Une place en cuisine
Camille, tu rêves ou quoi ? Les invités tattendent à table, tu sais !
La voix de sa belle-mère fendait le brouhaha de la cuisine tel un couteau dans le beurre. Camille Moreau ne sursauta même pas. Elle avait lhabitude de cette voix, de ce ton, de ce « tu sais » dédaigneux.
Jarrive, Madame Louise, encore une minute.
Quelle minute ! Ça fait bien quarante !
Camille retourna silencieusement les steaks hachés dans la poêle. Un grésillement séleva, puis lodeur doignon et dail frits embauma lair. Elle referma le couvercle, baissa le feu, contempla lhorloge. Huit minutes pile avant de servir le plat principal. Tout était minuté. Comme toujours.
De lautre côté de la cloison, les voix bourdonnaient. Aujourdhui, cétait spécial : les noces de corail de Louise et Bernard Moreau, trente-cinq ans de mariage. Les deux fils étaient venus, avec leurs épouses, quatre petits-enfants, sans compter leurs voisins, Madame et Monsieur Lefèvre. Depuis cinq heures du matin, Camille était aux fourneaux. Elle avait commencé par une terrine, puis les salades : piémontaise, mimosa, et autres assortiments. Après, des chaussons au chou, car Bernard nen acceptait jamais dautres. Suivi dune soupe, et enfin les fameux steaks « à la maison », généreusement parfumés doignon et de pain trempé dans du lait. Et le gâteau. Son fameux gâteau. Elle lavait préparé la veille, une génoise mille-feuille à douze couches, car Louise na jamais aimé quun seul dessert dans sa vie.
Camille ôta son tablier, le suspendit, se recoiffa, prit le plat de steaks et entra dans la salle.
Ah, enfin ! dit Louise, sadressant à la tablée, et non à elle.
Les invités acquiescèrent dun air approbateur. Madame Lefèvre allongea déjà la main vers le plat.
Camille, et les pommes de terre ? demanda son mari Paul sans lever les yeux de son portable.
Je les apporte tout de suite.
Elle retourna à la cuisine. Remplit un grand saladier de pommes vapeur, les couvrit de crème et daneth. Comme ils aiment. Comme Bernard aime. Comme Paul aime.
Quand elle revint, les rires résonnaient déjà autour dune blague qui nétait pas la sienne.
Camille avait cinquante-deux ans.
Vingt-sept de ces années passés dans cette famille. Au début, elle vivait en location avec Paul, puis ils étaient venus ici, dans ce vaste appartement de la rue de la Liberté, après la naissance de leur fils, Thomas. On avait dit : cest plus simple, les parents aideront. Camille ny avait jamais vu daide véritable. La sienne, par contre, elle la donnait chaque jour, à chaque fête, chaque dimanche, sans faillir.
Camille, tu pourrais rapporter du pain ? lança Louise.
Camille alla chercher le pain.
Et noublie pas la moutarde.
Elle ramena aussi la moutarde.
Elle mangeait debout, appuyée contre le plan de travail, car à table, sa place était tout au bout, et de toute façon, elle se levait sans cesse. Autant ne pas sasseoir.
Puis vint le gâteau.
Louise le découpa elle-même, solennellement, Bernard lui tenant la main. Les flashs crépitèrent. On sextasia sur les couches aériennes.
Il vient de la pâtisserie ? demanda Madame Lefèvre.
Mais pas du tout, répondit Louise, cest notre Camille, maison.
« Notre ». Camille leva sa tasse de thé. But une gorgée. Ne répondit pas.
Bernard leva son verre pour un toast. Il parla de la famille, de fidélité, du vrai bonheur des enfants. Il nomma Louise gardienne du foyer. Louise sourit modestement. Les applaudissements fusèrent.
Camille applaudit aussi.
Puis débarrassa. Lava la vaisselle. Rangea les restes dans des boîtes. Essuya le plan de travail. Nettoya la gazinière. Sortit les poubelles. Fin de fête ordinaire.
Paul vint la retrouver vers onze heures, alors que tout le monde était parti.
Ça va ?
Ça va.
Fatiguée ?
Un peu.
Il hocha la tête, se servit un verre deau, retourna devant la télévision.
Cétait une soirée comme les autres. Rien narriva. Mais, en même temps, il se passa quelque chose. Quelque chose dinfime, une fissure invisible qui, un jour, fend tout le verre.
Camille éteignit la lumière de la cuisine. Un instant dans la pénombre, lodeur des steaks flottait encore, lodeur doignon, lodeur de ce jour.
Elle alla se coucher.
Les trois semaines suivantes sécoulèrent à lidentique. Elle préparait les repas, faisait le linge, allait au marché, organisait les menus selon les exigences de chacun : Paul détestait le sarrasin, Bernard refusait le poisson en semaine, Louise suivait un régime, mais uniquement selon son bon plaisir. Camille gardait tout cela en tête. Sans note.
Elle travaillait comme comptable dans une petite société trois jours par semaine, le reste du temps était consacré à la maison.
Ce vendredi, tout débuta par une broutille.
Camille avait cuisiné un poulet à la crème. Recette ancestrale, inratable, ils sen régalaient toujours. Mais ce soir-là, Louise débarqua, sans prévenir, avec un sac de pommes du jardin.
Encore du poulet ? Elle souleva le couvercle. Avec de la crème, toujours la crème. Tu sais bien que Paul a des brûlures destomac avec la crème ?
Je sais, répondit calmement Camille. Elle est allégée, quinze pour cent. Cest lui qui la demandée.
Mouais. Moi, jaurais mijoté sans crème.
Daccord, Madame Louise.
Louise sinstalla, sortit son portable.
Dailleurs, jai parlé hier avec Madame Renard, tu te rappelles ? Sa belle-fille est chef dans un bistrot, dit-elle en fixant lécran. Eh bien, elle dit que tout est toujours frais, cuisiné du jour.
Camille attendit. Vers où voulait-elle en venir ?
Je dis ça, mais peut-être que tu pourrais trouver un « vrai » travail ? Trois jours à mi-temps, ce nest pas sérieux, non ? Tu pourrais au moins gagner ta vie.
Camille retourna son poulet dans la cocotte. Croisa le regard de sa belle-mère.
Je travaille, Madame Louise.
Je dis ça, cest tout. Simple remarque.
Elle « disait ça ». Toujours sur ce ton détaché, jamais de colère, ni de cris, sans éclat, juste ainsi, au hasard.
Camille referma le couvercle, baissa le feu, sentit quelque chose se contracter en elle. Ce nétait pas la première fois. Mais cela serra plus fort que dhabitude.
Le lendemain, elle appela son amie denfance, Béatrice, avec qui elle avait partagé ses études. Béatrice habitait à lautre bout de Paris, divorcée depuis quinze ans, bibliothécaire, elle se disait heureuse.
Béa, et toi, ça va ?
Oui. Et toi ? Je sens à ta voix que ça ne va pas.
Tout va bien.
Camille
Un silence.
Je suis épuisée, Béa. Juste fatiguée.
Pas de morale, ni de conseil. Juste :
Tu viendras un jour ?
Je viendrai.
Viens vite. Jai du thé davance. Et de quoi parler.
Camille sourit. Pour la première fois depuis longtemps.
Puis ce fameux soir arriva.
Cétait un samedi. Paul invita son frère François et Rachel à dîner. Spontanément, comme il savait faire.
Tu es daccord si François et Rachel viennent demain ?
À quelle heure ?
Vers sept heures, je suppose.
Daccord.
Rien dautre. Le samedi, debout à huit heures, marché pour la viande, les herbes, les aubergines, les patates. Menu inventé : rôti aux herbes, salade grecque, soupe de potimarron, crêpes à la faisselle. Table normale.
À une heure, tout cuisinait : rôti au four, soupe sur le feu, pâte à crêpes au repos au frais.
À trois heures, Louise arriva. Encore sans prévenir.
Oh, vous faites quelque chose ? On ne ma pas prévenue.
François et Rachel viennent manger, répondit Paul.
Daccord, fit-elle en inspectant le four. Camille, tu as mis les épices ?
Oui.
Lesquelles ?
Romarin, thym, ail.
Ah non, Bernard déteste le romarin.
Bernard nest pas invité ce soir.
Un silence minuscule. Puis, calmement :
Pardon ?
Camille se retourna, la regarde droit dans les yeux.
Le dîner est pour François et Rachel. Bernard naime pas le romarin, mais il nest pas là ce soir. Ce sera donc au romarin. Cest meilleur ainsi.
Louise la regarda comme si elle voyait un fantôme. Pincement de lèvres.
Très bien. Elle sortit.
Camille lentendit chuchoter à Paul, à voix basse pour que la bru nentende rien. Paul répondit à peine. Il entra ensuite dans la cuisine.
Camille, tu exagères, tu sais
Jexagère quoi ? Je cuisine.
Tétais sèche avec elle.
Paul, je nai rien dit de mal.
Tu las vexée.
Pour quoi donc ?
Pas de réponse. Parce quil ny en avait pas. Mais il la regardait comme si cétait elle, la faute. Parce quil faut toujours quelquun pour porter le poids. Et que cela tombait sur elle.
François et Rachel arrivèrent à sept heures. Gais, du vin, une boîte de chocolats de la boutique « Richelieu ». Le dîner fut bon. Le rôti juteux et doré, la soupe crémeuse, tout le monde reprit deux fois.
Tes douée, Camille, lança Rachel. Je ne sais pas faire le quart de ça. Jen suis jalouse.
Tu apprendrais vite.
Pfff, trop paresseuse ! Rachel éclata de rire. On vit toujours à grands coups de livraisons.
Vous vivez bien, constata François.
On voit comme Camille se donne du mal, lança Rachel en contemplant la table.
Se donne du mal. Camille débarrassa, ramena les crêpes, mit la bouilloire à chauffer.
Assieds-toi donc ! sindigna Rachel. Arrête de courir !
Camille sassit enfin. Se versa du thé, prit une crêpe.
Au fait, dit François à son frère, maman disait que vous songiez à refaire la cuisine ? Cest vrai Camille ?
On en a discuté, répondit-elle prudemment.
Maman dit que tu veux tout refaire, et quelle est contre.
Louise vit chez elle, et moi ici. Deux cuisines, deux vies.
Cest logique, fit François en haussant les épaules.
Tu te trompes, répondit soudain Paul. Cest quand même sa maison.
Camille le fixa :
À qui cette maison, Paul ?
Ben, la famille Ils ont tout construit ici.
Ça fait vingt ans quon y vit.
Et alors ?
Un silence épais sabattit. Rachel contempla son thé, François prit une crêpe.
Très bonnes crêpes, dit-il.
Personne ninsista.
Cette nuit-là, Camille fixa le plafond, écoutant la respiration régulière de Paul. Elle repensait à ce quil avait dit, ce « Cest quand même sa maison. » Sa maison. Pas la leur. Ni la sienne. Pas tout à fait la sienne non plus. Juste une demeure étrangère.
Vingt ans. Vingt ans à cuisiner, essuyer, frotter, lisser, lisser tous les jours. Vingt ans où la maison sentait ses mains. Mais restait étrangère.
Au petit matin, elle prépara le café, mit à chauffer de la semoule.
Les jours passèrent. Deux semaines.
Et puis vint ce fameux dîner. Lanniversaire de mariage. Trente-cinq ans.
Camille commença à planifier deux jours à lavance. Bilan des plats revue avec Louise. La belle-mère voulait tout : terrine, plat chaud, deux salades, et surtout des friands au poisson, car Bernard en raffole, et le gâteau. Camille nota tout. Fit le compte des convives. Louise annonça : douze, peut-être treize. À confirmer.
À la veille, elle précisa : dix-sept.
Camille refit ses courses. Au marché, une dernière fois.
Le samedi, réveil à quatre heures.
La terrine aurait dû être faite la veille au soir, et Camille lavait lancée à vingt-deux heures. Refroidie et solide, tranquille sur le balcon. Elle en écuma la graisse, goûta. Parfait.
Ensuite la pâte des friands, tiède et souple, vivante. Elle se souvint que sa mère disait : « La pâte, il faut lécouter. » Sa mère nétait plus là depuis huit ans.
Pendant quelle roulait la pâte, Camille pensait à elle, à ces matins où elle fredonnait de vieilles chansons en robe de chambre.
À dix heures, les friands étaient prêts. À midi, les salades. À quatorze heures, le plat au four. Tout était bon.
Les invités arrivèrent à quinze heures.
Camille recevait, prenait manteaux, proposait le canapé, lançait les amuse-gueules, surveillait la cocotte, le thé. Multitâche, partout, toujours.
Camille, les friands, tu peux les servir ? demanda-t-elle tout haut il ny avait plus quelle à qui poser la question.
Elle servit les friands. Les gens furent ravis.
Oh, maison ! senthousiasma une invitée, Madame Martin, vieille amie des Moreau.
Oui, cest Camille qui les a faits, précisa François.
Bravo, félicita Madame Martin. Puis elle se tourna déjà vers Louise. Tu as une belle-fille précieuse. Douée.
Elle sen sort, répondit Louise sans chaleur.
Camille retourna à sa cuisine.
À seize heures, elle apporta le plat chaud, lourd, les bras serrés. Elle poussa la porte dun coup dépaule.
Enfin ! sécria Louise devant tout le monde. On commençait à croire que tu nous avais oubliés !
On rit, débonnaire.
Camille déposa le plat. Se redressa.
Bravo, fit Bernard, admirant la viande. Superbe.
Camille, les patates, séparément ? demanda Paul.
Oui, jy vais.
Elle se rendit en cuisine.
Cest alors, dans lembrasure, quelle entendit :
Madame Martin demandait à Louise, à voix assez basse mais laccalmie fit que tout fut nettement audible.
Elle fait quoi, Camille, comme métier ?
Comptable, répondit la belle-mère. Trois jours par semaine je crois. Mais bon, sa vraie place, cest la cuisine. Cest là quelle doit être.
« Sa place en cuisine. Cest là sa route. »
Camille sarrêta, dos à la salle, face au fourneau.
Madame Martin rit. Brièvement, comme un toussotement.
Il faut bien quelquun pour cuisiner.
Exactement, appuya Louise.
Camille resta une seconde. Puis attrapa la corbeille de pommes de terre. Revint. La posa.
Merci Camille, fit-on.
Elle hocha la tête. Sassit au bout de la table. Se servit un verre deau. Pas de vin. De leau.
Elle mangea sans mot. Souriait poliment, quand on la sollicitait. Débarrassait, ramenait. Découpait le gâteau.
« Sa place en cuisine. Sa place et sa voie. »
Elle ne dormit pas, la nuit venue.
Ces mots tournaient dans sa tête. Non pas avec colère, mais avec lassitude. Sa place. Vingt-sept ans dans cette cuisine. Les mains dans la farine, dans la pâte, dans leau chaude. Ces mains, invisibles sinon par le résultat.
Sa voie, là où elle posait ses pas chaque jour.
Paul dormait, paisible. Elle le regardait. Son visage familier, dhomme bon, simplement aveugle, qui ignore la chaleur, qui se plaint de son épaule droite, qui déteste le sarrasin mais en mange, faute de mieux. Bon au fond. Simplement insensible.
Sans bruit, Camille se leva. Enfila sa robe de chambre. Passa à la cuisine.
Alluma la lumière. Fit chauffer de leau.
Tout était rangé, propre. Par ses mains. Ce soir, comme tous les soirs.
Elle versa le thé. Sortit son téléphone. Ouvrit la conversation avec Béatrice.
Écrivit : « Béa, tu dors ? »
Cinq minutes plus tard : « Non, je lis. Une souci ? »
Camille fixa lécran. Écrivit : « Rien. Jaimerais venir. Demain, cest possible ? »
Béa répondit aussitôt : « Bien sûr. Je tattends. »
Le matin, Camille fit le café. Prépara le petit-déjeuner : œufs, toasts, tomates tranchées. Tout sur la table. Paul entra, ensommeillé, sassit.
Bonjour.
Bonjour, fit-elle.
Elle lui servit son café. Le regarda.
Paul, je veux parler.
Oui, oui, répondit-il, enfourchant une fourchette.
Je voudrais partir.
Où ?
Chez Béatrice. Quelques jours.
Il la fixa.
Pourquoi ?
Juste me reposer.
Il haussa les épaules.
Fais comme tu veux. Et moi, alors ?
Il te reste des steaks au frigo. De la soupe aussi. Les ravioles sont au congélateur.
Et après ?
Tu tarrangeras.
Dimanche après-midi, Camille partit avec une petite valise.
Béa laccueillit, bras ouverts. Ne demanda rien. Simplement, elle la serra contre elle.
Viens prendre un thé, dit-elle.
Elles passèrent la soirée dans la cuisine minuscule, garnie de géraniums et dun abat-jour ancien. Béa servit une infusion à la mélisse. Sortit des biscuits. Camille parla longtemps, par à-coups.
Et tu sais, finit-elle, je ne suis même pas en colère. Seulement lasse. Pas du travail. De linvisible.
Je comprends, dit Béa. Je comprends très bien.
Que faire, alors ?
Prends ton temps. Surtout, ne te presse pas à rentrer.
Camille approuva. Saisit sa tasse à deux mains. La chaleur diffuse et vraie du thé traversa la porcelaine.
Trois jours plus tard, Paul appela.
Camille, tu reviens quand ?
Je ne sais pas encore.
Comment ça ? Le frigo est vide.
Va faire les courses.
Silence.
Je sais pas cuisiner.
Tu sais faire des œufs ?
Les œufs, oui.
Eh bien, fais des œufs.
Elle raccrocha. Un instant debout, puis un rire la secoua. Premier depuis longtemps.
Au quatrième jour, Béa lui dit :
Jai pensé à toi. Jai une amie qui enseigne dans une école de cuisine. Ils cherchent quelquun pour remplacer un professeur, atelier pâtisserie et cuisine familiale. Tu veux que je ty présente ?
Camille la regarda.
Je ne suis pas prof.
Tu cuisines cent fois mieux que nimporte quel prof, je le sais depuis vingt ans.
Ils voudront sûrement des diplômes.
Va voir, puis tu décideras.
Deux jours plus tard, Camille était face à la directrice, Madame Lafitte, quarante-cinq ans, vive et nette.
Béatrice dit que tu cuisines très bien. Que sais-tu faire ?
Camille réfléchit.
Cuisine française traditionnelle. Pâtisserie, brioches, feuilletés. Viandes. Conserves, confitures. Soupes. Quelque chose dans la cuisine méditerranéenne aussi.
Les pâtes levées, tu fais tout maison ?
Toujours. Jamais de sachets.
Un léger sourire.
Bien. Essayons un cours dessai. Si ça plaît au groupe, je tengage.
Le cours dessai eut lieu un vendredi. Sujet : le pain au levain.
Camille ne dormit pas la veille. Elle se trouvait chez Béa, regardant le plafond, se disant que cétait une folie, quelle navait jamais rien enseigné. Elle pensait à ce que Paul dirait, ce que Louise penserait.
Puis, elle se demanda pourquoi elle se préoccupait de leur avis.
Le vendredi, elle entra dans la classe. Huit femmes, tous âges confondus, une très jeune, dans la vingtaine. Elles la regardaient avec une curiosité polie.
Camille salua. Prend le saladier. Verse la farine.
On commence simplement, expliqua-t-elle. Un bon pain commence avec les mains. Touchez la pâte, sentez-la. Là. Elle montre. Ce moment où elle se détache du bol et devient soyeuse, cest ce quil faut ressentir. Aucun minuteur ne remplace vos mains.
Elle montrait, pétrissait, expliquait comment replier la pâte, à quoi sent la bonne élasticité, la température cruciale de leau, la patience nécessaire.
La jeune femme demanda :
Et si ça rate ?
Ça marche à la troisième fois, répondit Camille paisiblement. Cest normal. La pâte nen veut pas à lapprenti.
La salle rit, dun bon rire entier.
Madame Lafitte, dans lembrasure, observait.
Après le cours, elle vint à Camille.
Vous savez transmettre.
Je navais jamais envisagé ça.
Justement. Si on y pense trop, la vie s’éteint. Vous êtes vivante. On signe ?
Camille signa ce lundi-là.
Trois séances par semaine, payé à lheure, bien mieux quen comptabilité.
Elle prévint son employeur, prit un congé sans solde.
Puis appela Paul.
Paul, jai trouvé du travail. Jenseigne la cuisine.
Quoi ? Où ça ? Tu rentres quand ?
Je ne sais pas encore.
Camille, tu es sérieuse ?
Oui.
Long silence.
Ma mère ma appelé. Elle dit que tu as fait la tête.
Non. Je nétais pas fâchée. Fatiguée.
De quoi ?
Un temps. Elle chercha ses mots. Simples.
Dêtre invisible, Paul. Pas vue. Vingt-sept ans sans exister. Il y a toujours des steaks, des chemises, la table mise. Mais moi, non.
Silence.
Camille
Je ne ten veux pas. Je dis les choses, voilà.
Il ne trouva rien à dire, elle le sentait dans la respiration qui salourdissait.
Je rappellerai, finit-il.
Daccord.
Deux semaines passèrent. Camille vivait chez Béa. Elle aidait en cuisine, non par devoir, mais parce que cétait simple ; et chaque merci avait le goût dun vrai merci.
Un jour, Béa déclara :
Tu as changé.
Comment ça ?
Je ne sais pas, tu es plus paisible, moins pressée.
Camille réfléchit.
Peut-être.
À lécole de cuisine, les groupes se formaient vite. Plusieurs sinscrivaient spécialement pour son atelier, sur recommandation.
Vous avez quelque chose dunique, disait Madame Lafitte. On sent que vous mettez de lâme.
Camille donnait son âme, cest vrai. Mais cette fois, on la remarquait.
Paul finit par venir, à la fin de la deuxième semaine. Il prévint davance. Béa partit délicatement pour la bibliothèque. Ils burent du thé parmi les géraniums.
Camille, rentre à la maison.
Elle le contempla. Il avait maigri, semblait las.
Pour quoi faire ?
Pour la famille. Je suis seul, maintenant.
Seul depuis trois semaines. Moi, seule vingt-sept ans là-bas.
Il baissa le regard.
Je navais pas compris.
Je sais.
Cest fini alors ? Tu me pardonnes ?
Elle soupira.
Rien à pardonner. Je ne suis pas fâchée. Je ne suis plus la même.
Cest-à-dire ?
Je ne reviendrai pas comme avant. Pas par colère. Je ne peux plus. Comme une robe trop petite. Ça ne va plus.
Il se tut longuement.
Que faire ? Divorcer ?
Je ne sais pas. Peut-être que non. Mais ce sera autrement. Je travaille à présent, un vrai travail. Et chez nous, je ne serai plus domestique. Pour personne.
Maman ne voulait pas te blesser.
Paul, écoute. Ce nest pas la blessure, cest ce quelle a dit devant tous. « Sa place en cuisine, sa route y mène. » Tu saisis ?
Il leva les yeux.
Tu as entendu.
Oui. Et pas que ça. Vingt-sept ans.
Silence.
Maman a eu tort, admit-il.
Merci.
Et moi aussi Je ne voyais rien.
Oui.
Il la regardait. À cet instant, il ressemblait enfin à celui quelle avait aimé : perdu, mais sincère.
Que veux-tu que je fasse ?
Je ne sais pas. Mais si tu veux changer, commence petit. Apprends à faire une soupe.
Il esquissa un sourire.
Sérieusement ?
Mais oui. Cest simple, oignon, carotte, pommes de terre. Je peux texpliquer. Cest mon nouveau métier.
Il la contempla longtemps. Puis demanda :
Tu reviendras ?
Camille hésita. Elle pensa à lappartement de la Liberté, à lodeur du beurre le matin, à Paul quelle connaissait mieux que lui-même, à la vie pas parfaite, mais la vie tout de même.
À son âge aussi. Cinquante-deux. Ni dix-huit. Ni quatre-vingt-dix.
Peut-être, murmura-t-elle. Mais pas maintenant. Encore un peu de temps.
Combien ?
Autant quil le faudra.
Il partit. Elle resta à la fenêtre. Les géraniums roses pétillaient sur le rebord. Dehors, octobre glissait ses feuilles dorées.
Elle se leva. Sortit la farine, le beurre, les œufs. Prépara une pâte, rien que pour elle.
La pâte était tiède, docile, vivante. Elle la pétrissait en ne pensant à rien.
Un mois plus tard, Madame Lafitte lui proposa un poste fixe.
Jai compris quon avait besoin de vous, pas en remplaçante, mais en titulaire. Trois modules semaine, un atelier mensuel. Voici le contrat.
Camille lut. Le salaire était honnête. Pas la fortune, mais la liberté.
Jaccepte, répondit-elle.
Elle signa. Sortit sur les marches, respira lair dautomne.
Appela Béa.
Jai un poste fixe !
Camille ! sécria Béa. On fête ça ?
Évidemment. Je fais le dîner ?
Toujours !
Elle sourit.
Paul et elle se reparlèrent plusieurs fois, calmement. Il lappelait souvent, racontant ses progrès. Les œufs, dabord. Puis, il lui demanda la recette du pot-au-feu. Elle expliqua. Paul téléphonait pour chaque détail : combien de navets ? quand saler ? Pourquoi si fade ?
Parce que tu nas pas mis dherbes assez tôt.
Jai mis deux cuillères, comme tu as dit.
De soupe ou à café ?
Silence.
Il y a une différence ?
Elle éclata de rire ; lui aussi.
Fin octobre, il revint avec des fleurs. Des chrysanthèmes, dautomne, quelle adorait. Il le savait, mais nen achetait jamais. Maintenant, si.
Jolies, dit-elle.
Jétais sûr quelles te plairaient.
Ils burent le thé, parlèrent longtemps, de tout. De lécole de leur petit-fils, du projet de déménagement de François et Rachel, du rhume de Bernard, qui allait mieux.
À la fin, Paul annonça :
Maman veut te parler.
Camille hésita.
Jentends.
Non, vraiment. Elle a changé, je crois, depuis ton départ.
Comment ?
Elle a cuisiné elle-même. Un gâteau. Raté, mais cétait elle.
Camille contempla sa tasse.
Cest mieux ainsi.
Elle regrette. Davoir dit ces mots, devant tout le monde.
Tant mieux si elle comprend.
Tu veux lui parler ?
Elle releva la tête.
Je verrai. Quand je serai prête. Pas aujourdhui.
Je comprends
Il ne pressa pas. Cétait nouveau. Avant, tout devait aller vite, sarranger maintenant. Aujourdhui, il savait un peu attendre. Ou il apprenait.
En partant, il hésita sur le pas de la porte.
Camille.
Oui.
Tu avais raison. Tout ce temps. Je ne voyais rien. Cétait mal.
Elle le regarda.
Je sais.
Je regrette.
Elle acquiesça. Ne dit pas que tout allait bien. Car ce nétait pas vrai. Mais quelque chose, peut-être, pouvait sarranger. Un jour.
Appelle demain, proposa-t-elle. Raconte-moi ton pot-au-feu.
Entendu.
La porte claqua.
Camille resta dans lentrée. Rejoignit la cuisine. Mit la bouilloire. Contempla la ville du soir. Les lampadaires luisant, jaunes, tendres.
Elle songea à son prochain atelier : la pâte sablée. Les mains froides sont nécessaires, surtout pour ne pas faire fondre le beurre. Cest subtil, souvent incompris : trop presser, la pâte perd sa légèreté.
Elle saurait expliquer. Maintenant, elle savait.
Le thé infusa. Camille sassit face à la fenêtre.
Quelque part, dans Paris, vivait sa vie. Lancienne, la nouvelle, entremêlées. Elle ignorait comment tout cela finirait. Revenir rue de la Liberté ? Rester ici ? Ou choisir un troisième chemin invisible ?
Mais ce soir-là, elle buvait un thé dans la cuisine de Béa. Gagnait par ses mains. Transmettait. Et cétait vrai.
Cela lui suffisait, pour linstant.
Le lendemain, Paul appela à midi.
Le pot-au-feu, dit-il.
Et alors ?
Pas mal du tout. La couleur y est.
Tu nas pas trop bouilli les carottes alors.
Non. Je les ai mises en dernier, comme tu as dit.
Bravo.
Un silence.
Camille. Et toi ?
Je vais bien, dit-elle. Et cette fois, cétait la vérité.




