Les parents effrontés
Voilà comment ça va se passer, Françoise, dit la belle-sœur sans le moindre sourire. On dépose le dossier au lycée de télécommunication en juin.
Éléonore va arriver avec ses affaires. Nous sommes de la famille, ce nest pas pour courir les internats. Réfléchis bien.
La rancune, tu sais, ça peut rester toute la vie.
Jai déjà réfléchi, Solange, Françoise Moreau mit son manteau. Éléonore est toujours la bienvenue chez moi, en tant quinvitée.
Venir pour le week-end, visiter le musée avec plaisir. Mais elle ne vivra pas chez moi.
Je ne prendrai pas cette responsabilité.
Ah ! La responsabilité, elle nen veut pas ! Solange leva les bras au ciel. Tous les gens le disent bien : « Paris te vide le cœur ! »
Le champagne frémissait encore dans les verres quand les convives navaient déjà plus que les jeunes mariés à la bouche.
Amélie, réajustant le lourd jupon de sa robe de mariage, esquissait des sourires épuisés à la famille la journée lavait éreintée.
Un mariage à Paris, cest cher, cest nerveux, surtout avec la moitié des invités débarqués de ce petit village près de La Rochelle.
La tante dAmélie, Solange, moulée dans une robe lamée trop serrée, était assise à côté de la toute nouvelle belle-mère, Françoise Moreau.
Et Solange avait les mains sans cesse dans sa coiffure volumineuse, lœil rivé aux immenses fenêtres du restaurant, derrière lesquelles Paris grondait.
Eh Françoise, glissa Solange, vous vivez bien ici. Regarde la chance dAmélie ! Un bel homme, leur propre appartement, une voiture…
Maintenant toi, tu vas régner sur ton trois pièces, comme une reine ! Tu restes seule, non ?
Françoise sourit poliment, sirotant son jus de pomme.
Quelle reine, Solange. Je vais enfin goûter au silence. Après tout ce tumulte, jaspire à la paix.
Le silence ? Cest lennui pur, plissa les yeux Solange. Il te faudrait un peu plus de remue-ménage, sinon tu vas moisir ici. Dailleurs, avec Paul on y pensait…
Notre Éléonore, elle a déjà quatorze ans, elle finit le collège lan prochain. Rien à faire au village, tu comprends. Pour elle, Paris serait parfait, le lycée…
Françoise sentit la prudence lenvahir elle connaissait ce ton-là. Cest le ton du « tu peux bien me dépanner jusquà la fin du mois ».
Elle savait quelle ne reverrait jamais largent. Il fallait répondre quelque chose, vite.
Vous pensez trop tôt au lycée, Solange. Éléonore a encore le temps de grandir.
Le temps passe à une allure ! Solange manqua de renverser le serveur en gesticulant. Cest décidé. Elle viendra chez toi. Tu as une chambre libre maintenant, même deux, puisque Amélie sest installée ailleurs.
Éléonore est un ange, toute discrète. Tu pourras veiller sur elle, la nourrir et nous tenverrons des pommes de terre et du veau du pays…
Françoise posa son verre.
Solange, tu es sérieuse ? Jai soixante-deux ans, lhypertension, tu sais. Je ne suis plus de taille pour courir après une ado.
Une jeune fille, il faut surveiller, et moi, cest soit la pharmacie, soit le canapé.
Solange haussa les épaules en picorant le terrine.
Bah ! Hypertension ou pas, tu as plus dénergie que les jeunes.
Éléonore est en or. Elle nettoiera le sol, ira au marché. Au moins, tu ne tennuieras pas ! Tu veux vraiment moisir toute seule dans cette vieille baraque ?
Paul et moi, on est daccord.
Il dit : « Françoise, elle est top, elle jettera pas sa nièce dehors ».
Pourquoi chez moi, Solange ? Louez-lui un studio, ou au pire une chambre. Moi, je veux juste enfin vivre pour moi, après quarante ans !
Pour soi-même ! Solange éclata de rire. Vous entendez ça ? Ma sœur débarquée à Paris veut oublier la famille !
On ta porté des pommes de terre, du lard, des cèpes, tout lautomne à travers le département, et maintenant « pour soi-même » !
Même Amélie, elle doit se croire sortie de lordinaire.
Amélie, voyant les regards converger vers sa tante, sapprocha de sa mère.
Tout va bien ? Le chaud arrive, sourit-elle.
Parfait, Amélie, loncle, jusque là absorbé par sa viande froide, leva vers elle un regard voilé par le calvados. Juste que ta mère fait chercher.
On voudrait loger Éléonore chez elle, pour laider à entrer au lycée, mais ta mère refuse.
Parle-lui, toi, elle técoutera peut-être.
Amélie se redressa.
Éléonore à Paris ? Pourquoi pas. Quelle tente le concours.
En général, les lycées proposent des internats. Cest une vraie école de vie, jy suis passée moi-même.
Un internat ?! la tante sétrangla. Tu sais le genre de jeunesse quil y a là-dedans ? Elle va y apprendre quoi ?
Chez sa tante, elle aurait sa propre chambre.
Françoise, tu ne dis rien ? Tu as élevé les tiens, tu pourrais nous rendre service.
Jai dit ce que javais à dire, Solange, Françoise se leva. Parlons de la fête, pas de programmes sur des mètres qui ne sont pas les vôtres.
Pardon, je dois sortir.
Elle se dirigea presque en courant vers les toilettes.
Amélie la suivit, tandis que les parents bourdonnaient de colère.
***
Aux lavabos, Françoise extirpe frénétiquement un comprimé de sa pochette.
Maman, respire, Amélie ouvrit le robinet, mouilla un mouchoir et le lui tendit. Pose-le contre ta nuque. Ils sont hors de contrôle.
Amélie, tu as entendu ? Elle a tout décidé à ma place, ce Paul et ses compliments « femme formidable »…
Mon Dieu, dix ans que je les ai pas vus, juste des coups de fil « bonjour au revoir ». Maintenant je devrais élever leur fille pendant des années !
Refuse, maman ! Je connais trop bien ces gens.
Si Éléonore passe ta porte, tu deviendras sa domestique.
Cuisine pour deux, lessives, ses caprices et Solange te harcèlera au téléphone pour savoir pourquoi sa fille nest pas rentrée à 22h !
Tu veux cette vie ?
Non, souffla Françoise. Mais ils seront vexés tout de même. Cest la famille. Après tant dannées
Quelle famille, maman ? Un vieux sac de pommes pourries une fois lan et six mois à te répéter leur générosité ?
Ce nest pas du lien, maman. Reviens.
Ignore-les, ne réponds jamais à leurs questions tordues.
Mais ce fut impossible. Tout au long de la soirée, Solange et Paul singénièrent à être bruyants.
Ils se posaient à côté des autres, remâchant que « les Parisiens se gavent » et que « certains oublient doù ils viennent ».
Éléonore, grande fille aux lèvres écarlates et au regard ennuyé, soupirait ostensiblement devant son téléphone.
À la fin, lorsque les invités quittaient la salle, Solange rattrapa Françoise au vestiaire, exigeant encore quelle loge sa fille pour une durée indéterminée.
Mais Françoise refusa. Paul jeta un regard de mépris à la belle-fille et suivit Solange.
***
À lété, Françoise Moreau déploya enfin ses ailes.
Elle acheta de nouveaux rideaux pour le salon, lut des romans quelle navait pas touchés depuis des années, sinscrivit même à des cours de danse.
Un matin, le téléphone fixe sonna.
Salut Françoise, lança la belle-sœur au débit mitraillette. On arrive demain !
Paul a fait le plein, toutes les affaires dÉléonore sont prêtes oreillers, couvertures, une petite télé.
On est là pour le déjeuner.
Françoise en resta bouche bée.
Solange, tu as mal compris. Jai dit non.
Mais voyons ! On est de la famille, tu fais ta crise mais ça passera.
Éléonore a déjà annoncé à tout le village quelle vivrait à Paris, presque en centre-ville.
Tu veux nous faire honte devant tout le monde ?
Non Solange, je suis sérieuse. Je nouvrirai pas la porte.
Mais si, tu ouvriras ! Et comment ! Éléonore, cest ta seule nièce.
Si tu la renvoies, oublie que tu as une sœur ! Je raconterai partout qui tu es vraiment !
Solange raccrocha, Françoise faillit fondre en larmes.
Comment dialoguer avec ces gens ?
***
Le lendemain, au pied de son immeuble typique du quinzième arrondissement, cétait le vacarme total.
La vieille Peugeot, chargée à bloc, bloquait lentrée. Paul en treillis et vieux débardeur sépongeait le front pendant que Solange, les mains sur les hanches, martelait le digicode.
Françoise ! Ouvre ! On est là ! Descends ! Éléonore nen peut plus avec ses bagages !
Elle martela la sonnette, puis carrément le panneau du poing.
Françoise ! Arrête de jouer à cache-cache ! On ne repartira pas !
À ce moment-là, la Renault de Benoît, le mari dAmélie, sarrêta.
Eh Amélie ! Solange en montra ses dents faussement. Ouvre-nous enfin, ta mère est sourde ou folle.
Ma mère entend parfaitement, tatie Solange, répondit Amélie en gardant ses lunettes de soleil. Elle vous la bien dit, Éléonore ne viendra pas chez elle.
Pourquoi avoir trainé votre fille sur 300 kilomètres ?
Ne me parle pas sur ce ton ! piailla Solange. On est en famille ! Tu es trop jeune pour me donner des leçons !
Benoît intervint.
Françoise nous a demandé de vérifier quelle ne soit pas embêtée. Partez.
Paul, jusque là en retrait, gonfla la poitrine.
Écoute garçon, tu nas pas de leçons à faire. On est de la famille. On a le droit.
Droit à quoi ? Amélie croisa les bras. Entrer de force chez les gens ? Imposer sa fille à une personne âgée ?
Tatie, regardez Éléonore. Elle a honte.
Éléonore, figée, louchait toujours sur son smartphone, mais les joues cramoisies la trahissaient.
Cest pas honteuse, cest vexée ! Solange hurlait. Sa tante de sang est une radine de Paris, qui laisse tomber sa famille !
Françoise ! Viens ici, lâche ! Regarde ta nièce !
La fenêtre du deuxième sentrouvrit. Françoise, pâle comme la neige, jeta un regard dehors.
Solange, pars, souffla-t-elle. Je nouvrirai pas. Je ne veux plus de ce cirque !
Eh bien ! Solange agrippa le gigantesque sac dÉléonore et le lança devant la porte. Alors récupère ses effets !
Elle restera là jusquà ce que tu changes davis ! Nous, on part !
On verra si tu la laisses dehors !
Elle ne restera pas dehors, dit calmement Benoît en chargeant le sac dans le coffre de Paul. Parce que vous allez monter en voiture. Ou jappelle la police.
Tentative dintrusion. Trouble à lordre public.
Tout est filmé ici, tatie Solange. Vous voulez passer la nuit au poste du XVe ?
Solange éclata de rage et voulut bondir sur Benoît, mais Paul, flairant le danger, la retint par le bras.
Laisse tomber, Solange… marmonna-t-il. Regarde-les, ils sont tous propres à Paris.
Que cette maison te porte malheur ! hurla Solange en montant en voiture. Françoise, oublie ta sœur !
Vieille bourgeoise, tu nauras plus de patate de chez nous !
Tu finiras seule, et personne ne te servira un verre !
Éléonore, monte !
***
On plaça la lycéenne chez une cousine lointaine.
Deux mois après, Éléonore avait emporté tous les bijoux de famille et sétait enfuie avec un petit voyou du quartier.
On la chercha une semaine avec la police.
La cousine court maintenant les tribunaux, réclame le remboursement, et Solange hurle sur les réseaux que sa pauvre Éléonore a été « dépravée à Paris » et que la cousine est une incapable.
Françoise Moreau se félicita encore de son bon sens quelle chance au fond de navoir jamais laissé la famille franchir sa porte.







