Le matin, Sébastien se colle à Élise, la serre dans ses bras et lui souffle à loreille:
Bonjour, Julie.
Il bâille doucement, les yeux encore fermés, tandis quÉlise ouvre les yeux, reste allongée, craignant de bouger. Un frisson glacé la parcourt: comment cela atil pu arriver? Tout allait bien hier, non?
Sébastien se redresse, bâille à nouveau:
Élise, pourquoi tu es si froide? Jai à peine fermé les yeux. Tout va bien? Lété est là et tu grelottes sous la couette. Je prépare du thé tout de suite.
Il se dirige vers la cuisine en fredonnant un air entraînant. Élise reste quelques minutes, puis se lève péniblement, traîne les pieds comme du plomb, le cerveau embrumé par un bruit blanc. Elle se dit quun thé serait effectivement le bienvenu.
Sébastien demande des crêpes. Élise le regarde, le visage sombre.
Tu mas appelée Julie ce matin.
Quoi, ma chérie?
Sébastien, ne joue pas les naïfs. Tu mas appelée Julie ce matin.
Tu as dû tentendre, ma douce. Julie, Élise ça glisse au réveil. Tu es si froide et maussade? Ah, les femmes! Elles se vexent tout seules. Je pars travailler le ventre vide.
Élise erre encore dans la maison, tente de se ressaisir, arrose les fleurs, fait les crêpes, shabille à la hâte et part au travail de son mari. Elle se persuade que cétait bien une méprise: «Julie», «Élise», voilà tout.
Dans le cabinet de Sébastien, une nouvelle secrétaire laccueille. Cest une jeune femme aux cheveux roux en boucles, le regard pétillant, la silhouette élancée.
Sébastien Durand est occupé aujourdhui, il ne peut pas vous recevoir. Je peux vous proposer un rendezvous la semaine prochaine.
Mieux vaut que vous le notiez vousmême, ça vous sera plus utile,! sécrie Élise, surprise.
Pardon? sexclame la secrétaire, les yeux agrandis. Qui êtesvous?
Gorémichko. Élise Gorémichko, épouse de Sébastien Durand. Sortez, il y a plein de gens qui passent ici.
Soudain, lintercom grésille la voix joyeuse de Sébastien:
Élise, apportemoi un café, sil te plaît. Élise?
Élise ricane, prend le plateau et répond:
Daccord, je le fais.
Plus tard, Sébastien, les yeux encore somnolents, tend le café et la crêpe à Élise, puis ajoute en riant:
Tu recevras le courrier de divorce par la poste. Bon appétit.
Élise explose:
Sébastien, questce qui se passe? Tu es comme une sorcière sur son balai depuis le matin.
Cest la secrétaire qui sest installée dans mon cabinet, pourquoi ses cheveux ne sont pas tirés? Un dentiste respectable avec une secrétaire vulgaire, cest ridicule.
Arrête, Élise. Jen peux plus de tes crises. Je vais passer une semaine à la campagne. Attends que tu te calmes, tu me rappelleras.
Trop tard, Sébastien. Je ne tolérerai plus tes infidélités. Dismoi pourquoi?
Sébastien soupire, boit son café, grimace:
Varvara a quitté son poste. Jai recruté Julie sur sa recommandation.
Il y a longtemps?
Il y a un mois, répondil en détournant le regard.
Pourquoi ne men astu jamais parlé? Tu partageais toujours tes nouvelles.
Je ne pensais pas que Julie resterait longtemps. Elle fait du bon travail.
Au travail!
Exactement, au travail!
Il séchauffe, les joues rougissantes.
Ce nétait pas prévu! Je nai rien voulu!
Tu ne voulais rien, mais tu as changé. Jai déjà fait mes valises.
Où? sénerve Sébastien. Jai dit que je resterai une semaine à la campagne, calmetoi. Élise, je ne veux pas divorcer!
Mais il faut que je parte. Je ne supporte plus dentendre mon nom sortir de ta bouche. Élise, Julie, ta secrétaire rousse hantera mes pensées. Ne détruis pas mon équilibre, mon métier est déjà stressant, jai des enfants.
Où vastu? Reste dans lappartement.
Pourquoi garder ton appartement? Jai déjà ma maison.
Dans ce coin reculé? Une vieille maison en bois?
Cest ma maison. Point final.
La maison, laissée par ses parents, sent la poussière et la nostalgie. Élise veut pleurer, le passé revient en force. Sa copine Ninon, qui laccompagne, lance:
Tu ne peux pas rester ici, Élise, ne fais pas lidiote. Retourne à lappartement, trouve un crédit, vends cette bâtisse, et tu finiras par
Pas la peine dimaginer, on en a fini. Je ne pourrai pas. Et toi, tu le ferais?
Je ne sais pas ce que je ferais à ta place.
Élise ouvre toutes les fenêtres de la vieille demeure.
Au fait, cet endroit pourrait devenir agréable avec le temps. Cest une maison solide, à quinze minutes de Paris en voiture. Le quartier sest bien développé, les réseaux sont déjà en place. Je ny suis jamais allée depuis cinq ans.
Cest vrai, mais ça demande du travail! Il faut sy installer maintenant. Tu veux rester un moment?
Où? Dans le débarras?
Sasha est partie en vacances chez ma mère, dit Ninon, contrariée. Tu peux rester dans sa chambre jusquà lautomne.
La chambre dun ado, cest sacré! Tu joues à la maman?
Laissemoi sentir lodeur, souffle soudainement Élise. Ça sent lherbe, le jardin, lenfance.
Oui, lherbe a poussé, il faut la tondre. Élise, tu ny arriveras pas toute seule.
Je men occuperai. On peut appeler une équipe pour retourner le terrain. Jai économisé un peu ces cinq dernières années pendant que Sébastien ouvrait sa clinique privée grâce à son argent. Il considérait mon salaire comme une simple allocation de loisirs.
Ninon soupire:
Cest un bon mari, en tout cas.
Je le pensais aussi, mais cest lourd à porter.
Elles parlent de la petite fille Polina, du divorce imminent, du futur de la maison.
Tu ne vas pas la prévenir?
Non, je ne veux pas quelle abandonne ses études pour venir me convaincre.
Elles évoquent le voisin qui vient avec un cochon noir nommé Gaston.
Un voisin? demande Élise. Vous avez entendu un cri danimal ce matin?
Pas de panique, cest le voisin. Il veut récupérer son cochon.
Le voisin, vêtu dun pyjama semblable au sien, apparaît avec le cochon qui sort de lherbe.
Cest votre cochon? sétonne Élise.
Gaston! crie lhomme, ignorant la colère dÉlise. Il nest pas à moi, il sest réfugié dans mon hangar. Jai cherché partout, personne ne le réclame.
Élise, agacée, le réprimande:
Vous êtes ici pour rien. Jai un divorce dans une semaine, je suis stressée, je ne veux pas de vos bêtises.
Le voisin propose daider à installer une pompe deau.
Le lendemain, un aboiement de chien réveille Élise. Elle sort sur le perron et découvre un chiot.
Cest votre chiot? demande le voisin, la porte enfin ouverte.
Vous lavez trouvé?
Vous navez pas de clôture, les porcs et les chiens viennent partout.
Je nai jamais eu de chien.
Alors je le garde pour vous, comme cadeau de voisinage. Donnezlui un nom.
Arès, ça me plaît.
Mais je mappelle Arsen, ce ne serait pas bon.
Alors appelonsle Chuk.
Elise accepte, mais reste perplexe. Le voisin continue:
Un jour, je vous montrerai comment soccuper dun chien. Vous aurez votre compagnon qui gardera la maison.
Le voisin, qui nest pas du tout aimable, se montre distant. Élise se rend compte que le voisin nest pas un «gentil gars» comme le prétendait Ninon.
Plus tard, le mari, Sébastien, crie depuis le cabinet:
Élise, apportemoi le café!
Élise répond en soupirant:
Daccord.
Leur discussion devient une saga de réconciliations, de menaces de divorce, de projets de vente, de souvenirs denfance et de nouveaux animaux qui envahissent la vieille maison familiale. Tout se déroule sous le soleil dune France contemporaine, les euros tintant dans les poches, les rues de la banlieue parisienne bruissant au loin.
Après un an, ils se remarient et accueillent un chat dans la maisonnée.







