Oui, l’appartement est petit, mais nous achèterons un lit pour ton cousin.

Tu peux pas savoir le soulagement ou plutôt l’agacement que je ressens quand quelquun sonne chez moi dès le matin, pile le seul jour où je ne travaille pas. Tu connais ce sentiment… Bref.

À peine réveillée, je ne sais pas pourquoi, jai tout de suite pensé à une fuite deau quelque part, genre une grosse cata, alors je me suis ruée dans la salle de bain puis dans la cuisine, persuadée que javais noyé quelquun. Mais non, cétait sec partout, donc cette fois, ce nétait pas les voisins du rez-de-chaussée tu sais, ceux que javais inondés il y a six mois, la honte.

Mais la sonnette continuait à hurler, impossible de lignorer, alors jy vais, mi-endormie, traînant les pieds jusquà la porte. Quand jouvre, paf, je tombe nez à nez avec un tas de valises et des gens à moitié cachés derrière elles.

Oh là là, je taurais jamais reconnue dans la rue ! Tu parles dun compliment, franchement, cest la vieille dame devant moi qui balance ça, un grand sourire un peu déplacé.

Je me creuse la tête, impossible de remettre qui cest…

Je regarde plus attentivement le gars à côté delle, tout sourire, qui me tend la main. Derrière eux, ya un autre type dont je vois juste la tête, heureusement il nen rajoute pas côté commentaires. Mais la dame sexclame : Bah alors, fais-nous pas poireauter, laisse-nous entrer !

Pardon, mais Comment ça, entrer ?

Ben tu ne reconnais plus ton oncle ? Cest moi qui tai élevée, ma grande ! Et lui, elle fait un geste vers le jeune, cest ton cousin, il vient faire ses études à Paris, il a pas dendroit où loger. On a décidé quil pouvait rester chez toi ! On achètera un lit après, tinquiète, tout va bien se passer. Tiens, on ta apporté des chocolats et une bouteille de vin ! Ton père ne ta rien dit ?

Euh non Oh bah il a dû oublier, mais tinquiète, on va sarranger ! Sarranger comment ? Attends, il va habiter là, avec moi ?

Mais oui, tu vas prendre soin de lui, tu sais bien ce que cest darriver seule dans une grande ville ! Mais enfin, je vais pas moccuper de quelquun, surtout qu’Édouard, mon fiancé, vient ici tout le temps. Ya même pas assez de place pour deux !

On va trouver une solution, tu verras Non mais, sérieusement, il y a des résidences étudiantes, je suis passée par là, cest pas la mer à boire. Mais non, enfin, cest pas possible !

Tu le sens venir, hein ? Les visages se referment, ils commencent à pousser les valises à lintérieur comme si de rien nétait. Là, jai compris : si leurs bagages passaient la porte, cen était fini de ma liberté. Jai eu le réflexe de leur demander de patienter cinq minutes pour réfléchir, puis je les ai accompagnés jusquà la résidence universitaire où le cousin était inscrit.

Bien sûr, après, jai récolté des reproches pas possibles : égoïste, sans cœur, tous les sourires sétaient envolés avec les valises. Ils sont même partis sans dire au revoir. Jai appelé mes parents direct en leur demandant mais cest quoi ce délire ?!

Ma mère, vexée, na pas raté loccasion de me dire que je manquais desprit de famille, comme si jétais la pire fille de France. Bah écoute, cest la familleAlors voilà, jai passé ma journée à ruminer. À ressasser chaque égoïste et chaque soupir de déception comme une vieille chanson quon ne peut plus arrêter. Javais presque envie de tout plaquer et daller mexcuser, leur courir après dans Paris avec leurs valises et mes remords.

Mais à vingt-deux heures, alors que je croyais déjà ne plus dormir de la nuit, jai entendu un bruit de goutte deau rien, juste mon imagination. Sauf que cette fois, je nai pas bondi. Je suis restée dans mon canapé, un peu lessivée, à me dire que, malgré tout, cétait bien chez moi, calme et silencieux pour changer.

Jai pris le chocolat posé sur la table, découpé un tout petit carré, et je me suis dit que parfois, dire non, cest la meilleure façon de se rappeler qui on est. Jai souri. Jai envoyé un message à Édouard : Ça te dit un dimanche tranquille, rien que nous deux ? Et soudain, même toutes les gouttes deau du monde nauraient pas pu noyer ce sentiment de liberté retrouvé.

Peut-être que je ne suis pas la fille parfaite, ni la cousine rêvée. Mais ce soir, je suis juste moi et franchement, cest déjà pas mal.

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Oui, l’appartement est petit, mais nous achèterons un lit pour ton cousin.
La famille sans-gêne : Quand une parenté envahissante veut s’installer chez vous à Saint-Pétersbourg — Écoute-moi bien, Nadia, lança la belle-sœur, le sourire disparu. — On dépose les papiers au lycée technique pour le mois de juin. Macha vient avec ses affaires. On n’est pas des étrangers, à vadrouiller dans des internats ! Réfléchis bien. Se fâcher, tu sais, ça peut durer toute une vie. — J’ai déjà réfléchi, Zoé, répondit Nadège, en enfilant son manteau. — Macha est la bienvenue… comme invitée. Venir le week-end, visiter un musée, pas de souci. Mais s’installer chez moi ? Non. Je n’en prendrai pas la responsabilité. — Ah ! Elle ne veut pas de responsabilité ! s’écria Zoé, les bras en l’air. — Pff ! Comme on dit ici : “À Paris, la ville finit par vous user jusqu’à l’âme.” Les coupes de champagne moussaient encore, mais les convives commençaient déjà à épier les nouveaux mariés. Clarisse, rajustant la lourde traîne de sa robe de mariée, adressa un sourire forcé à ses proches — l’épuisement se lisait sur son visage. Le mariage à Saint-Pétersbourg s’avérait coûteux et éprouvant. Surtout quand la moitié de la famille débarquait d’un petit village près de Pskov. La tante de Clarisse, Zoé, affublée d’une robe dorée un peu trop petite pour elle, était assise près de Nadège, la mère fraîchement intronisée belle-maman. Zoé arrangeait sa coiffure extravagante tout en jetant des regards par la baie vitrée, au tumulte de la grande ville au dehors. — Eh bien Nadège, lança-t-elle en se rapprochant, tu vis dans le confort ! Clarisse a bien trouvé son homme, hein. Un appartement, une voiture… Et toi, tu vas vivre comme une reine dans ton trois-pièces, non ? Tu restes toute seule maintenant ? Nadège arbora un sourire courtois, sirotant son jus. — Reine, vraiment, Zoé ? Je vais enfin retrouver du calme après tant d’années à courir partout. — Le calme, c’est l’ennui ! répliqua Zoé, plissant les yeux. — Il te faudrait plus d’action, sinon tu vas t’encroûter. Justement, avec Vasili… Notre Macha, quatorze ans déjà, elle termine la troisième dans un an. Il n’y a rien à faire là-bas au village, tu le sais. Il lui faudrait un bon lycée technique à Paris. Nadège se montra prudente — elle connaissait ce ton chez Zoé. C’est ainsi qu’elle quémandait “jusqu’à la paie”. L’argent, en passant, n’était jamais rendu. Nadège répliqua alors : — Vous pensez à son avenir bien tôt, Zoé. Elle a encore tant à apprendre. — Mais le temps passe vite ! Zoé faillit renverser un serveur en gesticulant. — On a tout prévu. Elle vient chez toi. Ta chambre d’amis est libre maintenant, même deux avec Clarisse partie. Macha est discrète, elle ne gênera pas. Tu la surveilles, tu la nourris, et nous du village, on t’enverra des pommes de terre, de la viande… Nadège déposa son verre sur la table. — Zoé, tu es sérieuse ? J’ai soixante-deux ans, de l’hypertension… Je ne suis plus de taille à courir derrière une ado ! Il faut toujours avoir l’œil, et moi je suis souvent à la clinique, parfois je dois me reposer. Zoé haussa les épaules, piquant la gélatine de son fourchette. — Quelle hypertension ? Tu tiens la forme ! Macha est une crème, elle fera le ménage, les courses. Ça te sera plus animé ! À moins que tu préfères voir ta maison moisir ? On en a parlé avec Vasili. Il dit : “Nadège est une femme en or, elle ne va pas jeter sa nièce dehors”. — Pourquoi chez moi, Zoé ? Louez-lui un studio ou au moins une chambre. Moi, j’aimerais enfin vivre pour moi. Pour la première fois depuis quarante ans ! — Pour toi ! s’esclaffa Zoé bruyamment. — Vous entendez ? Elle s’installe en ville et veut oublier la famille ! On t’a pourtant envoyé pommes de terre, lard et champignons, tout le département. Et maintenant, “pour soi” ! Pareil pour Clarisse, sûrement qu’elle prend la grosse tête. Clarisse, remarquant les regards des hôtes, rejoignit sa mère. — Ça va ? Le plat chaud arrive, dit-elle en souriant. — Oui ma Clari, tout est parfait, ajouta l’oncle, levant sur elle ses yeux troubles à la vodka. — Par contre, ta mère fait la difficile. On veut loger Macha chez elle, pour qu’elle entre au lycée, mais elle ne veut pas. Dis-lui, peut-être qu’elle t’écoutera ? Clarisse se redressa. — Macha veut venir ? Pourquoi pas, qu’elle tente sa chance. Les lycées techniques ont souvent des chambres pour les élèves. C’est une bonne école de la vie, j’y suis passée aussi. — Une chambre d’étudiant ?! s’étouffa Zoé. — Tu sais le genre de fréquentations là-dedans ? Qu’en tirerait-elle ? Mais là, c’est la tante, avec chambre privative. Nadège, pourquoi tu restes muette ? Tu as élevé tes enfants, maintenant aide-nous. — J’ai dit ce que j’avais à dire, Zoé, Nadège se leva de table. — Parlons plutôt de la fête, pas de vos plans pour mon logement. Excusez-moi, je dois m’absenter. Elle fila presque en courant vers les toilettes. Clarisse la suivit, laissant les proches ruminer leur mécontentement. *** Dans les toilettes, Nadège extirpa fébrilement un cachet de sa sacoche. — Maman, souffle, dit Clarisse en humidifiant une lingette. Mets-la sur ton cou. Ils sont allés trop loin. — Tu as entendu ? Elle a tout décidé pour moi. Et Vasili… “femme en or” ! Je ne les ai pas vus pendant dix ans, juste “bonjour — au revoir” au téléphone. Et maintenant, je devrais élever leur fille ! — Maman, refuse ! Je les connais trop. Dès que Macha franchit le seuil, tu deviens bonne à tout faire. Cuisine à deux, lessives, caprices, et Zoé vérifiera le couvre-feu. Tu veux vraiment ça ? — Non, répondit Nadège. — Mais ils m’en voudront. On est de la même famille, après tout… Tant d’années à échanger… — Quels échanges ? Un sac de pommes pourries qu’ils rappellent pendant six mois, c’est ça leur générosité ? C’est pas vraiment des liens… Viens, on retourne. Ignore-les et ne réponds à aucune question-piège. Mais impossible de les ignorer. Le reste de la soirée, Zoé et Vasili firent bruyamment savoir leur mécontentement. Ils s’installaient avec les autres, répétant à qui voulait l’entendre que “les citadins sont hautains” et que “certains oublient leurs racines”. Macha, grande fille aux lèvres rouges, semblait indifférente, vissée sur son téléphone, mais elle soupirait bruyamment. La fête finie, alors que les invités se dispersaient, Zoé intercepta Nadège au vestiaire, exigeant de nouveau que sa fille s’installe chez elle indéfiniment. Mais Nadège refusa. Vasili lança un regard de mépris à la belle-fille, puis suivit sa femme. *** À l’approche de l’été, Nadège déploya enfin ses ailes. Nouvelles rideaux au salon, dévorant des romans laissés de côté, et même des cours de danse. Le coup de fil arriva tôt. — Nadia, bonjour, s’emballa Zoé. — Demain, on arrive. Vasili a préparé la voiture, les affaires de Macha sont prêtes — couettes, oreillers, une petite télé. On sera là à midi. Nadège en resta bouche bée. — Zoé, tu m’as bien entendue ? Je t’ai dit non. — Allons ! On est la famille, pas de querelles. T’as changé d’avis ? Macha a déjà annoncé à tout le village qu’elle vivrait à Paris, en plein centre. Ne nous fais pas honte devant les voisins. — Zoé, c’est sérieux. Je n’ouvrirai pas la porte. — Tu vas ouvrir ! Ta nièce unique ! Si tu la refuses, oublie que tu as une sœur ! Je dirai à tout le monde qui tu es vraiment. Zoé raccrocha furieusement, Nadège faillit éclater en sanglots. Comment parler à des gens pareils ?! *** Le lendemain devant l’immeuble typiquement lyonnais, ce fut le chahut. La vieille “Niva” bloquait l’entrée, coffre plein à craquer. Vasili, en treillis et vieux marcel, s’essuyait le front, tandis que Zoé tambourinait à l’interphone. — Nadège ! Ouvre ! On est là ! Viens, Macha est là, ses bras en compote ! Zoé appuya encore, puis martela sur la console. — Nadia ! Arrête de jouer à cache-cache ! On partira pas ! Au même moment, la voiture d’Arthur, le mari de Clarisse, se gara. — Ah, Clarisse ! fit Zoé, un sourire hypocrite. — Ouvre-nous la porte, ta mère n’entend plus rien, ou elle déraille ! — Elle entend très bien, tante Zoé, dit Clarisse sans ôter ses lunettes, s’approchant calmement. — Maman vous a clairement dit non pour Macha. Pourquoi avoir fait parcourir trois cents kilomètres à votre fille ? — Ne me donne pas d’ordres ! hurla Zoé. — On arrive chez la famille ! C’est privé ! Tu es trop jeune pour me conseiller ! Arthur s’interposa. — Nadège nous a demandé de veiller à sa tranquillité. Repartez, s’il vous plaît. Vasili, effacé jusque-là, s’avança, torse bombé. — Écoute, toi, le gendre… C’est notre droit. On est la famille ! — Droit sur quoi ? répondit Clarisse, bras croisés. — Forcer une porte ? Imposer votre enfant à une personne âgée ? Tante Zoé, regardez Macha. Elle a honte… On voyait effectivement Macha, le regard plongé dans son téléphone, rougissante. — Elle n’a pas honte, elle est vexée ! s’étrangla Zoé. — La tante — parasite, installée en ville, elle ignore les siens ! Nadège ! Sors, lâcheuse ! Regarde ta nièce dans les yeux ! La fenêtre du deuxième s’ouvrit. Nadège, livide, apparut. — Zoé, pars. Je n’ouvrirai pas. Je ne veux plus ce cirque ! — Vraiment ?! Zoé saisit le grand sac de Macha et l’envoya devant l’entrée. — Prends ses affaires alors ! Elle va rester là jusqu’à ce que tu changes d’avis ! Nous, on s’en va ! On verra si tu la laisses dehors ! — Non, rectifia Arthur, reprenant le sac pour le remettre dans la voiture. — Vous repartez tout de suite. Sinon, j’appelle la police. Tentative d’intrusion, trouble à l’ordre public. On a des caméras partout, tante Zoé. Vous voulez passer la nuit au commissariat ? Zoé suffoqua de rage. Elle s’élança, mais Vasili la retint, sentant le vent tourner. — Viens, Zoé… marmonna-t-il. — Tu vois comment ils se croient supérieurs… — J’espère que cet appart vous portera malheur ! hurla Zoé, montant en voiture. — Oublie ta sœur, Nadège ! Petite bourgeoise, plus de pommes de terre pour toi ! Tu finiras seule, personne ne te viendra en aide ! Macha, monte ! *** Finalement, l’étudiante fut logée chez une grand-tante éloignée. Deux mois plus tard, Macha avait dérobé tous les bijoux et disparu avec un petit voyou du coin. On a lancé les recherches avec la police. L’hébergeuse réclame désormais compensation devant la justice, et Zoé accuse urbi et orbi que “Macha a été corrompue à Paris” et que la dame est fautive — mauvaise surveillance. Nadège se félicita à nouveau de son sang-froid : Dieu, quelle bonne idée d’avoir fermé la porte à la famille envahissante !