait. — Je bosse ! Je suis gardien, j’suis crevé. Et puis c’est pas un boulot pour homme, laver les appuis de fenêtre… — Olga, vais-y, fais un brin de ménage, ça vous prend trois heures, c’est rien : vitres, cuisine, poussière, serpillière. — Valentin, rentre chez toi, — trancha Claire. — Occupe-toi de Maud. Nous, on revient plus nettoyer chez ta mère. On viendra pour un thé, juste discuter météo. Mais nettoyer ? C’est fini ! *** Un mois plus tard, Claire céda sous la pression maternelle et vint voir tante Antoinette. C’est Maud qui ouvrit la porte, et une odeur pestilentielle la cueillit au visage. Dans l’appartement, ça puait… la chaussette sale, la soupe aigre et je vous passe la suite. — Vous cherchez qui ? — lança Maud, blasée. — Je viens voir Antoinette Pétrova. Claire. — Ah, la petite-cousine déserteuse… — Maud ricana. — On m’en a parlé… Va dans la chambre, elle boude. Claire entra dans le grand salon. Antoinette Pétrova, assise dans le même fauteuil, n’était plus la matriarche imposante, mais une mamie ratatinée. Les fenêtres autrefois étincelantes étaient ternies, pleines de traces. Les rideaux pendaient de traviole. — Bonjour, tante Antoinette, — Claire posa des chocolats sur la table. La vieille releva la tête. — T’es venue… — gémit-elle. — Me voir pourrir toute seule ? — Allons… Vous avez la famille. Fils, belle-fille, petit-fils. — La famille… — Antoinette désigna la porte. — Hier, ils ont mis une serrure à ma chambre. Pour que je sorte pas quand ils reçoivent des amis. Valentin… il dit rien. Il mange les boulettes que Maud ramène du supermarché. Beurk. C’est de la bouffe infecte. On vit dans la crasse parce que madame belle-fille a pas le temps. Elle dit que si c’est sale, à moi de laver. Mais j’ai plus de force, Claire… plus du tout. Elle regarda ses doigts tordus, se mit à sangloter comme une fillette. — Je leur ai tout donné… Et hier, Maud m’a lancé : « Vivement que tu libères la chambre, on veut faire une salle de jeux. » Valentin n’a rien répondu ! Il fixait la télé… Claire sentit la pitié monter, mais se força à rester de marbre. — On boit un thé, tante Antoinette ? — Si elle me laisse mettre l’eau à chauffer. Elle dit que je gaspille le gaz. Maud passa la tête. — On complote ? — lança-t-elle en coin. — Claire, tant que t’es là, tu jettes un œil à la salle de bains ? Le robinet fuit, Valentin sait pas réparer. Et les WC sont à décrasser… Claire se retourna lentement. — Maud, vous semblez oublier que je suis invitée, pas femme de ménage. — Oh ça va ! — ricana Maud. — Vous ne vouliez pas les appartements, montrez donc combien vous tenez à la mamie ! Parler, c’est facile. Mais avec Valentin, on n’a pas le temps, on a un gosse. — On n’a pas besoin des appartements, — répondit calmement Claire. — Antoinette les a déjà légués à Valentin. Donc, les problèmes de robinet, toilettes et carreaux, c’est à vous de gérer. Profitez ! Maud en avala de travers. — Mais qui va donc aider la vieille ? Elle peut même pas se laver une assiette ! — Vous, Maud. Vous et votre mari. Pas de thé accordé — Maud, déjà maîtresse autoproclamée des lieux, mit Claire à la porte. *** Antoinette Pétrova finit ses jours dans une maison de retraite. Valentin, complètement sous la coupe de sa femme, y a placé sa mère lui-même. Un des appartements a été vendu, ils ont acheté une maison de campagne. Ils vivent à leur rythme : maison à la campagne et location de la quatre-pièces. Claire passe parfois voir la vieille par pitié, en se disant que la tante n’a vraiment pas su gérer son héritage…

La Famille, quand même

Quelles histoires d’appartements ! mon cousin Éric fit un geste agacé. Marie a déjà préparé les papiers, elle veut vendre un des appartements pour acheter une petite maison à la campagne.

Et la mère ? Elle est censée aller dans le plus petit.

Mais la mère, maintenant, elle sy oppose : « Mes murs, je ne bougerai pas dici. »

Cest des disputes tous les jours. Marie menace : si la mère refuse, elle prend lenfant et elle sen va. Moi je me suis attaché à mon fils.

Claire écoutait ça, à la fois perplexe et agacée.

Donc, si je comprends bien, Marie compte liquider lhéritage avant même dy avoir droit, et mettre la tante Antoinette dehors, dans un vieux studio ?

Charmant. Et tu voudrais quon vienne la convaincre de ne pas vous empêcher de « bien vivre » ?

Ben oui, en gros, marmonna Éric. Toi tu lapprécies. Cest la famille, quand même.

Claire retira ses gants en caoutchouc, qui claquèrent dun bruit mouillé désagréable.

Ses doigts étaient fripés à force davoir trainé toute la journée dans leau et la javel.

Elle regarda ses mains, puis la fenêtre parfaitement propre, où se reflétait le soleil couchant, et sentit monter en elle une annoyance sourde.

Cétait la dernière fenêtre de lappartement quatre pièces de tante Antoinette.

Claire, tu as fini ? retentit la voix autoritaire. Passe à la cuisine, jai fait la liste pour la pharmacie.

Et les rideaux Tu ne les as pas remis ! Ils traînent sur le balcon, ils prennent la poussière.

Claire traversa le couloir et jeta un regard dans le salon.

Antoinette Dubois était assise dans son fauteuil préféré, entourée de coussins, et désignait la table de la cuisine dun mouvement du menton, toute majestueuse.

Tata Antoinette, Claire peinait à retenir le tremblement dans sa voix. Je suis là depuis neuf heures. Les sols, les fenêtres, les lustres.

Je nen peux plus. Jai le dos cassé.

Oh, fit Antoinette Dubois dun geste négligeant. À vingt-cinq ans, se plaindre du dos, cest la honte !

À ton âge, je me tuais à lusine, deux journées de suite, puis je faisais tout à la maison.

Ta mère, la dernière fois, elle allait plus vite

Vous êtes une nouvelle génération bien faible

Claire prit la liste en silence.

Avant, cétait la grand-mère, la petite sœur dAntoinette, qui venait « aider » ; puis le flambeau était passé à la mère. Maintenant, cétait le tour de Claire.

Antoinette Dubois, dans la famille, cétait « la doyenne », « lexceptionnelle ».

Elle possédait deux appartements dans le même immeuble un pour elle, lautre, juste à côté, où vivait son fils unique, Éric.

Éric venait de fêter ses cinquante ans. Il navait jamais vraiment bossé, tantôt gardien de parking, tantôt balayeur. Toujours à la dèche.

Il passait chaque jour voir sa mère, mais uniquement pour récupérer les tupperwares de boulettes.

Nettoyer les fenêtres ou laver les rideaux ? Pas pour Éric ça, cest pas un truc dhomme, répétait la tante Antoinette.

Demain, Éric passera, ajouta Antoinette en arrangeant sa laine sur les épaules. Prépare-lui un sachet avec les courses, je peux pas les porter.

Claire reposa la liste sur la table.

Tata Antoinette, je ne viendrai pas demain. Ni après-demain.

Antoinette simmobilisa, sidérée.

Et pourquoi donc ? Depuis quand tes si occupée ? Ta mère avait plus à faire que toi, et elle na jamais rechigné !

Parce quÉric maintenant a une épouse. Marie, cest ça ? Claire sadossa à la porte. Quelle vienne elle-même.

Elle est plus jeune que maman, elle a de lénergie. Et elle vit à deux minutes, juste à côté.

Marie Antoinette pinça les lèvres, son visage ridé devint tout rond, fripé. Marie est une femme sérieuse.

Elle attend un enfant. Elle a déjà un petit garçon, il vient de rentrer à lécole. Les fenêtres, cest pas sa priorité. Faut préparer le nid.

Un bébé ? Claire ne put sempêcher de sourire. Éric a cinquante ans. Et Marie, si jai bien compris, elle doit avoir quarante.

Et elle était déjà enceinte en emménageant. Éric est sûr que cest le sien ?

Comment oses-tu ! cria la vieille. Du sang, cest du sang ! Mon fils dit que cest le sien, point final. Enfin un héritier ! Vous, vous

Voilà, on y était. Claire avait toujours su que ce moment viendrait.

Avant, Antoinette laissait entendre : Éric na pas denfants, alors quand je partirai, les deux appartements seront pour vous, Olga et Claire.

Cest pour ça quelles frottaient ses sols année après année, tout en encaissant ses monologues.

Donc, maintenant, ce sont Marie et ses enfants, les héritiers ? Claire ramassa son sac. Eh bien, cest équitable. Félicitations.

Arrête donc de râler ! Antoinette semporta. La famille, cest la famille.

Jai promis à Éric : je lui lègue les deux appartements, pour ne pas quils vivent à létroit.

Et vous vous, vous naidiez pas pour les logements, je suppose ? Essayez davoir un peu de conscience !

Jen ai, tata Antoinette. Cest pourquoi je men vais. Et je ne laverai plus vos fenêtres.

Les listes de courses, envoyez-les à Marie par SMS. Désormais cest son héritage, à elle de bosser pour.

Claire partit, sans attendre de réponse. Dans son dos fusaient les malédictions.

***

Une semaine plus tard, le conseil de famille se tint chez Claire. Sa mère, Olga, pleurait dans la cuisine.

Claire, elle ma appelée. Trois heures à hurler ! Elle dit quon la abandonnée à son sort, quÉric nest jamais là, que Marie avec sa grossesse ne supporte même pas la poussière.

Maman, arrête, Claire lui tendit un thé. Tu tentends ?

La grossesse lempêche de passer prendre du pain et daider la vieille ?

Marie vit là depuis six mois, elle a déjà lavé la moindre assiette de belle-maman ?

Non Tata Antoinette dit quelle est « linvitée pour linstant ».

Invitée ? Elle sest déjà installée, Éric me la dit, il sen vantait.

Et elle fait déjà des projets de rénovations, « pour quand la vieille… » tu comprends.

Maman soupira, épuisée.

Quand même, ce nest pas humain. On a toujours aidé.

Ta grand-mère disait : « Nabandonnez pas Antoinette, elle a un caractère, mais elle est à nous ».

Les nôtres ne traitent pas ainsi, maman. Elle nous a exploitées comme servantes gratuites.

Dès linstant où une femme un peu rusée est arrivée avec un ventre bien rond, on a été virées sans un mot.

Tu sais quoi ? Que tata Antoinette demande à Marie de laver les vitres, pour voir.

Le portable dOlga vibra. Le nom safficha : « Tata Antoinette ».

Ne décroche pas, trancha Claire. Allez, maman. Une fois. Juste une fois, on ne répond pas.

Mais elle va appeler jusquà vider la batterie…

Et alors.

Deux heures plus tard, le téléphone lâcha. Mais voilà que celui de Claire sagita.

Un texto dÉric : « Claire, la vieille appelle, pourquoi vous répondez pas ? Elle a des tensions, rien à manger.

Ramenez-vous vite, ou je viens remettre de lordre ! »

Claire répondit aussitôt :

« Éric, tes mari et père. Tas une femme en parfaite santé chez toi. Va toi-même en courses.

Ou envoie Marie : lexercice, cest bon pour la grossesse.

On ne sert plus ta famille. Salut. »

***

Trois mois sécoulèrent. Claire et sa mère tenaient bon et ne se rendaient plus chez Antoinette. Olga a bien hésité parfois, mais Claire restait ferme :

Tu veux redevenir bonne à tout faire pour Marie ? Vas-y seule !

Éric finit par venir. Il navait pas fière allure : barbe de plusieurs jours, veste sale.

Tiens donc, le grand absent, lança Claire en bloquant la porte. Que veux-tu, Éric ?

Fais pas ta maligne, Claire, il tenta de passer, elle tint bon. Maman va mal. Elle râle tout le temps.

Marie nen peut plus, elle dit que la vieille est devenue folle.

Que sest-il passé ? Olga arriva de la cuisine. Entre, Éric.

Maman, non, prévint Claire, mais Olga le fit entrer.

Éric saffala dans la cuisine.

Bref, Marie a posé un ultimatum : cest elle ou maman. Le bébé est tout le temps en train de hurler.

Maman vient toutes les dix minutes, donne des conseils : comment langer, comment nourrir. Elle crie que Marie est paresseuse, que les carreaux sont sales, partout cest la poussière.

Marie pleure, « je ne suis pas domestique, je suis épouse ».

Tu pourrais aider ta femme, fit Claire. Prends léponge, lave les carreaux !

Moi ? Éric la regarda comme si elle était cinglée. Je travaille, moi ! Je suis gardien ! Jsuis crevé ! Et puis, cest pas un boulot dhomme, ça !

Olga, tu comprends Tu pourrais pas, juste venir faire un peu de ménage ? Elle te paiera, un peu.

Me payer ? Olga eut un triste sourire. Éric, en trente ans, elle ne ma même jamais dit « merci ».

Et maintenant elle ta tout légué. À vous de vous occuper delle.

Allez, faites pas dhistoire, se lamenta Éric. Juste trois heures, hein : laver carreaux, la cuisine, un coup partout et cest bon…

Éric, rentre chez toi, Claire lui tapa lépaule. Rejoins Marie. Nous, chez Tata Antoinette, on ne viendra plus faire le ménage.

On pourra passer pour un thé. Rien que pour discuter de la pluie et du beau temps. Mais pour frotter le sol ? Ça jamais !

***

Un mois après, Claire finit malgré tout par rendre visite à tante Antoinette, sous la pression de sa mère.

Cest Marie qui ouvrit, une odeur épouvantable assenée au visage de Claire.

Lappartement empestait les chaussettes sales, la soupe oubliée, quelque chose décoeurant.

Vous cherchez qui ? demanda distraitement Marie.

Je veux voir Antoinette Dubois. Claire.

Ah, la petite nièce déserteuse Marie ricana. Tiens, maintenant je mets un visage sur le nom. Elle est dans sa chambre, en train de râler.

Claire entra dans la grande pièce. Antoinette Dubois était dans son vieux fauteuil. Mais finie la reine, maintenant cétait une dame toute ratatinée, recroquevillée.

Les fenêtres, autrefois rutilantes, étaient recouvertes de crasse, striées par la pluie. Les rideaux pendaient de travers, un crochet arraché.

Bonjour, tata Antoinette, Claire posa des chocolats sur la table.

La vieille releva la tête.

Te voilà gémit-elle. Tes venue pour voir comment je pourris, toute seule ?

Pourquoi seule ? Tas une famille. Ton fils, ta belle-fille, un petit-fils.

Famille Antoinette désigna la porte dun geste vague. Ils ont mis la serrure sur la mienne, hier. Paraît que je dois pas sortir quand ils reçoivent.

Éric Éric ne dit rien. Il mange juste les boulettes que Marie ramène du supermarché.

Saletés. Tout se dégrade, puisque madame na pas le temps. Elle ma dit : si cest sale, tas quà faire le ménage. Mais mes mains jy arrive plus, Claire, jy arrive plus

Elle fixa ses doigts noueux, puis éclata soudain en sanglots, comme une gamine.

Je leur ai tout donné, tu comprends Hier, Marie ma dit : « Tu pourrais vite libérer la place, mémé, il nous faut une chambre pour le petit ».

Éric a entendu, il na rien dit ! Il matait la télé

Claire sentit un pincement de pitié, mais se reprit.

Tata Antoinette, on prend un thé ?

Daccord si elle me laisse allumer la bouilloire. Elle dit que je gaspille le gaz.

La belle-fille passa la tête.

De quoi vous causez ? Marie sadossa au chambranle. Claire, tant que tes là, viens voir la salle de bain, le robinet fuit et Éric est incapable de le réparer. Et la cuvette des toilettes aurait besoin dun bon coup, aussi

Claire se tourna lentement vers elle.

Marie, ce nest pas clair ? Je suis ici en invitée. Pas en femme de ménage.

Fait pas ta mijaurée ! fit Marie. Les appartements tintéressaient pas, hein ? Alors prouve que tu tiens à ta grand-tante.

Juste de la tchatche, sinon. Nous, on a un bébé.

Les appartements, ce nest plus notre histoire, répondit calmement Claire. Antoinette Dubois les a déjà légués à Éric.

Donc, désormais, cest ton job le robinet, la cuvette, les vitres. Profitez-en !

Marie sétouffa avec sa pomme.

Mais qui va aider alors ? Cette vieille nest même pas foutue de laver une assiette !

Toi, Marie. Et ton mari.

Même le thé, on ne leur laissa pas partager la belle-fille, depuis longtemps maîtresse des lieux, mit Claire dehors.

***
Antoinette Dubois finit ses jours dans une maison de retraite.

Éric, désormais écrasé par sa femme, fut celui qui ly envoya de lui-même.

Un appartement vendu, une maison achetée au vert. Le couple coule des jours tranquilles à la campagne, et loue le bel appartement de quatre pièces.

Claire, tout de même, rend de temps en temps visite à la vieille parente. Elle a pitié de la vieille femme, qui a si mal géré tout ce quelle possédaitParfois, Antoinette reconnaît Claire, parfois non. Elle répète : « Les familles, cest plus ce que cétait. » Par la fenêtre de la chambre, le parc de la résidence flamboie darbres et de cris denfants sons de la vie qui continue, très loin delle.

Ce soir-là, Claire apporte une brioche, du thé, serre la main ridée. Au moment de partir, Antoinette la retient dun geste hésitant.

Claire Tu reviens, hein ?

Claire se penche, rassurante, le cœur serré dun mélange de chagrin et de tendresse.

Oui, tata. Je reviendrai. Mais tu sais, je ne laverai pas les carreaux.

Antoinette hésite, puis laisse échapper un rictus fatigué presque un sourire, si brisé soit-il.

Dehors, sur le seuil, Claire croise une aide-soignante affairée. La vie, ici, se partage différemment: par instants, entre deux portes, une chanson, une gentillesse, un sourire non payé.

Claire inspire lair frais, laisse derrière elle lombre dun appartement où tout brillait, sauf lamour. Elle rejoint Olga, qui attend sur le banc du jardin.

Le printemps perce les branches. Autour delles, les familles rient, roulent des poussettes ; le parfum du renouveau.

Main dans la main, mère et fille repartent, le pas léger décidées, désormais, à nhériter que du meilleur: la liberté daimer sans se sacrifier.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

16 − eleven =

La famille, c’est sacré… ou pas ! — Quelles histoires d’appartements ! — soupira le cousin en haussant les épaules. — Maud a déjà préparé les papiers pour vendre l’un des logements et acheter une maison à la campagne. La mère, elle, doit aller dans le plus petit. Et maintenant, maman se braque : « Mes murs, je ne pars nulle part. » Des disputes tous les jours. Maud dit que si maman ne dégage pas, elle embarque l’enfant et s’en va. Et moi… je me suis attaché à mon fils. Claire écoutait sans savoir si elle devait en rire ou s’énerver. — Donc, Maud compte vendre l’héritage avant même de l’avoir reçu et caser la tante Antoinette dans un studio ? Charmant. Et vous voulez qu’on vienne la convaincre de vous laisser vivre votre belle vie, c’est ça ? — Ben ouais, — grommela Valentin. — Après tout, vous l’aimez. On est de la famille, non ? Claire ôta ses gants en latex avec un claquement humide et désagréable. Ses doigts étaient tout fripés de l’eau et de la javel. Elle regarda ses mains, puis la fenêtre immaculée réfléchissant le soleil couchant, et sentit la moutarde lui monter au nez. C’était la dernière fenêtre à laver dans le grand appartement de tante Antoinette, quatre pièces. — Claire, tu as fini ? — lança une voix autoritaire. — Viens en cuisine, j’ai fait la liste de ce qu’il faut acheter à la pharmacie. Et puis les rideaux… Tu ne les as pas remis ! Ils prennent la poussière sur le balcon. Claire passa dans le couloir et jeta un œil au salon. Antoinette Pétrova, assise dans son fauteuil préféré, forteresse de coussins, désignait d’un geste impérieux la table de la cuisine. — Tante Antoinette, — Claire s’efforçait de contrôler le tremblement dans sa voix. — Je suis là depuis neuf heures ce matin. Les sols, puis les fenêtres, les lustres. J’en peux juste plus. J’ai le dos en compote. — À ton âge, se plaindre du dos ? — répliqua Antoinette Pétrova d’un geste dédaigneux. — À 25 ans ! À mon époque, je faisais deux shifts à l’usine et j’entretenais la maison après. Ta mère, la dernière fois, elle allait plus vite. La jeunesse n’est plus ce qu’elle était… Claire prit la liste en silence. D’abord la grand-mère, la sœur cadette d’Antoinette, venait « aider », puis ce fut au tour de sa mère, et désormais elle. Antoinette avait toujours été la « doyenne » spéciale de la famille. Elle possédait deux appartements dans le même immeuble — l’un pour elle, l’autre, dans l’escalier voisin, pour son fils unique Valentin. Valentin venait de fêter ses cinquante ans. Une vie à travailler comme gardien ou homme d’entretien, à tirer le diable par la queue. Il ne ramenait jamais d’argent. Il passait voir sa mère tous les jours, mais uniquement pour emporter des boîtes pleine de boulettes maison. Laver les vitres ou les rideaux ne lui était pas destiné — « C’est pas un boulot d’homme ! » répétait tante Antoinette. — Valentin passera demain, — ajouta Antoinette Pétrova en rajustant son châle. — Prépare-lui un sac avec ce que j’ai acheté. Je ne peux pas porter tout ça, c’est lourd. Claire remit la liste sur la table. — Tante Antoinette, je ne viendrai pas demain. Ni après-demain non plus. Antoinette Pétrova en resta interloquée de tant d’insolence. — Depuis quand t’es trop occupée ? Ta mère en faisait plus que toi, et elle n’a jamais rechigné ! — Parce que Valentin a désormais une femme. Maud, non ? — Claire s’adossa à la porte. — Elle est plus jeune que maman, pleine d’énergie. Et vit dans l’escalier voisin. Deux minutes à pieds. — Maud…, — Antoinette Pétrova serra les lèvres, le visage fripé comme une pomme cuite. — Maud est une femme sérieuse. Enceinte. Elle a déjà un fils, le petit va à l’école. Elle n’a pas le temps de laver mes fenêtres ! Elle doit préparer son nid. — Enceinte ? — Claire ne put s’empêcher de rire. — Valentin a cinquante ans. Maud a quoi… la quarantaine ? Elle a débarqué enceinte… Valentin est certain que c’est de lui ? — Comment peux-tu dire ça ! — s’étrangla la vieille dame. — C’est le sang de la famille ! Mon fils l’a dit : c’est son enfant. Enfin un héritier. Sinon, tout pour vous… Voilà. Claire savait qu’un jour le moment viendrait. Antoinette avait toujours sous-entendu : « Valentin est seul, pas d’enfants, quand je partirai, les deux appartements ce sera pour Olga et Claire. » C’est pour ça qu’elles ont récuré des années les sols, tout en encaissant sans broncher les reproches. — Donc, maintenant, les héritiers, c’est Maud et ses enfants ? — Claire ramassa son sac. — Eh bien, c’est juste. Félicitations. — Pas la peine de faire la tête ! — s’emporta Antoinette Pétrova. — La famille, c’est sacré. J’ai promis à Valentin de tout lui léguer, pour que sa famille ne soit pas à l’étroit. Et vous… après tout, vous n’aidiez pas QUE pour un appartement ? Un peu de conscience ! — J’en ai, tante Antoinette. C’est pour ça que je pars. Et je ne laverai plus vos fenêtres. Les listes de courses, envoyez-les à Maud par SMS. Elle, elle est l’héritière, à elle de bosser. Claire sortit sans attendre de réponse. Les imprécations pleuvaient derrière elle. *** Une semaine plus tard, réunion de crise chez Claire. Sa mère, Olga, pleurait dans la cuisine. — Claire, elle m’a appelée. Trois heures à me hurler dessus ! Qu’on l’abandonne, que Valentin est toujours aux garages, que Maud souffre de nausées et ne peut même pas supporter l’odeur de la poussière ! — Maman, stop, — Claire lui posa une tasse de thé. — Tu entends ce que tu dis ? La nausée l’empêche d’aller acheter du pain et de rendre visite à la vieille ? Ça fait six mois que Maud vit là, elle a déjà lavé UNE assiette ? — Non… Tante Antoinette dit qu’elle est « invitée, pour l’instant ». — Invitée ? Elle a déjà fait mettre son nom sur la boîte aux lettres ! Valentin m’a tout raconté. Elle projette déjà de refaire la déco de la quatre-pièces, à la succession, tu parles. Sa mère soupira, s’essuya le front. — Quand même, ce n’est pas humain… On a toujours aidé. Ta grand-mère disait : « N’abandonnez pas Antoinette, elle a son caractère, mais c’est la famille. » — La famille n’agit pas comme ça. Ça fait des années qu’elle s’est servie de nous comme femmes de ménage bénévoles. Dès qu’une intrépide avec un bébé est apparue, dehors ! Tu sais quoi ? Qu’elle demande à Maud pour laver les vitres ! Le téléphone d’Olga vibra sur la table : « Tante Antoinette ». — Ne réponds pas, — trancha Claire. — Allez, maman. Une fois. Ne décroche pas. — Elle appellera jusqu’à ce que la batterie lâche… — Qu’elle fasse. Deux heures plus tard, le téléphone se tut. Mais le portable de Claire sonna aussitôt. SMS de Valentin : « Dis, la petite, maman t’appelle, pourquoi tu réponds pas ? Elle a la tension, ya rien à bouffer. Bougez-vous, sinon je viens régler ça autrement. » Claire répondit illico : « Valentin, t’es mari et papa. T’as une femme jeune à la maison. Va au magasin toi-même, ou envoie Maud faire une balade, c’est bon pour une femme enceinte. On ne s’occupe plus de votre famille. Salut ! » *** Après trois mois, ni Claire ni sa mère n’avaient mis les pieds chez Antoinette. Olga voulait y aller, mais Claire était intraitable : — Tu veux rejouer les bonnes ? Vas-y ! Valentin finit par débarquer. Pas très frais, mal rasé, manteau sale. — Ah, le revoilà… — marmonna Claire en barrant la porte. — Qu’est-ce que tu veux, Valentin ? — Oh, Claire, fais pas ta maline, — tenta-t-il d’entrer, mais Claire resta ferme. — Maman va pas bien. Elle fait des caprices. Maud s’entend plus avec elle : la vieille devient dingue, elle dit. — Qu’est-ce qu’il se passe ? — Olga s’approcha. — Viens, Valentin. — Maman, non, — prévint Claire, mais Olga fit entrer Valentin. Il s’affala sur une chaise, soupira. — Bref, Maud a dit : c’est elle ou maman. Le bébé vient de naître, il hurle. Maman débarque toutes les demi-heures, explique comment nourrir, donner le bain… Elle crie que Maud ne fait rien, que tout est sale. Maud pleure, dit qu’elle est épouse, pas domestique. — Eh bien, aide ta femme ! — fit Claire, ironique. — Prends un chiffon, lave donc les carreaux. — Moi ? — Valentin la regarda stupéfait. — Je bosse ! Je suis gardien, j’suis crevé. Et puis c’est pas un boulot pour homme, laver les appuis de fenêtre… — Olga, vais-y, fais un brin de ménage, ça vous prend trois heures, c’est rien : vitres, cuisine, poussière, serpillière. — Valentin, rentre chez toi, — trancha Claire. — Occupe-toi de Maud. Nous, on revient plus nettoyer chez ta mère. On viendra pour un thé, juste discuter météo. Mais nettoyer ? C’est fini ! *** Un mois plus tard, Claire céda sous la pression maternelle et vint voir tante Antoinette. C’est Maud qui ouvrit la porte, et une odeur pestilentielle la cueillit au visage. Dans l’appartement, ça puait… la chaussette sale, la soupe aigre et je vous passe la suite. — Vous cherchez qui ? — lança Maud, blasée. — Je viens voir Antoinette Pétrova. Claire. — Ah, la petite-cousine déserteuse… — Maud ricana. — On m’en a parlé… Va dans la chambre, elle boude. Claire entra dans le grand salon. Antoinette Pétrova, assise dans le même fauteuil, n’était plus la matriarche imposante, mais une mamie ratatinée. Les fenêtres autrefois étincelantes étaient ternies, pleines de traces. Les rideaux pendaient de traviole. — Bonjour, tante Antoinette, — Claire posa des chocolats sur la table. La vieille releva la tête. — T’es venue… — gémit-elle. — Me voir pourrir toute seule ? — Allons… Vous avez la famille. Fils, belle-fille, petit-fils. — La famille… — Antoinette désigna la porte. — Hier, ils ont mis une serrure à ma chambre. Pour que je sorte pas quand ils reçoivent des amis. Valentin… il dit rien. Il mange les boulettes que Maud ramène du supermarché. Beurk. C’est de la bouffe infecte. On vit dans la crasse parce que madame belle-fille a pas le temps. Elle dit que si c’est sale, à moi de laver. Mais j’ai plus de force, Claire… plus du tout. Elle regarda ses doigts tordus, se mit à sangloter comme une fillette. — Je leur ai tout donné… Et hier, Maud m’a lancé : « Vivement que tu libères la chambre, on veut faire une salle de jeux. » Valentin n’a rien répondu ! Il fixait la télé… Claire sentit la pitié monter, mais se força à rester de marbre. — On boit un thé, tante Antoinette ? — Si elle me laisse mettre l’eau à chauffer. Elle dit que je gaspille le gaz. Maud passa la tête. — On complote ? — lança-t-elle en coin. — Claire, tant que t’es là, tu jettes un œil à la salle de bains ? Le robinet fuit, Valentin sait pas réparer. Et les WC sont à décrasser… Claire se retourna lentement. — Maud, vous semblez oublier que je suis invitée, pas femme de ménage. — Oh ça va ! — ricana Maud. — Vous ne vouliez pas les appartements, montrez donc combien vous tenez à la mamie ! Parler, c’est facile. Mais avec Valentin, on n’a pas le temps, on a un gosse. — On n’a pas besoin des appartements, — répondit calmement Claire. — Antoinette les a déjà légués à Valentin. Donc, les problèmes de robinet, toilettes et carreaux, c’est à vous de gérer. Profitez ! Maud en avala de travers. — Mais qui va donc aider la vieille ? Elle peut même pas se laver une assiette ! — Vous, Maud. Vous et votre mari. Pas de thé accordé — Maud, déjà maîtresse autoproclamée des lieux, mit Claire à la porte. *** Antoinette Pétrova finit ses jours dans une maison de retraite. Valentin, complètement sous la coupe de sa femme, y a placé sa mère lui-même. Un des appartements a été vendu, ils ont acheté une maison de campagne. Ils vivent à leur rythme : maison à la campagne et location de la quatre-pièces. Claire passe parfois voir la vieille par pitié, en se disant que la tante n’a vraiment pas su gérer son héritage…
Un père expulsé de son foyer retrouve l’espoir grâce à une main tendue.