Jai soixantedix ans. Et, pour la première fois de ma vie, je flotte comme une ombre: plus ni pour mes enfants, ni pour mes petitsenfants, ni pour mon exépoux, ni même pour le monde entier.
Mon corps est là, je marche dans la rue, je franchis la pharmacie du coin, jachète du pain à la boulangerie, je balaie le patio sous ma fenêtre. Mais au creux de moi, un vide sétire chaque matin, depuis que je ne cours plus au travail, depuis que personne ne mappelle: «Maman, comment ça va?»
Je vis seule. Cela fait déjà longtemps. Mes enfants sont adultes, chacun avec sa propre famille, et ils habitent dans dautres villes: mon fils à Lyon, ma fille à Marseille. Mes petitsenfants grandissent, mais je les connais à peine. Je ne les vois plus aller à lécole, je ne tricote plus de bonnets pour leurs têtes, je ne leur raconte plus dhistoires au coucher. Jamais un mot dinvitation ne franchit leurs portes. Pas une seule fois.
Un jour, jai demandé à ma fille:
Pourquoi ne veuxtu pas que je vienne? Je pourrais aider avec les enfants
Et elle, dune voix calme mais glacée, a répondu:
Maman, tu sais mon mari ne te supporte plus. Tu timmiscules dans tout, tu imposes tes façons
Ce fut un coup au cœur. Je me suis sentie humiliée, en colère, blessée. Je nessayais pas dimposer, je voulais juste être proche. Mais le message était clair: «Tu nes pas la bienvenue». Ni de mes enfants, ni de mes petitsenfants. Jai limpression davoir été effacée. Même mon exépoux, qui vit dans un village voisin, ne trouve jamais le temps de me voir. Une fois par an, il menvoie un bref message de Noël, comme un devoir.
Quand je suis entrée à la retraite, jai pensé: enfin du temps pour moi. Je me suis promis de crocheter, de faire des balades matinales, de suivre ce cours de peinture dont je rêvais depuis toujours. Mais au lieu de joie, lanxiété a envahi mes pensées.
Dabord sont apparus de étranges symptômes: palpitations, vertiges, une peur profonde de mourir. Jai consulté plusieurs médecins. Ils ont fait des examens, ECG, IRM tout était normal. Jusquà ce quun docteur me dise:
Madame, cest dorigine émotionnelle. Vous avez besoin de parler, de socialiser. Vous êtes très seule.
Et cétait pire que nimporte quel diagnostic. Il nexiste aucune pilule qui guérisse la solitude.
Parfois, je vais au supermarché uniquement pour entendre la voix de la caissière. Dautres fois, je massois sur un banc du parc avec un livre, faisant semblant de lire, espérant quun passant sapproche. Mais les gens sont toujours pressés. Tous ont une destination. Et moi jexiste simplement. Je respire. Je me souviens.
Quaije fait de travers? Pourquoi ma famille sestelle éloignée? Je les ai élevés seule. Leur père est parti tôt. Je faisais des doubles services, je préparais les repas, je repassais leurs uniformes, je les soignais quand ils tombaient malades. Je ne buvais pas, je ne sortais pas. Jai donné tout ce que javais.
Et maintenant je ne suis plus quun surplus.
Aije été trop sévère? Trop autoritaire? Je ne voulais que le meilleur pour eux. Je les protégeais des mauvaises influences. Et au final je suis restée seule.
Je ne cherche pas la pitié. Je veux simplement comprendre: aije vraiment été une mauvaise mère? Ou bien estce simplement le tempo de la vie moderneprêts immobiliers, activités périscolaires, courses infinies où il ne reste plus de place pour une femme vieillissante?
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Mais je ne peux pas. Je ne fais plus confiance. Après tant dannées de solitude, je nai plus la force de mouvrir, de tomber amoureuse, daccueillir un inconnu dans ma vie. Et ma santé nest plus ce quelle était.
Je ne peux même plus travailler. Avant, il y avait un groupe: conversations, rires. Aujourdhui, il ny a que le silence. Un silence si lourd que parfois je allume la télévision juste pour entendre des voix.
Parfois je me demande: si je disparaissais, quelquun le remarquerait? Ni mes enfants, ni mon exépoux, ni la voisine du troisième étage. Cette pensée sassombrit dune peur glaciale.
Puis je respire profondément. Je me lève, je prépare un thé dans la cuisine et je me dis: peutêtre demain ira mieux. Peutêtre quelquun se souviendra. Peutêtre un coup de fil. Une lettre. Peutêtre je compte encore quelque chose.
Tant quil y a de lespoir, je resterai vivante.







