– Allô… Vas-y… Ce n’est pas Vas-y, c’est Hélène… – Hélène ? Mais vous êtes qui ?… – Madame, c’est plutôt vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Vous vouliez quelque chose ?… Il n’est pas là, il a du retard au travail… J’ai senti ma tête tourner, j’ai remarqué des gouttes rouges sur le carrelage, mon ventre se contractait violemment, je me tordais de douleur… Je sentais que le bébé allait arriver d’une minute à l’autre. Mon mari Vincent travaille à l’étranger depuis cinq ans. Une fois chauffeur poids lourd en Allemagne, une autre fois sur des chantiers en Pologne. Il est parti à cause de l’argent. On a deux garçons, on voulait leur offrir le meilleur avenir. Et on savait trop bien qu’en France, on n’arriverait à rien. Et tu sais, là-bas, il a eu de la chance. Une fois par mois, il nous envoyait des colis de nourriture: conserves, pâtes, huile, friandises. Et il me virait aussi de l’argent sur mon compte pour que je le place à la banque. On a réussi à mettre assez de côté, pour offrir un appartement à l’aîné. Tout allait bien, du moins je croyais. Mais il y a quelques mois, j’ai senti que quelque chose clochait dans mon corps. Ma première pensée: la ménopause. Mais non. Je prenais du poids, je dormais tout le temps, je mangeais trop et mon humeur changeait sans raison. Tous les signes disaient que j’étais enceinte. Enceinte, à 45 ans ? Impossible. Mais le test affichait bien deux traits rouges. Je n’ai rien voulu dire aux enfants ni aux belles-filles. Pourquoi faire ? Pour qu’on me traite de folle, que leur mère a perdu la tête à son âge ? J’ai décidé de cacher ma grossesse. L’hiver arrivait, je portais des vêtements amples et chauds, sous la doudoune le ventre ne se voyait pas. Mais je ne voulais pas garder ce bébé. Certains diront que je n’ai pas Dieu dans le cœur. Mais à 45 ans, on n’est plus jeune. J’ai des fils, des petits-enfants, je veux leur consacrer du temps, pas courir après les couches. En plus, pas d’argent pour un troisième enfant. Vincent devrait repartir à l’étranger, et sans lui, je ne peux pas. Mais c’était trop tard pour avorter, trop dangereux. Alors j’ai essayé de me convaincre que tout irait bien. Peut-être que Vincent serait heureux d’avoir une fille ? J’ai décidé de l’appeler sur Skype pour lui annoncer la nouvelle, seulement en audio. – Allô, Vincent… – Ce n’est pas Vincent. C’est Hélène. – Hélène ? Vous êtes qui ? – Madame, c’est vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Il n’est pas là, il travaille. J’ai raccroché aussitôt et j’ai fondu en larmes. C’est la vie, un homme peut tromper sa femme n’importe où et avec n’importe qui. J’ai voulu divorcer, jeter ses affaires dehors, ne plus le voir ni l’entendre. Mais j’espérais qu’il reviendrait à la famille en apprenant la naissance. Il devait rentrer en février pour l’anniversaire des fils, il avait posé une semaine. J’ai rêvé qu’on se promenait tous les trois dans le parc ; Vincent tenait la petite fille par la main. Le 14 février, pour la Saint-Valentin, Vincent est arrivé. J’ai préparé un dîner romantique, allumé des bougies, mis de la musique. L’ambiance parfaite. – Vincent, j’ai une surprise pour toi. Je suis enceinte. On dit que c’est une fille. – Espèce de garce ! – cria-t-il. Il était rouge de colère, a renversé les assiettes, a tapé du poing sur la table : – Pendant que je bosse comme un chien, tu couches à droite à gauche ? Et tu veux me coller ce bâtard ? – Vincent, laisse-moi expliquer… – Dégage, je ne veux plus te voir ! – Il m’a poussée, mon ventre a cogné le bord de la table, je suis tombée. Vincent est parti, a pris sa valise, a claqué la porte. Ma tête tournait, j’ai vu des gouttes de sang sur le sol, mon ventre se tordait. J’ai à peine eu la force d’appeler les urgences. Je sentais que le bébé arrivait. Quand les médecins sont arrivés, je tenais déjà ma fille dans les bras. Elle dormait paisiblement, sans pleurer. – Alors, maman, on y va avec nous ? – Non. Prenez-la, je ne veux pas de cette enfant. – Quoi ? Comment ça ? – Prenez-la, je vous dis ! C’est elle qui a détruit ma famille. Peut-être que quelqu’un l’aimera, mais pas moi. Prenez-la, je ne veux pas la voir ! Sans aucun remords, j’ai confié la petite aux médecins. Ils m’ont auscultée chez moi, tout allait bien, l’accouchement s’est passé facilement. Quand l’ambulance est repartie, j’ai rangé la maison, pris une douche et suis allée dormir. Aucun de mes enfants ne sait que j’ai abandonné la petite. Chaque jour je vais à l’église et je prie pour qu’elle trouve une famille et grandisse heureuse. Je le sais, je ne m’en sortirais pas. Je ne veux plus les tourments de la maternité. Je veux juste que Vincent revienne. Mais il est reparti en Allemagne, il ne parle qu’aux fils. Vous pouvez dire que je suis une femme dérangée. Mais j’ai choisi mon mari, pas cet enfant. Que Dieu me juge.

Allô Luc ?
Ce nest pas Luc. Cest Bérengère
Bérengère ? Mais qui êtes-vous ?
Ma chère, plutôt, qui êtes-vous ? Je suis la petite amie de Luc. Vous aviez quelque chose à lui dire ? Mon homme nest pas là, il termine tard au boulot

Jai senti une drôle de sensation, failli vaciller, remarqué des gouttelettes rouges sur le carrelage. Le ventre serré à men tordre Je sentais bien que le bébé voulait faire son entrée.

Mon mari, Luc, migrateur invétéré, partait travailler en Suisse depuis déjà cinq ans. Camionneur là-bas, peintre-décorateur avant en Belgique. Tout ça pour quelques euros de plus. Pour nos deux garçons, on espérait leur offrir des lendemains radieux et soyons honnête, en France, le rêve avait un peu du plomb dans laile.

Mais figurez-vous, Luc avait trouvé le filon. Tous les mois, il menvoyait des cartons de victuailles conserves bio, lentilles, huile dolive, chocolats suisses et il créditait mon compte bancaire de jolies sommes. Jai fait fructifier tout ça à la Caisse dÉpargne, on a réussi à mettre de côté assez pour offrir à laîné un studio à Lyon. Pas mal, non ?

On aurait pu croire que tout roulait. Mais voilà que, il y a quelques mois, je me suis sentie bizarre. Première pensée : la ménopause, normal à mon âge, non ? Mais non ! Je dormais tout le temps, mangeais comme trois, humeur en montagnes russes Internet a tranché : enceinte ! Mais à quarante-cinq ans ? Allons donc ! Jai voulu en avoir le cœur net, acheté un test. Et là deux barres bien rouges, bien nettes.

Ni les gars, ni mes belles-filles nont été mis au courant. À quoi bon ? Imaginez leur hilarité : leur mère qui perd la tête en prenant un nouveau départ surprise. Alors jai caché la grossesse. Lhiver arrivait, pratique, jai empilé pulls et manteaux. Sous la doudoune, personne ne devinait rien.

Mais franchement, cette maternité tardive ne me faisait pas sauter de joie. On dira que je nai pas la foi, mais à mon âge, on aspire à accompagner ses enfants et ses petits-enfants, pas à refaire le cycle des couches et petits pots. Et puis, on na pas de quoi nourrir une troisième bouche, Luc allait devoir repartir, et moi seule à Bordeaux, ça ne me disait rien.

Jai bien tenté, à la clinique, mais trop tard, les médecins mont dit que cétait risqué. Alors je me suis convaincue, peut-être que Luc serait heureux dêtre encore papa, qui sait ? Jai essayé de lui annoncer sur Skype, sans caméra, juste le micro.

Allô, Luc ?
Ce nest pas Luc. Cest Bérengère.
Bérengère ? Mais qui êtes-vous ?
Ma chère, qui êtes-vous ? Je suis la petite amie de Luc. Il nest pas là, il travaille tard.

Jai raccroché sec, fondant en larmes. Voilà, on croit tout maîtriser et paf Monsieur va distraire sa paie ailleurs Jétais prête à demander le divorce, jeter ses affaires par la fenêtre du 3e, ne plus jamais entendre parler de Luc.

Mais au fond, jespérais quil reviendrait, attendri, apprenant quil allait être papa dune fille. Je savais quen février il devait rentrer pour les anniversaires des garçons, on lui accordait des congés. Jai même rêvé quon se promenait tous les trois au Parc de la Tête dOr, Luc tenant notre fille par la main, moi de lautre côté.

Et puis le 14 février, jour des amoureux, Luc est revenu. Javais sorti le grand jeu : dîner aux chandelles, musique douce, atmosphère romantique.

Luc, jai une surprise pour toi. Je suis enceinte. Les sages-femmes disent que cest une fille.
Oh la traîtresse ! il a hurlé.

Et le voilà rouge de colère, balançant les assiettes à terre, tapant du poing sur la table :
Alors pendant que je bosse comme un âne là-bas, tu me trompes par ici, et tu veux que je porte ce bébé sur le dos ?

Attends, Luc, laisse-moi texpliquer.
Dégage. Je ne veux plus te voir ! Il ma repoussée si fort que mon ventre a heurté le coin de la table, je suis tombée.

Luc est parti, emportant sa valise, la porte claquant comme un tambour de guerre. Javais la tête qui tournait, les petites gouttes rouges sur le sol, douleur atroce au ventre Jai réussi à attraper mon téléphone et appeler le SAMU, sentant le bébé prêt à sortir.

Quand les médecins sont arrivés, jétais déjà là, avec notre fille dans les bras. Elle dormait, paisible, comme un ange, sans pleurer.

Alors, madame, on vous emmène ?
Non. Emmenez lenfant, je nen veux pas.

Comment ça ?
Comme ça, je vous dis ! Prenez-la, cette gamine ma détruit ma famille ! Peut-être que quelquun laimera, mais ce ne sera pas moi. Emmenez-la, je ne veux pas la voir !

Aucun remords, je lai confiée au docteur. Ils mont auscultée à la maison ; rien à signaler, laccouchement sétait déroulé tranquillement. Quand lambulance est repartie, jai rangé lappartement, pris une douche, filé au lit.

Personne ne sait que jai confié la petite à dautres bras. Tous les jours, je vais à léglise, je prie pour quelle grandisse en pleine santé et quelle trouve une famille. Je sais bien que je naurais pas pu y arriver. Je ne veux pas revivre la maternité à nouveau. Ce que je désire, cest que Luc revienne à la maison. Mais il est reparti à Zurich, il ne parle quaux garçons.

On dira que je suis une mère pas nette, mais moi, jai choisi mon mari, pas lenfant. Que Dieu fasse ce quil veut.

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– Allô… Vas-y… Ce n’est pas Vas-y, c’est Hélène… – Hélène ? Mais vous êtes qui ?… – Madame, c’est plutôt vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Vous vouliez quelque chose ?… Il n’est pas là, il a du retard au travail… J’ai senti ma tête tourner, j’ai remarqué des gouttes rouges sur le carrelage, mon ventre se contractait violemment, je me tordais de douleur… Je sentais que le bébé allait arriver d’une minute à l’autre. Mon mari Vincent travaille à l’étranger depuis cinq ans. Une fois chauffeur poids lourd en Allemagne, une autre fois sur des chantiers en Pologne. Il est parti à cause de l’argent. On a deux garçons, on voulait leur offrir le meilleur avenir. Et on savait trop bien qu’en France, on n’arriverait à rien. Et tu sais, là-bas, il a eu de la chance. Une fois par mois, il nous envoyait des colis de nourriture: conserves, pâtes, huile, friandises. Et il me virait aussi de l’argent sur mon compte pour que je le place à la banque. On a réussi à mettre assez de côté, pour offrir un appartement à l’aîné. Tout allait bien, du moins je croyais. Mais il y a quelques mois, j’ai senti que quelque chose clochait dans mon corps. Ma première pensée: la ménopause. Mais non. Je prenais du poids, je dormais tout le temps, je mangeais trop et mon humeur changeait sans raison. Tous les signes disaient que j’étais enceinte. Enceinte, à 45 ans ? Impossible. Mais le test affichait bien deux traits rouges. Je n’ai rien voulu dire aux enfants ni aux belles-filles. Pourquoi faire ? Pour qu’on me traite de folle, que leur mère a perdu la tête à son âge ? J’ai décidé de cacher ma grossesse. L’hiver arrivait, je portais des vêtements amples et chauds, sous la doudoune le ventre ne se voyait pas. Mais je ne voulais pas garder ce bébé. Certains diront que je n’ai pas Dieu dans le cœur. Mais à 45 ans, on n’est plus jeune. J’ai des fils, des petits-enfants, je veux leur consacrer du temps, pas courir après les couches. En plus, pas d’argent pour un troisième enfant. Vincent devrait repartir à l’étranger, et sans lui, je ne peux pas. Mais c’était trop tard pour avorter, trop dangereux. Alors j’ai essayé de me convaincre que tout irait bien. Peut-être que Vincent serait heureux d’avoir une fille ? J’ai décidé de l’appeler sur Skype pour lui annoncer la nouvelle, seulement en audio. – Allô, Vincent… – Ce n’est pas Vincent. C’est Hélène. – Hélène ? Vous êtes qui ? – Madame, c’est vous qui êtes qui ? Je suis la compagne de Vincent. Il n’est pas là, il travaille. J’ai raccroché aussitôt et j’ai fondu en larmes. C’est la vie, un homme peut tromper sa femme n’importe où et avec n’importe qui. J’ai voulu divorcer, jeter ses affaires dehors, ne plus le voir ni l’entendre. Mais j’espérais qu’il reviendrait à la famille en apprenant la naissance. Il devait rentrer en février pour l’anniversaire des fils, il avait posé une semaine. J’ai rêvé qu’on se promenait tous les trois dans le parc ; Vincent tenait la petite fille par la main. Le 14 février, pour la Saint-Valentin, Vincent est arrivé. J’ai préparé un dîner romantique, allumé des bougies, mis de la musique. L’ambiance parfaite. – Vincent, j’ai une surprise pour toi. Je suis enceinte. On dit que c’est une fille. – Espèce de garce ! – cria-t-il. Il était rouge de colère, a renversé les assiettes, a tapé du poing sur la table : – Pendant que je bosse comme un chien, tu couches à droite à gauche ? Et tu veux me coller ce bâtard ? – Vincent, laisse-moi expliquer… – Dégage, je ne veux plus te voir ! – Il m’a poussée, mon ventre a cogné le bord de la table, je suis tombée. Vincent est parti, a pris sa valise, a claqué la porte. Ma tête tournait, j’ai vu des gouttes de sang sur le sol, mon ventre se tordait. J’ai à peine eu la force d’appeler les urgences. Je sentais que le bébé arrivait. Quand les médecins sont arrivés, je tenais déjà ma fille dans les bras. Elle dormait paisiblement, sans pleurer. – Alors, maman, on y va avec nous ? – Non. Prenez-la, je ne veux pas de cette enfant. – Quoi ? Comment ça ? – Prenez-la, je vous dis ! C’est elle qui a détruit ma famille. Peut-être que quelqu’un l’aimera, mais pas moi. Prenez-la, je ne veux pas la voir ! Sans aucun remords, j’ai confié la petite aux médecins. Ils m’ont auscultée chez moi, tout allait bien, l’accouchement s’est passé facilement. Quand l’ambulance est repartie, j’ai rangé la maison, pris une douche et suis allée dormir. Aucun de mes enfants ne sait que j’ai abandonné la petite. Chaque jour je vais à l’église et je prie pour qu’elle trouve une famille et grandisse heureuse. Je le sais, je ne m’en sortirais pas. Je ne veux plus les tourments de la maternité. Je veux juste que Vincent revienne. Mais il est reparti en Allemagne, il ne parle qu’aux fils. Vous pouvez dire que je suis une femme dérangée. Mais j’ai choisi mon mari, pas cet enfant. Que Dieu me juge.
Alors, c’était ça, ses fameux déplacements professionnels… — Je ne peux pas t’épouser. C’est bien ce que tu attends, non ? Macha n’a toujours pas compris comment elle n’est pas tombée dans les pommes ce jour-là. Tous ces « coups de tonnerre dans un ciel bleu » ou « poignards plantés dans le cœur » paraissaient fades à côté du choc qu’elle venait de vivre. Elle ignorait totalement que l’homme qu’elle aimait était déjà marié ! Oui, il partait souvent en déplacement, mais il était commercial, c’était normal… Macha avait quitté sa petite ville d’Auvergne à seize ans sans intention d’y revenir. Sa mère, Olga Sergueïevna, épuisée par la vie et son boulot à la volaillerie locale, n’avait rien contre le départ de sa fille. Qu’allait-elle faire là-bas ? Trimer sans jamais voir la lumière du jour à l’usine comme elle ? Les premières années, sa mère l’a donc soutenue du mieux qu’elle pouvait. Mais dès que Macha décrocha son BTS et trouva un poste dans une petite société de logistique, elle a pris son indépendance. C’est aussi à cette période qu’elle a eu une chance inouïe : une grand-tante dont elle n’avait jamais entendu parler laissa à sa mère un petit T2 à Lyon. Ni une, ni deux, Olga Sergueïevna l’a offert à sa fille. Le seul problème qui restait à régler ? Le mariage. Et ce n’était pas aussi simple. Macha rêvait d’un vrai mari, pas comme ses copines qui cherchaient un “sugar daddy”, mais il n’y avait pas de candidat digne de ce nom à l’horizon. Ses deux histoires d’amour avaient vite tourné court et ne lui avaient rien apporté, surtout pas l’alliance tant attendue au doigt. Un garçon du quartier, autrefois, la regardait avec des étoiles plein les yeux. À l’époque, elle ne lui avait prêté aucune attention, mais elle n’a pas oublié ce regard. Aucun de ses autres prétendants ne la regardait de cette façon-là. Eux s’intéressaient seulement à des comédies potaches, au foot ou au prix de la bière. Ce n’était absolument pas ce que Macha recherchait. Mais voilà, il y avait Paul — grand, élégant, charismatique, de seize ans son aîné — et lui, il posait sur elle ce fameux regard… Il disait ce qu’il fallait, agissait avec assurance. Elle s’est dit tout de suite : « c’est lui, c’est mon destin », et elle est tombée follement amoureuse. Elle s’imaginait déjà en robe blanche, voyage de noces et bébé au programme, mais le destin en a décidé autrement, commençant par la fin de sa liste. — Je suis enceinte ! — lui a-t-elle annoncé, rayonnante, six mois après leur rencontre. Il aurait dû la demander en mariage sur-le-champ. — Oh, la tuile… — a soufflé Paul avant de se ressaisir. — C’est formidable, mais pas le bon moment. — Pourquoi ? — Je ne peux pas t’épouser. C’est bien ce que tu attends ? En fait… je suis marié. Macha n’a toujours pas compris comment elle est restée debout. Les « coups de massue » et « cœurs brisés » n’étaient rien à côté de ce qu’elle venait de ressentir. Elle ne savait pas que son amour était déjà marié ! Oui, il partait régulièrement en déplacement, mais après tout, c’était son boulot… En voyant le visage effondré de Macha, Paul s’est empressé de l’assurer qu’il allait très bientôt divorcer. Il argumentait que tout était fichu avec sa femme depuis longtemps. Seule leur fille de quinze ans lui faisait de la peine. Mais bon, Lika était déjà presque adulte, elle pourrait rester avec sa mère et lui, Paul, aurait assez d’énergie pour s’investir dans l’éducation d’un autre enfant. Macha n’y a pas trop cru, mais trois mois plus tard, Paul lui a montré son jugement de divorce, et un mois après, ils se sont mariés. Sans grande fête, sans voyage de noces, mais ses rêves à elle étaient réalisés. Paul a emménagé chez elle — après tout, il ne pouvait tout de même pas rester avec son ex, ce n’était pas digne d’un homme ! — et ils ont commencé une vie heureuse. Le petit Romain est né à terme, remplissant de bonheur le couple. Paul continuait à partir en déplacement — des vrais, cette fois — et assurait financièrement sa nouvelle famille, tout en versant une pension pour Lika. Macha se débrouillait seule avec le petit et ne se plaignait pas. — Macha ? — l’appela une voix masculine à la sortie du Monoprix. — Laisse-moi t’aider ! Un jeune homme descendit sans mal la poussette avec Romain sur la rampe, et elle eut enfin le temps de bien le regarder. — Nico ? — elle s’exclama. — Oh pardon, tu t’appelles maintenant Nicolas ? — Elle détaillait avec plaisir son ancien admirateur. Oui, c’était bien le Nico du quartier — celui qui, petit, l’adorait en silence. Le gringalet timide était devenu un beau jeune homme. Il avait quoi, 25 ans ? Et elle, 26. Déjà ! Nicolas raccompagna Macha jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Elle refusa de le laisser monter pour ne pas donner de raisons de jaser aux voisins, ni d’occasion de jalousie à Paul. De toute façon, ils avaient déjà bien papoté lors de leur promenade dans le parc avec le petit Romain. Nicolas ne sembla pas vexé, il demanda juste son numéro « au cas où », et elle prit aussi le sien sans vraiment penser l’utiliser. Durant les deux mois suivants, Nicolas eut plusieurs « hasards » qui le menèrent dans le quartier et ils se promenèrent ensemble avec Romain. Ils parlaient de tout et de rien, Macha ne le voyait pas du tout comme un homme mais ça ne semblait pas le déranger : il la divertissait, jouait avec son fils. Un jour, le petit eut une forte fièvre. Impossible pour elle d’aller à la pharmacie, mais Paul devait rentrer d’un déplacement d’une minute à l’autre. — Tu arrives bientôt ? Il faut acheter des médicaments à Romain. Je t’envoie la liste. — Pa-a-pa ? Où t’es ? Viens ! On t’attend avec maman, on a trop faim ! — entendit-elle une jeune voix dans l’écouteur. — T’es où, là ? — la voix de Macha se brisa sous le choc. — Je suis passé voir ma fille. Pourquoi ? J’ai pas le droit ? — répondit-il sèchement. — Papa, hier aussi on t’a attendu pour dîner ! Viens ! — intervint à nouveau Lika. — Très bien, — Macha raccrocha la première. Elle était furieuse mais devait d’abord trouver les médicaments. Merci, voisine, d’avoir accepté de surveiller Romain. Paul rentra trois heures plus tard. — Je vais pas me justifier, — déclara-t-il à peine passé la porte. — Oui, je t’aime, toi et notre fils, mais ma première famille me manque. Et puis, ces six derniers mois, il m’est arrivé de dormir là-bas. Si ça te convient pas, tant pis. — Tu plaisantes ? — balbutia Macha. — Je croyais qu’on s’aimait, qu’on formait une famille, et toi… toi… t’es qu’un traître, voilà ! Dégage, je veux plus te voir ! Peut-être que si Paul s’était excusé, avait juré que c’était une erreur, qu’il recommencerait pas, Macha lui aurait pardonné… Mais non, il alla voir son fils dormir, fit sa valise, et partit. — T’inquiète, je continuerai à verser pour mon fils. — Va te faire voir ! — répondit-elle en claquant la porte si fort que Romain se réveilla en pleurs. Trois jours, Macha pleura, ignorant appels et messages. Paul n’appellerait plus, elle n’avait pas besoin des autres. Mais elle dut finir par ouvrir la porte aux coups insistants. — Ça va ? Romain est ok ? — Nicolas la prit dans ses bras. Tu réponds plus, je m’inquiétais. Elle se remit à pleurer. Nicolas l’installa, la réconforta, lui fit du thé et l’écouta raconter entre sanglots. Il refusa de la laisser seule, dormit sur le canapé, fit le petit-déjeuner le lendemain avant d’aller travailler. Toute la semaine, Nicolas s’installa presque chez elle : il gardait Romain, faisait les courses (à ses frais), bricolait, cuisinait. — T’as pas de boulot, toi ? — demanda mollement Macha. — J’ai pris quelques congés… Une semaine de plus, et ils finirent dans le même lit. Pourquoi pas ? Paul ne donnait plus signe de vie, il se contentait d’un virement automatique. Macha se dit que Nicolas ferait un bien meilleur mari que le traître Paul. Nicolas ne s’installa pas complètement chez elle — ils attendaient le divorce officiel prévu le mois suivant — mais il passait presque toutes ses nuits à l’appartement. Elle n’était pas amoureuse, mais elle se sentait bien avec lui. Et puis, il était parfait avec Romain. Quelle tête fit Paul, quand il croisa les voir tous les trois en promenade ! Le cœur de Macha se serra : il va s’excuser, demander pardon et… Mais il détourna la tête, puis leur adressa un bonjour indifférent avant d’aller jouer avec son fils. Bon, elle avait peut-être eu raison de refaire sa vie avec Nicolas. Sa mère débarqua sans prévenir. Appel depuis le taxi, déjà garée devant : « Viens m’aider avec les valises ! » Nicolas venait justement de partir travailler. Il serait temps d’informer maman des évolutions dans sa vie amoureuse. Déjeuner, causette, petites nouvelles… et soudain la question : — Dis donc, le Nicolas, c’est pas le fils de Lucie, du même immeuble ? Macha se figea. “Lucie”, c’est la mère de Nicolas. — Pourquoi tu dis ça ? — Je viens de le voir. Quel gars sérieux ! Faut dire que chez nous, boulot il n’y en a pas, tous les hommes partent à Paris, mais lui, il a refusé. Il voulait pas s’éloigner de ses filles. Il ramène de l’argent, il vient les voir tout le temps. D’ailleurs, je t’ai dit qu’il s’est marié il y a trois ans, qu’il a une petite Sophie ?… Les mots de sa mère lui arrivèrent comme à travers un nuage. Elle s’effondra sur un tabouret. Deux fois ! Deux ! Elle n’avait pas pensé une seule seconde à demander à l’homme s’il était marié ! Mais à qui pouvait-elle faire confiance ? Ou alors ne faire confiance à personne ? Macha a quitté Nicolas, ou plutôt l’a mis dehors avec pertes et fracas, interdiction de revenir. Elle n’a même pas voulu écouter ses promesses de divorce “dès que la petite aura grandi un peu”. On dirait bien que le bonheur conjugal n’est toujours pas au programme pour Marion…