S’en aller et ne jamais revenir.

Je mappelle Pierre Dubois. Hier soir, ma femme Élise ma annoncé quelle avait vu une annonce : un appartement de trois pièces à vendre dans le quartier qui nous plaît, à Lyon. «On a enfin assez déconomies pour lacheter, nestce pas?», a-telle dit, les yeux brillants dimpatience. Elle a ajouté que, si nous vendions notre maison, nous pourrions aider notre fille Camille à rembourser son prêt immobilier. «Allons le visiter», insistaitelle.

Je nai pu que hausser les épaules, épuisé par une journée de travail qui sétait terminée à minuit. «Pas aujourdhui, je viens de finir le rapport hier soir, et je reviens tard ce soir, je serai sûrement trop fatigué pour sortir», aije rétorqué en finissant mon café, en attrapant les clefs de la voiture et le dossier sur le bureau. Élise a soupiré mais na pas osé me contredire.

Ces dernières années, je passais de plus en plus de temps au bureau, même les weekends, même si mon salaire était correct. Élise, elle, rêvait de vivre à la ville, près de Camille, qui avait déjà dix ans et était scolarisée à la ville. Nous économisions depuis longtemps pour acheter un appartement; chaque euro que je percevais était mis de côté sur un compte en banque, tandis que notre quotidien était financé par la pension de ma mère, Madame Jeanne Lefevre, et le salaire dÉlise, qui était directrice du Petit Théâtre municipal et animait un cours de danse. Cétait dur, mais vivre près de notre fille était son grand rêve, et elle était prête à attendre.

Nous nous étions rencontrés à luniversité de Grenoble : moi, étudiant en cinquième année de génie civil, elle, en deuxième année à lÉcole supérieure dart dramatique. Dès que jai obtenu mon diplôme, nous nous sommes mariés et sommes partis minstaller dans mon village natal. Élise a abandonné ses études après un an, mais elle ne le regrettait pas: «Pierre, tu es mon mari, mon compagnon pour la vie, et je nai aucun doute sur notre bonheur futur», disaitelle avec conviction.

Notre vie à deux a démarré sous de mauvais auspices. À peine arrivés dans mon village, jai été appelé à faire mon service militaire dun an. Élise était déjà angoissée à lidée de la séparation, et ma mère, Jeanne, na pas tardé à se montrer hostile dès quelle a vu que je rentrais avec ma «légitime épouse». Elle ma reproché de ne pas lui avoir parlé avant, de ne pas tenir parole. Élise a tenté de lui plaire, en prenant nimporte quel boulot, mais rien ny faisait.

«Je tai demandé de parler à ta mère avant, pourquoi ne lastu pas fait?», me demandaitelle. Je lui ai expliqué que, deux ans auparavant, ma sœur était morte dans un accident de moto, après sêtre laissée entraîner par un petit délinquant récemment sorti de prison. Sa mort avait poussé ma mère à me faire promettre de ne jamais me marier sans son accord. Jai rompu ma promesse, doù sa rancœur.

Élise a insisté pour rester, pour maider à gagner la confiance de ma mère, et après quelques semaines, Jeanne a cédé. Elle a reconnu quÉlise était travailleuse, joyeuse et gentille. Elle a même accepté le récit dÉlise sur la mort de sa propre mère, sur son père qui sétait remarié avec une femme aux deux enfants, et sur le fait que la bellemère ne voulait plus de place pour elle. Élise a précisé quelle ne sétait pas mariée pour les raisons évoquées, mais par amour.

Peu après, je suis revenu du service, jai trouvé un poste au centre darrondissement et je faisais la garde chaque jour. Élise a pris la direction du club de danse du village. Nos revenus étaient modestes, mais notre fille Camille est née un an plus tard. Nous étions souvent à court dargent, mais Jeanne nous soutenait, gardait compagnie à la petitefille et ne nous faisait aucune gêne. Puis, jai été recruté par une grande société dingénierie, ce qui ma amené à voyager et à gravir les échelons. Mon salaire a explosé, le Petit Théâtre est devenu un véritable Centre Culturel, et Élise en est restée la directrice, tout en continuant danimer son cours de danse, emmenant les filles aux concours où elles remportaient des prix.

Nous avons acheté une belle berline, rénové notre maison, et pris des vacances à la mer. Tout allait bien jusquà ce que notre fille parte étudier à Lyon et se marie. Élise, qui avait toujours rêvé de travailler dans un grand théâtre, a proposé déconomiser pour acheter un appartement dans la même ville que Camille, de vendre notre maison et daider notre fille à rembourser son prêt. Jai dabord hésité, puis jai accepté avec enthousiasme, sachant quune succursale de mon entreprise était à Lyon, mais je lai prévenu que tout notre salaire devrait être placé sur un compte épargne, et que nous vivrions grâce à la pension de Jeanne et aux gains dÉlise. Nous en avons parlé à la réunion familiale et tout le monde était daccord.

La vie est devenue plus difficile. Élise, qui navait jamais été gâtée, supportait les temps durs, mais jai commencé à rester plus souvent au bureau, prétextant une surcharge de travail pour toucher plus dargent. Élise a dabord cru mes excuses, mais son inquiétude grandissait. Un soir, lorsquelle ma demandé pourquoi je rentrais à 1h30 du matin, je me suis mis en colère et lui ai crié:

«Je bosse du matin au soir pour gagner plus, et tu veux me mettre des bâtons dans les roues? Décidetoi, je reste à tes côtés ou tu veux lappartement à Lyon? Tu veux quon aille voir le petitenfant en bus? Calmetoi et supporte.»

Elle a avalé, mais ne sest pas calmée. Trois jours plus tard, après une arrivée à 1h45, elle a déclaré quelle ne voulait plus déménager, quelle voulait que je rentre le soir pour quon passe du temps ensemble. Jai écouté, me suis déshabillé, suis allé me coucher, le dos contre le mur. Le lendemain, je suis rentré encore tard.

Puis, un matin, je suis parti travailler et je ne suis jamais revenu. Mon téléphone était éteint, et je nai pas pu être joint. Élise, nayant jamais connu mes collègues, a appelé les morgues et les hôpitaux, puis, désespérée, a décidé daller à Lyon, au siège de mon entreprise, pour chercher des réponses.

En se préparant, Jeanne était à côté delle, le visage blême, sans pouvoir dormir. Élise a tenté de la rassurer: «Maman, ne vous inquiétez pas, il sera retrouvé, sain et sauf», puis la prise dans ses bras. Les larmes coulaient sur leurs joues, le cœur serré par la peur.

Sur le chemin de la ville, une amie dÉlise, Mireille, est montée dans le même minibus et lui a demandé: «Tu viens en ville? On y va ensemble? Vous voulez acheter une nouvelle voiture, non? Vous la vendrez pas cher?» Élise, confuse, a répondu: «De quoi parlestu?». Mireille a expliqué que Pierre avait retiré une grosse somme dun livret dépargne à la Caisse dÉpargne il y a quelques jours, et que cela semblait suspect. Élise, pâle, a compris que cet argent aurait pu être la cause de la disparition de Pierre.

Arrivée au siège, elle a découvert que Pierre avait quitté lentreprise. La secrétaire lui a indiqué quil était passé à un autre poste, mais personne ne savait où. Élise sest alors rendue au commissariat, où on a pris sa déposition et promis de lancer les recherches.

Le lendemain, le policier la interrogée: «Pourquoi ne mavezvous pas dit que vous aviez divorcé il y a trois mois?», montrant un jugement de divorce et un extrait du registre de létat civil. Élise était sous le choc. De retour chez elle, elle a tout raconté à Jeanne, qui a éclaté en sanglots, se couvrant la bouche de ses mains.

«Je suis désolée, cest ma faute.», a-telle murmuré. «Pierre ma prévenue que des créanciers allaient venir vous sommer à cause dun faux crédit. Il ma demandé de les cacher pour ne pas vous inquiéter. Il a alors, par un ami juge, fait reconnaître le divorce»

Élise, les yeux remplis de larmes, a demandé: «Il sest donc marié à nouveau?» La vieille femme a acquiescé, ajoutant que Pierre avait tout emporté, y compris le salaire. Elle a même parlé dun transfert de son propre logement dans une maison de retraite.

Désemparée, Élise a quitté la maison, tremblante comme sous un vent glacial. Elle se rappelait le lilas planté à la barrière de la maison, les deux bouleaux qui avaient grandi comme des géants, les rires denfance, la petitefille qui glissait sur une luge, le cochon qui sétait échappé du poulailler et que toute la famille avait chassé en riant. Les souvenirs lont submergée, et elle sest mise à pleurer.

«Je ne te laisserai pas partir, maman», a déclaré Élise en revenant, se tournant vers Jeanne. «Pierre ma trahie, mais pas toi. Je taime comme une mère, je sais que vous navez jamais voulu me faire du mal.» Elles se sont enlacées, éclatant en sanglots.

Ce soir-là, elles ont téléphoné à Camille et ont tout raconté. Camille, horrifiée, a juré de ne jamais pardonner à son père. Elle leur a proposé demménager chez elle et son mari, car une petitefamille allait sagrandir: des jumeaux étaient attendus. «Vendez votre maison, venez vivre dans notre appartement de trois pièces, il y aura de la place pour tout le monde», a-telle dit. Élise et Jeanne ont accepté, les yeux embués de larmes.

Pierre est revenu de temps en temps à Lyon, mais Camille ne la jamais laissé entrer dans son appartement. Il a peutêtre espéré revenir dans la famille, mais il était maintenant un étranger pour tous, même pour sa propre mère.

Ainsi se termina notre histoire, marquée par lamour, la trahison et la résilience dune famille française qui, malgré les coups du destin, a su se soutenir et se réinventer.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

one × 2 =