Ils vivront provisoirement
Écoute, ma puce, il faut que je te parle
Clémence se prépare mentalement à une longue discussion. Sa mère ne commence de cette façondoucement, avec ce « Écouuute » traînantque pour annoncer une mauvaise nouvelle.
Tu te souviens de Fabienne, la fille de tante Mireille ? Enfin, ma cousine éloignée Bref, ta quelque-chose.
Maman, je lai vue une fois, aux obsèques de mamie, il y a dix ans.
Peu importe, cest la famille. Bref, ils sont dans la galère. Elle, son mari et leur fils doivent quitter leur appartement en location. Les proprios vendent le logement, tu te rends compte ?
Clémence se masse la racine du nez. Dehors, la grisaille du début décembre sinstalle doucement. Son café refroidit sur la table, tout comme sa patience.
Maman, je compatis, mais quest-ce que ça change pour moi ?
Écoute donc ! Tu as un grand F3, tu vis seule Ils pourraient, le temps de trouver quelque chose rester chez toi un mois ou deux
Non.
Le mot sort avant que Clémence nait le temps de réfléchir.
Comment ça, non ? Sa mère est surprise par tant de franchise. Mais tu nas même pas entendu toute lhistoire !
Maman, je ne veux pas accueillir des gens que je ne connais quasiment pas. Et avec un enfant en plus, pour une durée indéterminée.
Quelle durée indéterminée ? Je tai dit, cest temporaire ! Deux mois grand maximum. Le mari de Fabienne travaille, ils mettront de côté pour la caution, puis ils partiront. Clémence, ils ont un petit garçon de huit ans. Ils vont finir dehors si tu naides pas !
Quils louent une chambre, un hôtel, un Airbnb, peu importe.
Mais avec quoi ? Ils nont plus un sou ! Ils se font carrément mettre dehors, tu comprends ?
Maman, ce nest pas mon problème.
Et soudain, sa mère se met à pleurer. Pas bruyamment, ni théâtralementjuste en sanglots discrets, avec de courts soupirs. Clémence ferme les yeux.
Je ne te reconnais plus, lâche sa mère, la voix entrecoupée. Ma fille est devenue distante, froide. Des proches dans la détresse et ça te laisse froide !
Ce ne sont pas mes proches, cest TA famille.
Donc cest la tienne. Ou bien tu oublies ce que ça veut dire, la famille ? Lentraide ?
Maman, je travaille à la maison. Il me faut du calme, de lespace, je ne peux pas vivre avec des étrangers.
Mais cest provisoire ! Tu as trois pièces, et tu es seule ! Même pas un chat Tu pourrais au moins rendre cette appart utile
Il lest. Jy vis.
Égoïste, sanglote-t-elle. Je pensais pas avoir élevé une fille incapable doffrir un peu de pain à sa famille.
Je refuse pas du pain. Je refuse douvrir ma porte à des inconnus.
La conversation tourne en boucle. Sa mère répète les mêmes arguments. Clémence reprend toujours les mêmes réponses. Après quarante minutes, Clémence se rend compte quelle a déjà accepté « dy réfléchir ». Puis que « ce serait possible, en théorie ».
Un mois, dit-elle finalement. Deux au maximum. Sil y a le moindre souci, ils partent sur le champ.
Évidemment ! Oh, merci Clémence ! Tu ne sais pas à quel point tu me sauves !
Clémence se sent mal. Pas de manière physique, mais cette nausée qui survient quand on vient juste de faire une énorme bêtise.
Le lendemain à sept heures, la sonnette de lappartement retentit. Clémence ouvre, encore ensommeillée, et se fait submerger par une avalanche de valises, sacs, cartons et les cris aigus dun enfant.
Clémence ! Chérie ! Fabienne surgit dans lentrée et la serre dans ses bras. Merci, merci, merci, tu nous sauves !
Derrière elle, arrive son mari costaud en jogging, suivi du petit garçon de huit ans qui court explorer lappartement.
Thibault, ramène la grosse valise ! lance Fabienne.
Clémence dénombre sept valises, quatre cartons et deux énormes bacs en plastique. Pour « deux mois », cest beaucoup.
On va vite sinstaller, assure Fabienne. Tu ne nous remarqueras même pas.
Les deux premières semaines sécoulent dans un chaos maîtrisé. Clémence se réfugie dans sa chambre, travaille avec le bruit du télé en fond et le tapage du garçon dans le couloir. Elle se répète que cest provisoire, supportable. Rien de dramatique.
Mais bientôt Fabienne déplace les meubles de la cuisine« cest plus pratique ». Thibault réquisitionne le balcon comme coin détente. Valentin casse la poignée de la porte de la salle de bains et personne ne la répare.
Fabienne, il faut quon parle, glisse Clémence un matin dans la cuisine. Ça fait presque un mois Où en êtes-vous pour un nouveau logement ?
On cherche, on cherche, répond Fabienne en pianotant sur son portable. Tu imagines pas comme tout est cher. Mais tinquiète, on va trouver.
Il me faut une date butoir.
Fabienne relève les yeux. Quelque chose dans son regard a changé.
Clémence, tu veux quon aille dormir dans la rue ? Avec un gosse ?
Je parle pas de la rue, je parle de
On cherche ! hausse-t-elle la voix. Quest-ce que tu veux de plus ? Que je campe à la gare ?
Thibault surgit du salon : Problème ?
Clémence les regarde lun après lautre. Ils ne sont plus gênés, ni reconnaissants.
Non, dit-elle simplement. Aucun problème.
Elle retourne dans sa chambre.
Mais les problèmes saccumulent. Thibault sinstalle dans la salle de bains chaque matin, pile quand Clémence doit se préparer pour ses rendez-vous pros. Fabienne met les courses de Clémence sur létagère basse du frigo, ses propres affaires en haut« plus pratique ». Valentin regarde des dessins animés à plein volume dès sept heures le week-end.
Clémence travaille par à-coups. Elle sendort devant le bruit du téléviseur depuis le salon. Elle se réveille au vacarmeThibault fait tomber quelque chose dans le couloir.
Un jour, Clémence rentre des courses et trouve son bureau envahi par les jouets de Valentin. Fabienne est installée dans son fauteuil, absorbée par son téléphone.
Ah, tes là, lance Fabienne en restant assise. Tu pourrais faire quelque chose pour lInternet ? Le tien rame trop.
Cest mon espace de télétravail.
Et alors ? Valentin na pas de place pour jouer, la chambre est trop exiguë.
Clémence ramasse les jouets sans dire un mot et les met dans le couloir. Fabienne renifle mais se tait.
Bientôt arrive la facture des charges. La somme a doublé. Clémence pose la feuille sur la table à lheure du dîner.
Il faut discuter des dépenses.
Thibault mange la tête baissée. Fabienne découpe sa viande.
Quelles dépenses ?
Les charges. Vous êtes trois, jhabite seule. Cest logique de partager au moins à moitié.
Fabienne pose sa fourchette.
Tes sérieuse, là ? On est de la famille. Tu vas nous demander de largent ?
Je parle juste de partager les frais, cest normal.
Normal ? Thibault redresse la tête. Normal, cest aider la famille, pas réclamer de largent aux gens dans la galère !
Ça fait deux mois que vous êtes là, gratuitement. Vous utilisez mon Internet. Je parle pas de loyerjuste des charges.
Écoute, Fabienne se lève, si ten es à compter les sous, fallait le dire. Tes pas obligée de jouer à la grande sauveuse.
Clémence les regarde quitter la cuisine. Valentin attrape le dernier morceau de pain sur la table. Thibault lâche derrière lui : « Radine ».
Elle reste assise jusquà minuit, réfléchit. Elle repasse en tête les mots de sa mère sur la « solidarité familiale ». Elle calcule tout ce quelle a dépensé depuis leur arrivée. Elle tente destimer combien de temps elle tiendra encore.
Le lendemain matin, elle entre dans le salon où Fabienne et Thibault regardent la télévision.
Je vous laisse une semaine.
Fabienne ne détourne même pas la tête.
Quoi ?
Une semaine pour trouver un logement et quitter lappartement.
Cette fois, ils lui font face.
Tu es folle ! Thibault bondit du canapé. On va aller où ?
Ce nest plus mon souci. Je vous ai hébergés deux mois. Ni démarches sérieuses, ni participation aux frais, respect zéro. Ça suffit.
Mais tu te prends pour qui ? Fabienne se lève. Madame la baronne ! Comme tas hérité de lappart, tu crois tout permis ?
Je suis simplement lhôte ici. Et jai décidé que je voulais récupérer mon espace.
Et ta mère, elle sait comment t’agis avec ta propre famille ? Thibault sapproche. On peut lappeler tout de suite ?
Vas-y.
Fabienne empoigne son téléphone. Clémence ne bouge pas. Quelle appelle, quelle crie, quelle menace. Elle a fait son choix.
Une semaine, répète-t-elle. Si dans sept jours vous êtes encore là, jappelle la police.
Tes vraiment Fabienne suffoque de rage. Comment tu peux oser ! On ta rendu service ! On
Vous ne mavez rien rendu. Vous avez juste squatté mon logement. La différence est énorme.
Clémence tourne les talons, verrouille sa porte, sassied sur son lit, les genoux serrés dans les bras. Son cœur bat trop vite, mais le calme simpose enfin.
Une semaine infernale sécoule. Fabienne laisse traîner les détritus partout avec ostentation. Thibault « oublie » de réparer la tringle du couloir. Valentin gribouille au feutre sur les murs. Clémence filme tout avec son portable.
Le septième jour, ils partent enfin. Thibault galère à traîner les valises, râle à chaque marche. Fabienne se retourne sur le pallier :
Tout ça te retombera dessus !
Clémence referme la porte.
Elle fait le tour du logement, nettoie, aère pour chasser lodeur du balcon, remet les meubles à leur place.
Le soir, lappart a retrouvé sa paix.
Elle se verse un verre de vin et sinstalle sur le canapé. Le téléphone reste muetsa mère na pas fini découter les doléances de Fabienne. Tant pis, elle sen remettra.
La gentillesse est une belle qualité. Mais la gentillesse sans limites se transforme en faiblesse. Et la faiblesse, on en abuse.
Clémence se promet : plus jamais. Finis les « devoirs familiaux », finis les « ils viennent juste un moment ». Plus de squatters chez elle.
Elle finit son verre, lave le verre, se met au lit. Pour la première fois depuis des moisdans un silence total.







