– Allô… Vas-y… Ce n’est pas Vas-y, c’est Hélène… – Hélène ? Mais vous êtes qui ?… – Madame, c’est plutôt vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Vous vouliez quelque chose ?… Il n’est pas là, il a du retard au travail… J’ai senti ma tête tourner, j’ai remarqué des gouttes rouges sur le carrelage, mon ventre se contractait violemment, je me tordais de douleur… Je sentais que le bébé allait arriver d’une minute à l’autre. Mon mari Vincent travaille à l’étranger depuis cinq ans. Une fois chauffeur poids lourd en Allemagne, une autre fois sur des chantiers en Pologne. Il est parti à cause de l’argent. On a deux garçons, on voulait leur offrir le meilleur avenir. Et on savait trop bien qu’en France, on n’arriverait à rien. Et tu sais, là-bas, il a eu de la chance. Une fois par mois, il nous envoyait des colis de nourriture: conserves, pâtes, huile, friandises. Et il me virait aussi de l’argent sur mon compte pour que je le place à la banque. On a réussi à mettre assez de côté, pour offrir un appartement à l’aîné. Tout allait bien, du moins je croyais. Mais il y a quelques mois, j’ai senti que quelque chose clochait dans mon corps. Ma première pensée: la ménopause. Mais non. Je prenais du poids, je dormais tout le temps, je mangeais trop et mon humeur changeait sans raison. Tous les signes disaient que j’étais enceinte. Enceinte, à 45 ans ? Impossible. Mais le test affichait bien deux traits rouges. Je n’ai rien voulu dire aux enfants ni aux belles-filles. Pourquoi faire ? Pour qu’on me traite de folle, que leur mère a perdu la tête à son âge ? J’ai décidé de cacher ma grossesse. L’hiver arrivait, je portais des vêtements amples et chauds, sous la doudoune le ventre ne se voyait pas. Mais je ne voulais pas garder ce bébé. Certains diront que je n’ai pas Dieu dans le cœur. Mais à 45 ans, on n’est plus jeune. J’ai des fils, des petits-enfants, je veux leur consacrer du temps, pas courir après les couches. En plus, pas d’argent pour un troisième enfant. Vincent devrait repartir à l’étranger, et sans lui, je ne peux pas. Mais c’était trop tard pour avorter, trop dangereux. Alors j’ai essayé de me convaincre que tout irait bien. Peut-être que Vincent serait heureux d’avoir une fille ? J’ai décidé de l’appeler sur Skype pour lui annoncer la nouvelle, seulement en audio. – Allô, Vincent… – Ce n’est pas Vincent. C’est Hélène. – Hélène ? Vous êtes qui ? – Madame, c’est vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Il n’est pas là, il travaille. J’ai raccroché aussitôt et j’ai fondu en larmes. C’est la vie, un homme peut tromper sa femme n’importe où et avec n’importe qui. J’ai voulu divorcer, jeter ses affaires dehors, ne plus le voir ni l’entendre. Mais j’espérais qu’il reviendrait à la famille en apprenant la naissance. Il devait rentrer en février pour l’anniversaire des fils, il avait posé une semaine. J’ai rêvé qu’on se promenait tous les trois dans le parc ; Vincent tenait la petite fille par la main. Le 14 février, pour la Saint-Valentin, Vincent est arrivé. J’ai préparé un dîner romantique, allumé des bougies, mis de la musique. L’ambiance parfaite. – Vincent, j’ai une surprise pour toi. Je suis enceinte. On dit que c’est une fille. – Espèce de garce ! – cria-t-il. Il était rouge de colère, a renversé les assiettes, a tapé du poing sur la table : – Pendant que je bosse comme un chien, tu couches à droite à gauche ? Et tu veux me coller ce bâtard ? – Vincent, laisse-moi expliquer… – Dégage, je ne veux plus te voir ! – Il m’a poussée, mon ventre a cogné le bord de la table, je suis tombée. Vincent est parti, a pris sa valise, a claqué la porte. Ma tête tournait, j’ai vu des gouttes de sang sur le sol, mon ventre se tordait. J’ai à peine eu la force d’appeler les urgences. Je sentais que le bébé arrivait. Quand les médecins sont arrivés, je tenais déjà ma fille dans les bras. Elle dormait paisiblement, sans pleurer. – Alors, maman, on y va avec nous ? – Non. Prenez-la, je ne veux pas de cette enfant. – Quoi ? Comment ça ? – Prenez-la, je vous dis ! C’est elle qui a détruit ma famille. Peut-être que quelqu’un l’aimera, mais pas moi. Prenez-la, je ne veux pas la voir ! Sans aucun remords, j’ai confié la petite aux médecins. Ils m’ont auscultée chez moi, tout allait bien, l’accouchement s’est passé facilement. Quand l’ambulance est repartie, j’ai rangé la maison, pris une douche et suis allée dormir. Aucun de mes enfants ne sait que j’ai abandonné la petite. Chaque jour je vais à l’église et je prie pour qu’elle trouve une famille et grandisse heureuse. Je le sais, je ne m’en sortirais pas. Je ne veux plus les tourments de la maternité. Je veux juste que Vincent revienne. Mais il est reparti en Allemagne, il ne parle qu’aux fils. Vous pouvez dire que je suis une femme dérangée. Mais j’ai choisi mon mari, pas cet enfant. Que Dieu me juge.

Allô Luc ?
Ce nest pas Luc. Cest Bérengère
Bérengère ? Mais qui êtes-vous ?
Ma chère, plutôt, qui êtes-vous ? Je suis la petite amie de Luc. Vous aviez quelque chose à lui dire ? Mon homme nest pas là, il termine tard au boulot

Jai senti une drôle de sensation, failli vaciller, remarqué des gouttelettes rouges sur le carrelage. Le ventre serré à men tordre Je sentais bien que le bébé voulait faire son entrée.

Mon mari, Luc, migrateur invétéré, partait travailler en Suisse depuis déjà cinq ans. Camionneur là-bas, peintre-décorateur avant en Belgique. Tout ça pour quelques euros de plus. Pour nos deux garçons, on espérait leur offrir des lendemains radieux et soyons honnête, en France, le rêve avait un peu du plomb dans laile.

Mais figurez-vous, Luc avait trouvé le filon. Tous les mois, il menvoyait des cartons de victuailles conserves bio, lentilles, huile dolive, chocolats suisses et il créditait mon compte bancaire de jolies sommes. Jai fait fructifier tout ça à la Caisse dÉpargne, on a réussi à mettre de côté assez pour offrir à laîné un studio à Lyon. Pas mal, non ?

On aurait pu croire que tout roulait. Mais voilà que, il y a quelques mois, je me suis sentie bizarre. Première pensée : la ménopause, normal à mon âge, non ? Mais non ! Je dormais tout le temps, mangeais comme trois, humeur en montagnes russes Internet a tranché : enceinte ! Mais à quarante-cinq ans ? Allons donc ! Jai voulu en avoir le cœur net, acheté un test. Et là deux barres bien rouges, bien nettes.

Ni les gars, ni mes belles-filles nont été mis au courant. À quoi bon ? Imaginez leur hilarité : leur mère qui perd la tête en prenant un nouveau départ surprise. Alors jai caché la grossesse. Lhiver arrivait, pratique, jai empilé pulls et manteaux. Sous la doudoune, personne ne devinait rien.

Mais franchement, cette maternité tardive ne me faisait pas sauter de joie. On dira que je nai pas la foi, mais à mon âge, on aspire à accompagner ses enfants et ses petits-enfants, pas à refaire le cycle des couches et petits pots. Et puis, on na pas de quoi nourrir une troisième bouche, Luc allait devoir repartir, et moi seule à Bordeaux, ça ne me disait rien.

Jai bien tenté, à la clinique, mais trop tard, les médecins mont dit que cétait risqué. Alors je me suis convaincue, peut-être que Luc serait heureux dêtre encore papa, qui sait ? Jai essayé de lui annoncer sur Skype, sans caméra, juste le micro.

Allô, Luc ?
Ce nest pas Luc. Cest Bérengère.
Bérengère ? Mais qui êtes-vous ?
Ma chère, qui êtes-vous ? Je suis la petite amie de Luc. Il nest pas là, il travaille tard.

Jai raccroché sec, fondant en larmes. Voilà, on croit tout maîtriser et paf Monsieur va distraire sa paie ailleurs Jétais prête à demander le divorce, jeter ses affaires par la fenêtre du 3e, ne plus jamais entendre parler de Luc.

Mais au fond, jespérais quil reviendrait, attendri, apprenant quil allait être papa dune fille. Je savais quen février il devait rentrer pour les anniversaires des garçons, on lui accordait des congés. Jai même rêvé quon se promenait tous les trois au Parc de la Tête dOr, Luc tenant notre fille par la main, moi de lautre côté.

Et puis le 14 février, jour des amoureux, Luc est revenu. Javais sorti le grand jeu : dîner aux chandelles, musique douce, atmosphère romantique.

Luc, jai une surprise pour toi. Je suis enceinte. Les sages-femmes disent que cest une fille.
Oh la traîtresse ! il a hurlé.

Et le voilà rouge de colère, balançant les assiettes à terre, tapant du poing sur la table :
Alors pendant que je bosse comme un âne là-bas, tu me trompes par ici, et tu veux que je porte ce bébé sur le dos ?

Attends, Luc, laisse-moi texpliquer.
Dégage. Je ne veux plus te voir ! Il ma repoussée si fort que mon ventre a heurté le coin de la table, je suis tombée.

Luc est parti, emportant sa valise, la porte claquant comme un tambour de guerre. Javais la tête qui tournait, les petites gouttes rouges sur le sol, douleur atroce au ventre Jai réussi à attraper mon téléphone et appeler le SAMU, sentant le bébé prêt à sortir.

Quand les médecins sont arrivés, jétais déjà là, avec notre fille dans les bras. Elle dormait, paisible, comme un ange, sans pleurer.

Alors, madame, on vous emmène ?
Non. Emmenez lenfant, je nen veux pas.

Comment ça ?
Comme ça, je vous dis ! Prenez-la, cette gamine ma détruit ma famille ! Peut-être que quelquun laimera, mais ce ne sera pas moi. Emmenez-la, je ne veux pas la voir !

Aucun remords, je lai confiée au docteur. Ils mont auscultée à la maison ; rien à signaler, laccouchement sétait déroulé tranquillement. Quand lambulance est repartie, jai rangé lappartement, pris une douche, filé au lit.

Personne ne sait que jai confié la petite à dautres bras. Tous les jours, je vais à léglise, je prie pour quelle grandisse en pleine santé et quelle trouve une famille. Je sais bien que je naurais pas pu y arriver. Je ne veux pas revivre la maternité à nouveau. Ce que je désire, cest que Luc revienne à la maison. Mais il est reparti à Zurich, il ne parle quaux garçons.

On dira que je suis une mère pas nette, mais moi, jai choisi mon mari, pas lenfant. Que Dieu fasse ce quil veut.

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– Allô… Vas-y… Ce n’est pas Vas-y, c’est Hélène… – Hélène ? Mais vous êtes qui ?… – Madame, c’est plutôt vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Vous vouliez quelque chose ?… Il n’est pas là, il a du retard au travail… J’ai senti ma tête tourner, j’ai remarqué des gouttes rouges sur le carrelage, mon ventre se contractait violemment, je me tordais de douleur… Je sentais que le bébé allait arriver d’une minute à l’autre. Mon mari Vincent travaille à l’étranger depuis cinq ans. Une fois chauffeur poids lourd en Allemagne, une autre fois sur des chantiers en Pologne. Il est parti à cause de l’argent. On a deux garçons, on voulait leur offrir le meilleur avenir. Et on savait trop bien qu’en France, on n’arriverait à rien. Et tu sais, là-bas, il a eu de la chance. Une fois par mois, il nous envoyait des colis de nourriture: conserves, pâtes, huile, friandises. Et il me virait aussi de l’argent sur mon compte pour que je le place à la banque. On a réussi à mettre assez de côté, pour offrir un appartement à l’aîné. Tout allait bien, du moins je croyais. Mais il y a quelques mois, j’ai senti que quelque chose clochait dans mon corps. Ma première pensée: la ménopause. Mais non. Je prenais du poids, je dormais tout le temps, je mangeais trop et mon humeur changeait sans raison. Tous les signes disaient que j’étais enceinte. Enceinte, à 45 ans ? Impossible. Mais le test affichait bien deux traits rouges. Je n’ai rien voulu dire aux enfants ni aux belles-filles. Pourquoi faire ? Pour qu’on me traite de folle, que leur mère a perdu la tête à son âge ? J’ai décidé de cacher ma grossesse. L’hiver arrivait, je portais des vêtements amples et chauds, sous la doudoune le ventre ne se voyait pas. Mais je ne voulais pas garder ce bébé. Certains diront que je n’ai pas Dieu dans le cœur. Mais à 45 ans, on n’est plus jeune. J’ai des fils, des petits-enfants, je veux leur consacrer du temps, pas courir après les couches. En plus, pas d’argent pour un troisième enfant. Vincent devrait repartir à l’étranger, et sans lui, je ne peux pas. Mais c’était trop tard pour avorter, trop dangereux. Alors j’ai essayé de me convaincre que tout irait bien. Peut-être que Vincent serait heureux d’avoir une fille ? J’ai décidé de l’appeler sur Skype pour lui annoncer la nouvelle, seulement en audio. – Allô, Vincent… – Ce n’est pas Vincent. C’est Hélène. – Hélène ? Vous êtes qui ? – Madame, c’est vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Il n’est pas là, il travaille. J’ai raccroché aussitôt et j’ai fondu en larmes. C’est la vie, un homme peut tromper sa femme n’importe où et avec n’importe qui. J’ai voulu divorcer, jeter ses affaires dehors, ne plus le voir ni l’entendre. Mais j’espérais qu’il reviendrait à la famille en apprenant la naissance. Il devait rentrer en février pour l’anniversaire des fils, il avait posé une semaine. J’ai rêvé qu’on se promenait tous les trois dans le parc ; Vincent tenait la petite fille par la main. Le 14 février, pour la Saint-Valentin, Vincent est arrivé. J’ai préparé un dîner romantique, allumé des bougies, mis de la musique. L’ambiance parfaite. – Vincent, j’ai une surprise pour toi. Je suis enceinte. On dit que c’est une fille. – Espèce de garce ! – cria-t-il. Il était rouge de colère, a renversé les assiettes, a tapé du poing sur la table : – Pendant que je bosse comme un chien, tu couches à droite à gauche ? Et tu veux me coller ce bâtard ? – Vincent, laisse-moi expliquer… – Dégage, je ne veux plus te voir ! – Il m’a poussée, mon ventre a cogné le bord de la table, je suis tombée. Vincent est parti, a pris sa valise, a claqué la porte. Ma tête tournait, j’ai vu des gouttes de sang sur le sol, mon ventre se tordait. J’ai à peine eu la force d’appeler les urgences. Je sentais que le bébé arrivait. Quand les médecins sont arrivés, je tenais déjà ma fille dans les bras. Elle dormait paisiblement, sans pleurer. – Alors, maman, on y va avec nous ? – Non. Prenez-la, je ne veux pas de cette enfant. – Quoi ? Comment ça ? – Prenez-la, je vous dis ! C’est elle qui a détruit ma famille. Peut-être que quelqu’un l’aimera, mais pas moi. Prenez-la, je ne veux pas la voir ! Sans aucun remords, j’ai confié la petite aux médecins. Ils m’ont auscultée chez moi, tout allait bien, l’accouchement s’est passé facilement. Quand l’ambulance est repartie, j’ai rangé la maison, pris une douche et suis allée dormir. Aucun de mes enfants ne sait que j’ai abandonné la petite. Chaque jour je vais à l’église et je prie pour qu’elle trouve une famille et grandisse heureuse. Je le sais, je ne m’en sortirais pas. Je ne veux plus les tourments de la maternité. Je veux juste que Vincent revienne. Mais il est reparti en Allemagne, il ne parle qu’aux fils. Vous pouvez dire que je suis une femme dérangée. Mais j’ai choisi mon mari, pas cet enfant. Que Dieu me juge.
Une semaine avant la Journée de la femme, je viens tout juste de sortir du tribunal. Les larmes me brouillaient la vue. Une seule phrase résonnait dans ma tête : « Vous n’êtes plus mari et femme. »