Allô Luc ?
Ce nest pas Luc. Cest Bérengère
Bérengère ? Mais qui êtes-vous ?
Ma chère, plutôt, qui êtes-vous ? Je suis la petite amie de Luc. Vous aviez quelque chose à lui dire ? Mon homme nest pas là, il termine tard au boulot
Jai senti une drôle de sensation, failli vaciller, remarqué des gouttelettes rouges sur le carrelage. Le ventre serré à men tordre Je sentais bien que le bébé voulait faire son entrée.
Mon mari, Luc, migrateur invétéré, partait travailler en Suisse depuis déjà cinq ans. Camionneur là-bas, peintre-décorateur avant en Belgique. Tout ça pour quelques euros de plus. Pour nos deux garçons, on espérait leur offrir des lendemains radieux et soyons honnête, en France, le rêve avait un peu du plomb dans laile.
Mais figurez-vous, Luc avait trouvé le filon. Tous les mois, il menvoyait des cartons de victuailles conserves bio, lentilles, huile dolive, chocolats suisses et il créditait mon compte bancaire de jolies sommes. Jai fait fructifier tout ça à la Caisse dÉpargne, on a réussi à mettre de côté assez pour offrir à laîné un studio à Lyon. Pas mal, non ?
On aurait pu croire que tout roulait. Mais voilà que, il y a quelques mois, je me suis sentie bizarre. Première pensée : la ménopause, normal à mon âge, non ? Mais non ! Je dormais tout le temps, mangeais comme trois, humeur en montagnes russes Internet a tranché : enceinte ! Mais à quarante-cinq ans ? Allons donc ! Jai voulu en avoir le cœur net, acheté un test. Et là deux barres bien rouges, bien nettes.
Ni les gars, ni mes belles-filles nont été mis au courant. À quoi bon ? Imaginez leur hilarité : leur mère qui perd la tête en prenant un nouveau départ surprise. Alors jai caché la grossesse. Lhiver arrivait, pratique, jai empilé pulls et manteaux. Sous la doudoune, personne ne devinait rien.
Mais franchement, cette maternité tardive ne me faisait pas sauter de joie. On dira que je nai pas la foi, mais à mon âge, on aspire à accompagner ses enfants et ses petits-enfants, pas à refaire le cycle des couches et petits pots. Et puis, on na pas de quoi nourrir une troisième bouche, Luc allait devoir repartir, et moi seule à Bordeaux, ça ne me disait rien.
Jai bien tenté, à la clinique, mais trop tard, les médecins mont dit que cétait risqué. Alors je me suis convaincue, peut-être que Luc serait heureux dêtre encore papa, qui sait ? Jai essayé de lui annoncer sur Skype, sans caméra, juste le micro.
Allô, Luc ?
Ce nest pas Luc. Cest Bérengère.
Bérengère ? Mais qui êtes-vous ?
Ma chère, qui êtes-vous ? Je suis la petite amie de Luc. Il nest pas là, il travaille tard.
Jai raccroché sec, fondant en larmes. Voilà, on croit tout maîtriser et paf Monsieur va distraire sa paie ailleurs Jétais prête à demander le divorce, jeter ses affaires par la fenêtre du 3e, ne plus jamais entendre parler de Luc.
Mais au fond, jespérais quil reviendrait, attendri, apprenant quil allait être papa dune fille. Je savais quen février il devait rentrer pour les anniversaires des garçons, on lui accordait des congés. Jai même rêvé quon se promenait tous les trois au Parc de la Tête dOr, Luc tenant notre fille par la main, moi de lautre côté.
Et puis le 14 février, jour des amoureux, Luc est revenu. Javais sorti le grand jeu : dîner aux chandelles, musique douce, atmosphère romantique.
Luc, jai une surprise pour toi. Je suis enceinte. Les sages-femmes disent que cest une fille.
Oh la traîtresse ! il a hurlé.
Et le voilà rouge de colère, balançant les assiettes à terre, tapant du poing sur la table :
Alors pendant que je bosse comme un âne là-bas, tu me trompes par ici, et tu veux que je porte ce bébé sur le dos ?
Attends, Luc, laisse-moi texpliquer.
Dégage. Je ne veux plus te voir ! Il ma repoussée si fort que mon ventre a heurté le coin de la table, je suis tombée.
Luc est parti, emportant sa valise, la porte claquant comme un tambour de guerre. Javais la tête qui tournait, les petites gouttes rouges sur le sol, douleur atroce au ventre Jai réussi à attraper mon téléphone et appeler le SAMU, sentant le bébé prêt à sortir.
Quand les médecins sont arrivés, jétais déjà là, avec notre fille dans les bras. Elle dormait, paisible, comme un ange, sans pleurer.
Alors, madame, on vous emmène ?
Non. Emmenez lenfant, je nen veux pas.
Comment ça ?
Comme ça, je vous dis ! Prenez-la, cette gamine ma détruit ma famille ! Peut-être que quelquun laimera, mais ce ne sera pas moi. Emmenez-la, je ne veux pas la voir !
Aucun remords, je lai confiée au docteur. Ils mont auscultée à la maison ; rien à signaler, laccouchement sétait déroulé tranquillement. Quand lambulance est repartie, jai rangé lappartement, pris une douche, filé au lit.
Personne ne sait que jai confié la petite à dautres bras. Tous les jours, je vais à léglise, je prie pour quelle grandisse en pleine santé et quelle trouve une famille. Je sais bien que je naurais pas pu y arriver. Je ne veux pas revivre la maternité à nouveau. Ce que je désire, cest que Luc revienne à la maison. Mais il est reparti à Zurich, il ne parle quaux garçons.
On dira que je suis une mère pas nette, mais moi, jai choisi mon mari, pas lenfant. Que Dieu fasse ce quil veut.







