— Je ne pouvais pas le laisser, maman, — murmura Mathieu. — Tu comprends ? Je ne pouvais pasAlors il serra le petit médaillon contre son cœur, résolu à garder le secret enfoui à jamais.

Mathieu a quatorze ans, et le monde semble être contre lui. Plus exactement: personne ne veut le comprendre.

Encore ce garnement! marmonne tante Colette depuis le troisième étage, en traversant rapidement la cour. Une mère qui lélève toute seule. Voilà le résultat!

Mathieu passe, les mains enfouies dans les poches de son jean usé, faisant semblant de ne pas entendre. Il entend pourtant.

Sa mère travaille encore tard. Sur la table de la cuisine, un mot : «Boulettes au frigo, réchauffe-les». Et le silence. Toujours le silence.

Il rentre de lécole, où les professeurs viennent encore une fois «discuter» de son comportement. Il comprend bien quil est devenu un problème pour tout le monde. Il comprend. Et alors?

Salut, le gosse! crie oncle Victor, du premier étage. Tu as vu ce chien boiteux? Il faut le chasser.

Mathieu sarrête, regarde de plus près.

Près des bacs à ordures, un chien gît réellement. Ce nest pas un chiot, mais un chien adulte, roux avec des taches blanches. Il reste immobile, les yeux fixés sur les passants. Des yeux intelligents et tristes.

Qui va le guérir? lance tante Colette. Il doit être malade!

Mathieu sapproche. Le chien ne bouge pas, il remue à peine la queue. À la patte arrière, une plaie béante, suintante de sang.

Questce que tu fais? sexclame oncle Victor, irrité. Prends un bâton, chassele!

Alors quelque chose éclate en Mathieu.

Ne latteignez même pas! sécrie-til, couvrant le chien de son corps. Il ne fera de mal à personne!

Voilà qui est nouveau, sétonne oncle Victor. Un protecteur apparaît.

Et je le protégerai! sassied Mathieu à côté du chien, tend la main doucement. Le canin renifle ses doigts et lèche la paume.

Une chaleur envahit la poitrine du garçon. Pour la première fois depuis longtemps, quelquun se montre bienveillant à son égard.

Allonsy, murmuretil au chien. Viens avec moi.

Chez lui, Mathieu fabrique un coussin avec danciennes vestes dans un coin de sa chambre. Sa mère ne rentre pas avant le soir; personne ne pourra les gronder ou les expulser «tout de suite».

La plaie à la patte semble grave. Mathieu ouvre son ordinateur, trouve des articles sur les premiers secours animaliers. Il lit, plissant les yeux devant les termes médicaux, mais mémorise chaque instruction.

Il faut rincer à leau oxygénée, marmonnetil, fouillant dans la petite pharmacie. Puis désinfecter les bords avec de liode. Doucement, pour ne pas faire mal.

Le chien reste calme, pose sa patte blessée en toute confiance. Il le regarde avec reconnaissance, comme personne ne la jamais fait auparavant.

Comment tu tappelles? dit Mathieu en bandant la patte. Tu es tout roux. On tappellera comment?

Le chien aboie doucement, comme pour approuver.

Le soir, la mère rentre. Mathieu se prépare à un scandale, mais elle examine le chien en silence, caresse le bandage.

Tu las fait tout seul? demandetelle doucement.

Oui. Jai trouvé comment faire sur Internet.

Que vastu lui donner à manger?

Jimagine quelque chose.

Sa mère le regarde longtemps, puis se tourne vers le chien qui lui lèche la main avec confiance.

On ira chez le vétérinaire demain, décidetelle. On verra ce quil en est de la patte. Tu as déjà trouvé un nom?

Roux, répondtil, les yeux brillants.

Pour la première fois depuis des mois, il ny a plus de mur entre eux.

Le matin, Mathieu se lève une heure plus tôt que dhabitude. Roux tente de se lever, grince sous la douleur.

Allongetoi, le rassure le garçon. Jirai chercher de leau, je te donnerai à manger.

Il ny a plus de croquettes. Mathieu donne la dernière boulette, la fait tremper dans du lait. Roux la dévore avidement, léchant chaque miettes.

À lécole, Mathieu ne se dispute plus avec les professeurs. Il ne pense quà une chose: Roux, estil encore souffrant? Sennuietil?

Tu es différent aujourdhui, remarque la maîtresse.

Mathieu hausse les épaules. Il ne veut pas parler, de peur dêtre moqué.

Après les cours, il court chez lui, ignorant les regards mécontents des voisins. Roux laccueille avec un saut joyeux; il tient déjà trois pattes.

Alors, mon ami, on sort? fabriquetil une laisse avec une corde. Mais fais attention à ta patte.

Dans la cour, un spectacle inattendu se joue. Tante Colette, en voyant la scène, sécrie presque :

Mais il la ramené à la maison! Mathieu! Tu es devenu fou?!

Et alors? répond calmement le garçon. Je le soigne. Il guérira bientôt.

Tu le soignes? intervient la voisine. Doù viens largent? Tu voles à ta mère?

Mathieu serre les poings, mais se retient. Roux se blottit contre sa jambe, comme sil sentait la tension.

Je ne vole pas. Jutilise mon argent. Je lai économisé aux petits déjeuners, murmuretil.

Oncle Victor secoue la tête :

Garçon, tu sais ce que tu fais? Tu toccupes dune vie. Ce nest pas un jouet. Il faut le nourrir, le soigner, le promener.

Chaque jour commence maintenant par une promenade. Roux guérit vite, court déjà, même sil boît un peu. Mathieu lui enseigne des ordres, patiemment, pendant des heures.

Assis! Bravo! Donne la patte! Comme ça!

Les voisins observent de loin, certains hochent la tête, dautres sourient. Mathieu ne voit que les yeux fidèles de Roux.

Il change. Pas du jour au lendemain, mais progressivement. Il cesse dêtre agressif, range la maison, même ses notes saméliorent. Il a enfin un but. Et ce nest que le début.

Trois semaines plus tard, le pire arrive.

Mathieu rentre de la promenade du soir avec Roux, quand une bande de chiens errants surgit des garages. Cinq ou six chiens, féroces, affamés, leurs yeux brillent dans la nuit. Le chef, un énorme chien noir, montre les crocs et savance.

Roux recule instinctivement derrière Mathieu. Sa patte est encore douloureuse, il ne peut plus courir correctement. Les chiens pressent la faiblesse.

En arrière! crie Mathieu, brandissant la laisse. Sortez dici!

La meute ne recule pas. Elle entoure le garçon. Le chef noir grogne de plus en plus fort, prêt à bondir.

Mathieu! se fait entendre une voix féminine depuis le haut du bâtiment. Cours! Jette le chien! Fuis!

Cest tante Colette qui sort dune fenêtre, suivie de plusieurs visages de voisins.

Mon garçon, ne joue pas les héros! crie oncle Victor. Il est boiteux, il ne senfuirait pas!

Mathieu regarde Roux. Le chien tremble, mais ne fuit pas. Il reste collé à la jambe de son maître, prêt à partager le sort.

Le chien noir saute en premier. Mathieu se protège les bras, mais le coup atteint son épaule. Les crocs percent sa veste, atteignent sa peau.

Roux, malgré la patte blessée et la peur, se jette sur le chef, le mord la jambe. Il sy accroche de tout son corps.

La bagarre éclate. Mathieu se défend avec les pieds, les mains, essaye de protéger Roux des crocs. Il reçoit des morsures, des coupures, mais ne recule pas dun pouce.

Mon Dieu, questce qui se passe! crie du haut la tante Colette. Victor, fais quelque chose!

Oncle Victor descend les escaliers, attrape un bâton, du ferraillage, tout ce qui lui tombe sous la main.

Tiens bon, mon garçon! hurletil. Jarrive!

Mathieu est sur le point de seffondrer sous la pression de la meute quand il entend une voix familière :

Allez, hors!

Cest sa mère qui surgit du hall avec un seau deau, arrosant les chiens. La bande recule, séchappe en aboyant.

Victor, aide! crietelle.

Oncle Victor court avec son bâton, dautres voisins descendent des étages supérieurs. Les chiens, constatant la supériorité, fuient.

Mathieu reste allongé sur le trottoir, serrant Roux contre son corps. Tous deux sont couverts de sang, tremblants, mais vivants.

Fils, sassoit la mère à côté de lui, examine les éraflures, tu mas fait peur.

Je nai pas pu le lâcher, maman, souffletil. Tu comprends? Je ne pouvais pas.

Je comprends, répondtelle doucement.

Tante Colette descend dans la cour, sapproche, le regarde dun air nouveau, comme si cétait la première fois.

Garçon, ditelle, perdue, tu aurais pu mourir à cause dun chien.

Ce nest pas «à cause du chien», intervient soudainement oncle Victor. Cest pour un ami. Tu comprends la différence, Colette?

La voisine hoche la tête en silence, les larmes coulant sur ses joues.

Allonsnous à la maison, dit la mère. Il faut nettoyer les plaies. Roux aussi.

Mathieu se lève à peine, prend le chien dans ses bras. Roux gémit légèrement, la queue agite à peine, heureux que son maître soit là.

Attendez, interrompt oncle Victor. Vous irez chez le vétérinaire demain?

Nous y allons, répondtil.

Jy conduirai la voiture. Et je paierai les frais; le chien a été héroïque.

Mathieu regarde le voisin, surpris.

Merci, oncle Victor. Mais je le fais tout seul.

Ne discute pas. Tu gagneras plus tard, tu pourras rendre largent. En attendant tapotetil lépaule du garçon. Nous sommes fiers de toi, non?

Les voisins acquiescent en silence.

Un mois passe. Une soirée doctobre ordinaire, Mathieu rentre dune clinique vétérinaire où il aide les bénévoles le weekend. Roux court à ses côtés, la patte guérie, la boiterie presque disparue.

Mathieu! crie tante Colette. Attends!

Le garçon sarrête, sattend à une nouvelle remontrance. Mais la voisine lui tend un sac de croquettes.

Cest pour Roux, ditelle, embarrassée. Un bon aliment, cher. Tu toccupes tellement bien de lui.

Merci, tante Colette, répondtil sincèrement. Mais nous avons déjà de la nourriture. Je travaille maintenant à la clinique, la docteure AnneSophie me paie.

Prendsle quand même, ça pourra servir plus tard.

Chez eux, la mère prépare le dîner. En voyant son fils, elle sourit :

Comment ça se passe à la clinique? AnneSophie est contente?

Elle dit que jai les mains sûres et de la patience, répond Mathieu en caressant la tête de Roux. Peutêtre que je deviendrai vétérinaire. Jy pense sérieusement.

Et les études?

Ça va. Même le prof de physique, M. Dupont, me félicite, il dit que je suis plus attentif.

La mère hoche la tête. En un mois, son fils a changé radicalement. Il ne crie plus, aide à la maison, sentend avec les voisins. Il a trouvé un but, un rêve.

Tu sais, ditelle, demain Victor vient. Il veut te proposer un autre job. Son ami possède un chenil, il a besoin dun assistant.

Mathieu implore :

Vraiment? Et je pourrai emmener Roux avec moi?

Je crois que oui. Il ressemble à un chien de garde maintenant.

Le soir, Mathieu est dans la cour avec Roux, pratiquant une nouvelle commande «garde». Le chien exécute les exercices avec sérieux, les yeux fixés sur son maître.

Oncle Victor sapproche, sassoit sur le banc.

Demain, cest bien le chenil?

Jirais, avec Roux.

Alors couchetoi tôt. La journée sera longue.

Quand Victor part, Mathieu reste un moment, Roux pose la tête sur ses genoux, soupire content.

Ils se sont trouvés. Et jamais plus ils ne seront seuls.

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— Je ne pouvais pas le laisser, maman, — murmura Mathieu. — Tu comprends ? Je ne pouvais pasAlors il serra le petit médaillon contre son cœur, résolu à garder le secret enfoui à jamais.
JE TE LE RAPPELLERAI — Madame Marie-Serge, ici, ma boucle ne prend pas… — murmura tristement Théo, élève de CE1, en pointant du pinceau la feuille verte d’une fleur qui refusait de se courber comme il le voulait. — Appuie moins fort sur le pinceau, mon petit. Comme une plume sur la paume… Voilà, comme ça ! Bravo, quelle jolie arabesque, c’est superbe ! — sourit la maîtresse, une dame d’un certain âge. — Dis-moi, c’est pour qui, ce beau dessin ? — Pour maman ! — répondit Théo, fier d’avoir dompté la feuille têtue, le visage illuminé — c’est son anniversaire aujourd’hui ! C’est mon cadeau ! — Sa voix vibrait de fierté après l’éloge de sa maîtresse. — Ta maman est chanceuse, Théo… Mais attends, surtout, ne ferme pas ton cahier tout de suite, laisse sécher les couleurs pour ne pas les gâcher. Tu pourras détacher la feuille en rentrant, ce sera parfait, tu verras, elle va adorer ! La maîtresse posa une dernière fois les yeux sur la tignasse penchée au-dessus du dessin, sourit à ses propres pensées, puis retourna à son bureau. Un cadeau pour maman, tiens donc ! Voilà longtemps qu’elle n’en avait pas eu d’aussi beaux. Théo a du talent pour le dessin, c’est indéniable. Il faudrait en toucher un mot à sa mère et lui proposer de l’inscrire aux Beaux-Arts pour enfants. Un don pareil ne doit pas être ignoré. Et puis… demander à son ancienne élève, devenue aujourd’hui maman d’élève, si le cadeau lui a plu ? Marie-Serge n’arrivait déjà plus à détacher ses yeux de ces fleurs écloses sur la feuille, on dirait qu’elles allaient bruire en remuant leurs petites feuilles bouclées… C’est bien de sa mère qu’il tient, ce Théo ! Larissa, à son âge, peignait elle aussi à merveille… ***** — Madame Marie-Serge, c’est Larissa, la maman de Théo Cottin. Je vous appelle pour prévenir qu’il ne viendra pas demain, — la voix sèche d’une jeune femme résonna dans l’appartement de la maîtresse. — Bonjour Larissa ! Il y a un souci ? — demanda la maîtresse. — Oh, un souci, il m’a pourri mon anniversaire ce petit vaurien ! Et maintenant il est au lit avec de la fièvre, le médecin vient juste de repartir ! — Attends, Larissa, une fièvre ? Mais il allait bien en partant de l’école, il a même emporté ton cadeau… — Ce gribouillis ? — Quels gribouillis ? Tu plaisantes, Larissa ! Il t’a dessiné de si belles fleurs ! Je voulais justement t’appeler pour t’encourager à l’inscrire au cours de dessin… — Je ne sais pas ce qu’il y avait là-dessus, mais moi, je n’attendais certainement pas cette chose immonde ! — Immonde ? Mais enfin… — Marie-Serge, déstabilisée, écouta les explications décousues de Larissa, le front de plus en plus plissé. — Tu sais quoi, Larissa, ça ne te dérange pas si je passe ? J’habite à côté, ce ne sera pas long… Quelques minutes plus tard, après l’accord de son ancienne élève — déjà maman ! que le temps passe — Madame Marie-Serge attrapa son vieil album de photos et de dessins d’école, souvenirs de son tout premier CE1, et sortit. Dans la cuisine en désordre, Larissa raconta : Comment Théo était rentré en retard, trempé et couvert de boue… Comment il avait sorti de sous son manteau un chiot tout mouillé, qui sentait la décharge à plein nez ! Il était allé le rescaper d’un trou d’eau où d’autres gamins l’avaient jeté ! Les cahiers fichus, les taches d’encre sur l’album, le gâteau même pas goûté… sa fièvre qui était montée à trente-neuf… Piquée par la honte, Larissa raconta comment elle avait remis le chiot dehors, l’album à sécher sur le radiateur, où à cause de l’eau il ne restait plus rien, ni fleurs ni couleurs… Larissa ne vit pas à quel point le visage de sa maîtresse s’assombrissait. Quand elle entendit le sort du chiot, le regard de Marie-Serge devint noir d’orage. D’une voix douce mais ferme, elle parla… Des arabesques vertes, des fleurs qui deviennent vivantes, de la ténacité de l’enfant, du courage inouï, du cœur qui ne supporte pas l’injustice, des brutes qui jettent des animaux dans le caniveau. Puis, menant Larissa à la fenêtre : — Regarde, c’est là-bas le trou. Théo aurait pu s’y noyer, tu sais. Mais à ce moment-là, crois-tu qu’il ait eu peur ? Ou bien pensait-il à ses fleurs, son cadeau ? As-tu oublié, Larissa, l’année 1995, quand tu pleurais sur le banc à l’école, serrant contre toi un chaton sauvé des voyous ? Toute la classe l’a caressé en attendant ta mère, tu ne voulais pas rentrer chez toi… jusqu’à ce que tes parents, heureusement, se soient ravisés ! Alors moi, je me souviens ! Je me souviens aussi de Titi, ton chat adoré ! De Mouchka, la chienne de la cour qui t’a accompagnée jusqu’au lycée, et du corbeau blessé que tu protégeais dans la classe verte… Marie-Serge sortit une grande photo jaunie : une fillette en tablier blanc tenant un chaton, rayonnante, entourée de ses camarades. À voix basse, mais résolue : — Je te rappelle la tendresse qui fleurissait dans ton cœur envers et contre tout… Puis tomba du vieux cahier un dessin d’enfant : une petite fille tenant un chaton d’une main et serrant la main de sa mère de l’autre… — Si je pouvais, — continua la maîtresse d’un ton ferme, — j’embrasserais ce chiot et Théo ! Et les soi-disant taches, je les mettrais sous cadre ! Car le plus beau cadeau qu’une mère puisse recevoir, c’est d’élever un enfant humain ! Larissa, bouleversée, jetait des regards inquiets vers la chambre de Théo et serrait l’album contre elle… — Madame Marie-Serge ! Veuillez surveiller Théo quelques minutes… Je reviens tout de suite ! Sous le regard bienveillant de la maîtresse, Larissa enfila son manteau à toute allure, claqua la porte, et courut à la décharge, appelant, fouillant, creusant… Jetant des regards vers l’appartement… Sera-t-il trop tard pour être pardonnée ? ***** — Dis-moi, Théo, c’est qui qui a son museau dans les fleurs sur ton dessin ? On dirait ton ami, Dicky ? — C’est lui, madame Marie-Serge ! Il est bien, non ? — Il est parfait ! Et la tache blanche en étoile sur la patte, je m’en souviens, ta maman et moi lui avions lavé ces pattes-là, — rit doucement la maîtresse. — Maintenant, je lui lave les pattes tous les jours ! — dit Théo avec fierté. — Maman dit : “Un ami, ça s’entretient !” Elle nous a même acheté une petite bassine exprès ! — Tu as une super maman, — sourit la maîtresse, — Tu lui prépares encore un dessin ? — Oui, pour mettre sous cadre. Parce que là, il y a ses taches dans un cadre, elle les regarde et elle sourit… On peut sourire à des taches, madame Marie-Serge ? — Les taches ? — fit la maîtresse d’un ton mystérieux — Si elles viennent du cœur, alors on peut ! Et à l’école d’art, ça marche bien ? — Oh oui ! Je vais bientôt pouvoir dessiner le portrait de maman ! Elle sera contente ! Mais pour l’instant… — Théo sortit de son cartable une feuille pliée. — C’est pour vous, de la part de maman, elle dessine aussi maintenant. Marie-Serge déplia le mot et serra doucement l’épaule de l’enfant. Sur la feuille, une pluie de couleurs, Théo radieux, la main sur la tête d’un chien croisé ébène, la sœur miniature tenant un chat contre elle, et, derrière un bureau enseveli de livres de classe, elle-même, Mme Marie-Serge, le regard empli de tendresse. Dans un coin du dessin, tracé en fleurs et en fines arabesques vertes, un seul mot, lumineux : « Je me souviens ».