Le chien réveille son maître au milieu de la nuit et le mène à la cour, où il ne trouve pas seulement un arbre et la luneDans l’obscurité, ils découvrent une silhouette mystérieuse qui semble les inviter à explorer un secret ancien enfoui sous la terre.

Salut, cest moi, le véto du coin, et je tai envie de te raconter une petite soirée qui ma fait croire que je ne fais pas que soigner les bêtes, mais que je suis un peu le gardien des coïncidences bizarres.

Dabord, il y a ce chat qui se colle toujours sur le même tiroir où je garde les analyses de mon mari, et puis le chien du voisin qui narrête pas de mordre le même monsieur du dessous, et il savère que les mains du type sont collantes comme sil venait de sortir dune pâtisserie décole.

Ce matin, ladministratrice a fait irruption dans la salle dattente et a lâché une phrase qui ma fait déposer ma tasse de café : « Pierre, y a un monsieur avec son toutou qui a lair de dire « cest de la sorcellerie avec mon animal ». Tu le reçois? » Ce genre de clients, faut les envoyer direct chez moi, sinon ils iront voir des médiums ou des éleveurs du net.

Le mec, cétait un quinquagénaire, grand, un peu voûté, le visage de ceux qui ont passé leur vie à bosser « sur le terrain » chantiers, routes, parcs. Il portait une veste simple mais bien taillée, des bottes cirées, et sous ses yeux on lisait la fatigue dun adulte.

Le chien quil traînait était le rêve de toute bande de quartier. Une grosse hybride, miberger, midalmatien, avec un pelage gris dense, une poitrine blanche, un regard vif et assuré. Au cou un vieux collier solide, une laisse usée mais fiable.

Bonjour, a lancé le monsieur en sinstallant sur la chaise. On ma recommandé chez vous. Je suis René, et voici: Bella.

Bella, en entendant son nom, a tiré légèrement loreille et ma jeté un regard comme si elle pouvait remplir le questionnaire toute seule.

Enchanté, aije hoché la tête. Questce qui vous amène, vous et Bella?

René a frotté sa casquette entre ses mains, a soupiré : Tout va bien pour elle, mais pour moi je sais plus trop ce qui se passe.

Cette phrase ouvre souvent les portes de mes histoires : chats voyants, chiens psy et tout le tintouin.

On y va étape par étape, aije proposé. Racontez ce qui vous a fait penser que ce nétait pas que de la médecine.

Tout a commencé la nuit, a-t-il commencé. Cette nuit-là, vous savez, les chats sont gris et les chiens deviennent des réveils, surtout sils ont un rythme strict.

On vit juste à deux, a poursuivi René. Ma femme elle est décédée, mon fils habite à Lyon, les petitsenfants aussi. Je suis resté dans notre deuxpièces. Bella est avec moi depuis cinq ans, depuis quelle était chiot.

Bella, dès quil a dit « chiot », sest lovée contre sa jambe et a poussé un soupir lourd, comme si elle revisait tout le passé.

Je la promène trois fois par jour, a continué René. Le matin, le soir après le boulot, et vers onze heures, avant de dormir. À onze, on a tout fait, on sest couché : moi sur le canapé, elle sur le tapis près du lit. Tout était normal.

Il a fait une pause, le regard perdu.

Vers trois heures du matin, quelquun me réveille. Jai limpression quun train passe à travers ma poitrine. Jouvre les yeux Bella est juste au-dessus de moi. Ses pattes sur le canapé, le museau contre mon visage, elle gémit doucement.

Jimagine la scène : une chambre sombre, un homme à demi endormi, et son chien qui surgit comme un détecteur de gaz.

Je lui dis: « Mais questce que tu fais, ma petite? Cest la nuit. » Elle me regarde comme un idiot, me touche lépaule de sa patte et se plaint.

Tu voulais aller aux toilettes? aije demandé machinalement.

Jy pensais aussi, a hoché René. Mais on a mis nos pantoufles, notre veste, on est sortis. Elle bondit joyeusement dans le couloir. Jouvre la porte je me dis que ça va foncer dans les buissons

Il a souri.

Elle est sortie dans la cour, sest arrêtée sans courir. Elle sest retournée, a regardé derrière elle comme pour dire: « Tu viens où? »

Jai déjà vu ce regard chez les chiens : un texte intérieur qui dit « on est ensemble ou je dois gérer ça toute seule? ».

Jai refermé la porte, a poursuivi René. Cétait une nuit de janvier, la neige crissait, le lampadaire faisait son petit travail, la lune était là. Je lui ai dit: « Allez, on y va, je veux dormir. »

Et?

Elle nest allée nulle part, a haussé les épaules René. Elle a tourné au contraire, vers les bouleaux et un vieux banc en fer. Elle sest retournée, comme si elle attendait: « On y va? »

Dans la voix de René, le frisson de la nuit qui fait dresser les poils.

Au départ, jai crié: « Bella, rentre! Retourne à la maison! » Et elle est restée là, à me regarder. Pas obstinée comme un chiot, mais avec ce regard qui dit « je comprends, mais ». Elle a soupiré.

Jai jeté un œil à Bella : elle sest installée sous la chaise, mais suivait la conversation du coin de lœil.

Bon, je vais la suivre, a continué René. On a atteint les bouleaux, le vieux banc. Je voulais faire demitour, le silence était total, juste la neige et la lune. Et tout à coup elle a hurlé.

Il sest tus.

Bella? aije demandé.

Elle, a hoché René. Sest dressée comme une statue, le poil hérissé, la queue en pointe, et elle fixe les buissons, elle hurle, long, pas comme un loup, et moi jai failli pousser un cri avec elle.

Il a souri sans joie.

Je lui ai dit: « Calmetoi, questce que », mais elle narrêtait pas. Dabord, je pensais que cétait des sacs, de la neige, un truc à récupérer. Mais

Il sest perdu dans ses pensées, regardant ses mains.

Cétait notre voisin, at-il fini. Oncle Gérard. Vous le connaissez, le gars mince, toujours avec son chapeau et sa canne. Tout le bâtiment le connaît.

Jai hoché la tête ce genre de voisin, on en trouve dans chaque immeuble.

Il était allongé sous larbre, sur la neige, sur le côté. Son bonnet était de travers, le visage bleu, presque irréel. Au départ, jai pensé que cétait trop tard. Bella a couru vers lui, a commencé à lécher, à pousser le nez. Il a poussé un son pas un mot, juste un souffle.

René a ajusté sa casquette.

Jai sorti mon portable, jai appelé les urgences, at-il dit. Mes mains tremblaient, les chiffres narrivaient pas. Bella tournait autour de lui, remuait la queue, restait. Elle a posé sa tête sur sa poitrine. Jattendais les médecins

Quand les secours sont arrivés, ils ont emmené Oncle Gérard, ont noté René comme le découvreur et ont félicité Bella: « Bravo! ».

Ils ont ajouté, a poursuivi René, que si on était arrivé deux minutes plus tard, il aurait gelé. Un AVC sous notre bouleau. Il na même pas pu atteindre lentrée de limmeuble. Et le digicode de limmeuble est toujours capricieux

Il a poussé un soupir lourd.

Ensuite, cest comme au cinéma : sirènes, voisins en blouses, Bella me regarde avec des yeux qui disent « cinq euros pour un tour », limmeuble se transforme en visite guidée: « Voilà où on la trouvé ».

Et loncle Gérard? aije demandé.

Il est vivant, a hoché René. En rééducation. Son fils est venu, a apporté des gâteaux, je lui ai dit: « Donne les gâteaux à la chienne, elle ma sorti de lombre ».

Il a caressé Bella sur la tête.

Je pensais que cétait fini, a continué René. Mais non.

« Mais non » dans mon métier signifie toujours que lhistoire ne fait que commencer.

Deux nuits plus tard, à trois heures, elle me réveille à nouveau, pattes, museau contre le visage, gémissant. Je me réveille en me demandant: « Quoi? Y atil quelquun sous le bouleau? »

Il y avait quelquun? aije demandé.

Personne, a soupiré René. Je lui ai dit: « Bella, arrête de jouer les héroïnes, jai besoin de dormir ». Elle continue à me pousser vers la porte. On sort, on arrive au banc rien. Elle renifle, tourne en rond, me regarde et cest tout. Elle court et rentre.

Ça sest répété deux fois de plus. À trois heures du matin, Bella le réveille, lentraîne vers les bouleaux. Neige, lampadaire, empreintes. Aucun corps, juste la neige.

Jai commencé à perdre la tête, avoue René. Je me demande si je deviens folle ou si elle sest attachée à cet endroit.

Avant lhistoire de Gérard, elle ta déjà réveillé? aije demandé.

Jamais, a confirmé René. Son sommeil est comme celui dun mort: elle se couche, ronfle, ne bouge pas.

Vous dormiez déjà à trois heures? aije poursuivi.

René a eu un regard étonné.

Comment ça?

Vous naviez pas de réveils nocturnes, pas de fouilles dans lappart, pas de bouteille à la main?

Parfois, a admis René. Après que Natacha est partie (il a cherché ses mots) je suis resté seul, parfois je me réveillais. Mais dernièrement, je me couche comme dans un sac.

Il a ajouté :

Cette nuit où elle ma réveillé je suis sorti comme sorti dune tombe. La pression montait, la tête bourdonnait, le cœur battait. Sans Bella, je serais resté là.

On sest regardés. Voilà la «mystique».

Un chien qui réveille la nuit, cest un scénario que je connais, mais ici le puzzle était plus complexe.

Alors pourquoi vous êtes venu chez moi? aije demandé. Pour vérifier que le chien na pas « perdu la tête »?

Exactement, a reconnu René. Parfois elle vient, respire sur mon visage, sallonge sur ma poitrine et ne bouge pas tant que je ne me lève pas. Comme si elle faisait un contrôle.

Bella a poussé un petit soupir et a posé sa tête sur la botte de René.

Ma voisine a dit: « Elle réagit à tout ce qui est mort, à linvisible ». Jai pensé que cétait le moment daller chez le véto.

Jai bien examiné Bella : cœur régulier, poumons clairs, articulations en forme, yeux limpides, ventre souple, langue rosée. Aucun signe de douleur ou de problème neurologique.

Santé de Bella, top! aije dit. La «mystique» nest que dans votre tête et dans le hall de limmeuble.

René espérait un diagnostic spécial, il a fallu le désillusionner.

Ce qui sest passé, cest une petite traumatologie. Tout était normal, puis vous avez commencé à respirer bizarrement, à vous retourner. Elle vous a réveillé, vous avez trouvé loncle Gérard. Toute la bande est à la limite.

Jai jeté un œil à Bella :

En ce moment, elle ne fait que vérifier à trois heures si tout le monde est vivant. Les chiens nont pas de philosophie, ils sont pratiques.

Donc elle patrouille? a demandé René.

Exactement, aije hoché. Elle veille sur le hall.

Et elle vous surveille aussi? a ajouté.

Oui, dès que vous avez « ressurgi de la fosse », elle sentait déjà vos secousses, mais cest loncle Gérard qui a déclenché le vrai déclic. Maintenant elle se dit: « Si mon humain dort tranquillement, je vérifie sil nest pas sous le bouleau, même dans la chambre ».

René a souri, mais ses yeux étaient sérieux.

Donc elle me garde?

Oui, aije haussé les épaules. Gardenuit gratuite, sans contrat, mais le nez signe.

Il a regardé Bella, un peu déconcerté.

Que faire? Je ne peux pas lui dire que loncle Gérard est à lhôpital, pas sous le buisson

Vous pouvez, aije suggéré. Pas avec des mots, avec votre attitude.

On a longuement parlé de solutions terre à terre : redonner à Bella limpression que la nuit, cest du repos, pas du service; faire accepter à René que la vie a changé.

Passez cinq minutes chaque soir à la caresser, à parler doucement. Pour les chiens, cest linterrupteur: « Tout le troupeau est couché, on peut dormir ».

Et si elle revient à trois heures ?

Si elle revient, levezvous, sortez dans la cour, faites le tour. Pas pour chercher qui que ce soit, mais pour montrer à Bella que tout est sous contrôle. Revenez, félicitezla, dites « tout va bien » et replongez dans le sommeil. Si pendant une semaine elle continue sans raison, on cherche dautres explications.

Jai ajouté :

Consultez un médecin. Pas un voyant, un vrai docteur. Parlez de vos réveils nocturnes, de votre tension, de votre cœur. Bella fait son boulot, mais ce nest pas un thérapeute. Pensez à une double assurance.

René sest agité sur la chaise :

Vous avez fait équipe. Mon fils me dit tout le temps: « Papa, va faire un checkup ».

Voilà, vous avez déjà trois spécialistes: le fils, le cardiologue et la chienne. Seulement la chienne na pas de diplôme, mais elle sait vous piquer le museau à trois heures du matin.

Bella a grogné doucement, comme pour approuver.

René est parti, promettant daller chez le médecin et de « parler à Bella ». Jai eu le sentiment davoir fait la moitié du travail: il ne croit plus que la chienne est « mystique ». Il reste à faire que sa vie ne ressemble plus à une cour vide sous la lune, où il nest quun observateur.

Quelques mois plus tard, ma porte sest ouverte sans bruit.

Pierre, cest sans rendezvous? a sauté une silhouette familière. On passe rapidement.

René était là, Bella à ses côtés. Cette fois, il ressemblait à un homme qui a enfin récupéré son sommeil. Les rides étaient toujours là, mais le regard était plus vivant.

Alors, comment va la patrouille nocturne? aije demandé pendant que Bella reniflait le cabinet.

On a passé le service à la journée, a souri René. La première semaine, elle venait encore à trois, me mordait le visage. Je sortais, je faisais le tour, je disais: « Bella, tout est calme, on se recouche ». Elle me regardait comme un chef devant un nouveau stagiaire. Puis ça sest calmé.

Il sest assEt maintenant, chaque fois que la nuit tombe, je regarde Bella sendormir paisiblement à mes côtés, satisfait davoir trouvé un équilibre entre le mystère et la raison.

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Le chien réveille son maître au milieu de la nuit et le mène à la cour, où il ne trouve pas seulement un arbre et la luneDans l’obscurité, ils découvrent une silhouette mystérieuse qui semble les inviter à explorer un secret ancien enfoui sous la terre.
Mon cher fils, tu vois que je vieillis… Je te prie d’être patient !