Sans détour et sans fioritures

Sans plus attendre

Journal personnel, Paris, jeudi soir.

Je me suis laissé aller contre le dossier de ma chaise, le ventre apaisé par un bon repas. Je laissai mon regard traîner doucement jusquà Camille, qui, à ce moment précis, portait à ses lèvres son verre de Chablis. Les lumières tamisées de ce bistrot du Marais dessinaient sur son visage des ombres subtiles, mettant en relief la finesse de ses traits. Légèrement rosie, sa peau paraissait dune douceur sereine, et ses yeux brillaient dune lumière chaleureuse, comme sils captaient les lueurs dorées du luminaire suspendu au-dessus de notre table.

Alors, heureuse ? demandai-je, essayant de garder une légèreté dans la voix, comme si la question était sortie delle-même.

Camille posa délicatement son verre sur la nappe blanche. Un sourire fleurit sur ses lèvres.

Bien sûr. Tu as toujours le chic pour choisir les endroits qui me plaisent. Il y a ici une douceur, une chaleur, tu ne trouves pas ?

Jhochai la tête en silence. Cest vrai que ce petit restaurant faisait partie de mes repaires favoris. On y trouvait ni luxe clinquant ni prétention, mais une élégance discrète, une atmosphère réfléchie et apaisante, du jazz en sourdine en fond sonore, et des serveurs qui évoluaient lentement entre les tables, pro pageants dune efficacité tranquille sans jamais sembler pressés.

Depuis six mois, javais amené Camille ici cinq fois au bas mot. Chaque dîner laissait dans mon esprit un écho de bien-être, non seulement à cause des plats, mais grâce à ce cocon créé au fil des soirées. Chaque fois que laddition arrivait, je réglais sans calculerquimporte la somme, cétait comme une évidence.

Tu sais, dit-elle soudain, samusant avec sa serviette, la pliant et la dépliant en gestes automatiques, je pensais Peut-être quon pourrait partir un week-end quelque part ? Je commence à trouver les journées monotones.

On verra, répondis-je dun ton neutre, tentant de masquer mes propres hésitations. En ce moment, le bureau cest compliqué, tu sais bien.

Un pli disparu sur son front, une ombre de déception passa dans son regard, mais elle retrouva vite le sourire, comme si elle voulait effacer le malaise.

Je comprends. Toujours aussi responsable, toi, lança-t-elle dun ton mi-admiratif, mi-moqueur.

Le serveur approcha, menu des desserts en main. Il avançait lentement, dans la grâce dun vieux ballet maîtrisé.

Nous avons fait notre choix, lançai-je dun geste. Deux moelleux au chocolat, sil vous plaît. Et reprenez la même bouteille.

Le serveur nota calmement et partit vers la cuisine.

Camille traça le bord de son verre du bout des doigts, un geste lent, presque mécanique. Cela rompit un instant lharmonie du jazz flottant. Quand elle releva les yeux, ils reflétaient une préoccupation discrète.

Tu es ailleurs, ce soir, murmura-t-elle, à mi-voix pour éviter dattirer lattention.

Je haussai les épaules, tentant davoir lair détendu.

Je suis juste crevé, tu sais Au boulot cest la folie.

Ce nétait pas un mensonge : ces dernières semaines mavaient épuisé. Réunions sur réunions, urgences à la chaîne, les délais saccumulaient, et le sommeil, je devais le voler à mes nuits. Mais il ny avait pas que la fatigue.

Il y a quelques jours, par pur hasard, jétais tombé sur un profil de Camille sur un réseau social dont elle ne mavait jamais parlé. Rien de choquant, des photos banales, des messages damis. Mais, sur quelques clichés, je la découvrais au bras dun homme élégant, en costume trois pièces. Les légendes semblaient anodines : « Avec le plus attentionné », « Mon mentor adoré ». Les dates correspondaient exactement à celles où elle prétendait être prise, indisponible.

Jai dabord douté. Peut-être un collègue, un vieil ami ? Pourtant, en creusant, dautres détails me frappèrent. Je découvris un autre homme dans les commentaires dune photo prise dans ce même restaurant : « Magnifique comme toujours, hâte de notre prochaine soirée », écrivait un certain Laurent, un cœur virtuel à la clé.

Ces découvertes trottaient dans ma tête, me troublaient, me rongeaient.

Je mefforçai de me concentrer sur la chaleur du vin blanc, son goût acidulé et frais. Pourtant, la pensée revenait, obsédante, implacable.

Je ne fis ni scandale, ni scène. Aucune exigence, aucun règlement de compte, ni besoin de réclamer des explications ridicules dans lintimité de cette salle feutrée. Ma décision était déjà prise. Il fallait tourner la page, mais pas en faisant semblant, pas silencieusement comme beaucoup le font en disparaissant sans un mot. Je voulais que ce soit clair, sans ambiguïté.

Le dîner touchait à sa fin. Laddition, sévère comme il se doit après un tel repas à Paris, arriva dans sa pochette noire. Je pris le temps de louvrir, feignant détudier les chiffres alors que je savais déjà combien tout cela coûterait. Je regardai Camille droit dans les yeuxsans ma tendresse habituelle, sans sourire.

Ce soir, tu régleras ton menu. Jassume seulement ma part, lâchai-je dun ton neutre, comme si jannonçais lheure de fermeture du métro.

Rougissante, elle serra nerveusement la nappe dans ses doigts, cherchant ses mots, sans en trouver un seul approprié.

Cest une blague, Baptiste ? parvint-elle à articuler dans un souffle, tordant ses mains.

Je ne plaisante pas, répondis-je posément en glissant la pochette du côté où elle était assise. Tu nas pas la somme ? Appelle donc quelquun. Pourquoi pas Laurent ? Tu pensais que je ne verrais rien ? Tu croyais pouvoir mutiliser sans retour ?

Ses yeux souvrent en grand, mélange dincompréhension, dindignation, presque de colère.

Je ne comprends pas ce dont tu parles, murmura-t-elle, sa voix tremblant sur la défensive.

Dommage, tranchai-je en me levant. Je te laisse tarranger.

Je posai sur la table quelques billets, exactement le montant de mon repas, puis me dirigeai sans me presser vers la sortie.

Dans mon dos, jentendais Camille, soudain affolée, bredouillant maladroitement à lintention du serveur. Mais je ne me retournais pas. Je continuai mon chemin, légerpas par vengeance ni orgueil, mais parce que javais enfin dit ce qui simposait depuis longtemps.

Dans la rue, lair frais maccueillit. Un poids sévaporait peu à peu, effaçant dun souffle les ombres de la soirée. Tout était fini.

Les mains dans les poches, jarpentai le trottoir. Les réverbères dessinaient des auréoles blondes sur la chaussée luisante, les vitrines des boutiques clignotaient encore dans lobscurité, et la ville vivait sa vie, paisible ou animée, tout cela me paraissait soudain si juste.

Ce qui me travaillait, cest cette manière que la vie a de nous surprendre. Il y a un mois à peine, jétais sûr de moi : Camille, cétait lélue, peut-être pas parfaite, mais la mienne, ma complice. Je me revoyais, arpenter les allées de la Fnac pour lui choisir le smartphone rêvé, demander conseil pour les bijoux qui flatteraient sa nuque, observer son sourire ravi devant ces boucles fines en or. Je me rappelais tout ce que javais fait pour multiplier ses petits bonheurs. Mais, à présent, je réalisais : cette histoire nétait quun jeu. Un jeu où je nétais pas le maître.

Pas de rage, pas de douleur, juste cette amertume légère, celle du café froid abandonné.

Mon téléphone vibra dans ma poche. Message de Camille : « Cétait mesquin. Tu aurais pu juste dire que cétait terminé ».

Je marrêtai face à une librairie, admirant les couvertures colorées alignées en vitrine. Jhésitai, puis répondis simplement : « Cest justement ce que je viens de faire. »

Jappuyai sur « envoyer » et éteignis lappareil. Je navais envie ni de discussion ni dexcuse ni dautres longs textes. Tout était dit.

La soirée souvrait devant moipour la première fois depuis trop longtemps, jétais libre de loccuper à ma guise. Aller à mon bar préféré, siroter un Saint-Émilion en regardant la ville sagiter ? Rentrer chez moi, mettre la playlist que Camille détestait, dormir sans inquiétude ? Ou téléphoner à Pierre, le copain de longue date, pour se raconter nos vies comme autrefois ?

Javais le choix. Et ça, cétait tellement bon.

***

Le lendemain, je me suis réveillé avant même le réveil. La ville sébrouait derrière les vitres. Je métirai longuement, sentant une légèreté nouvelle, une sorte de clarté. La pluie de la nuit avait laissé une odeur fraîche dans lair. Sous la douche brûlante, jai laissé glisser sur moi le reste des tensions de la veille, savourant le simple fait dêtre là, sans anxiété, sans justification.

Un bon café noir, frais, mattendait à la cuisine. Sur le balcon, Paris se révélait peu à peu : les voitures filaient, des écoliers riaient dans la cour du groupe scolaire en face, les fumets du torréfacteur du coin grimpaient jusquà chez moi. La vie reprenait doucement.

Mon smartphone restait sur la table, écran noir. Je prolongeai ce moment de silence, évitant lappel du monde extérieur.

En fin de matinée, je consultai enfin mes messages. Quelques notifications pro, deux ou trois damis, et une de Camilleque je balayai sans louvrir. Tout avait été dit.

Jappelai Pierre, mon vieux complice.

Salut, tu fais quoi ce soir ? On se voit au Troquet Saint-Paul ?

Avec lentrain habituel, il accepta, et nous convînmes dun verre.

Quand je suis entré dans ce petit bistrot, Pierre mattendait déjà avec deux demis de bière bien fraîches. Il mécouta attentivement exposer, avec sobriété, ce qui sétait passé la veille.

Eh bien, tu ny es pas allé de main morte, siffla-t-il. Mais tu crois vraiment quelle voyait dautres gars ?

Cest sûr. Je ne voulais pas fouiller, mais ce que jai vu suffisait.

Tu comptes faire quoi, maintenant ? senquit-il, désireux de sentir où jen étais vraiment.

Vivre, répondis-je simplement. Travailler, revoir mes amis, peut-être voyager. On verra bien.

Ma sérénité était réelle, née dune délivrance lente, comme le printemps qui chasse lhiver morceau par morceau.

Jai ma cousine à Lyon, poursuivit Pierre, elle ma parlé dun super festival de jazz. On y va ensemble un week-end, tu dis quoi ?

Jimaginai aussitôt les quais du Rhône, les places historiques, les notes de saxophone dans la bruine du soir. Pourquoi pas Pour la première fois, je navais plus rien à regretter : jétais libre davancer.

Va pour Lyon, confirmai-je en souriant.

Une semaine plus tard, nous étions à Lyon sous un ciel pâle. Pierre ne sétait pas trompé : le festival était grandiose. Nous déambulions entre concerts, croissant chaud à la main au matin, verre de Beaujolais le soir, riant de nos pérégrinations et de nos coups de cœur culinaires. Je ny pensais plus à Camille. Son souvenir, naguère lancinant, sestompait dans les sons de la ville et le plaisir du présent.

Un soir, au bord de la Saône, un groupe jouait un vieux standard de jazz. Jeus alors la certitude paisible que les souvenirs dhier sétaient déposés, laissant la place à lenvie dautre chose, de neuf, de vivant.

Tu sembles revivre, Baptiste, lançait Pierre, verre levé. On trinque à la suite ?

Jacquiesçai. Les verres tintèrent, le sax se mêlait au bruissement de la ville. Je ne regardais pas en arrière. Lavenir retrouvait des couleurs.

***

De retour à Paris, je me lançai dans une routine nouvelle : voir plus souvent des amis, marcher dans les rues, minscrire enfin au club de natation du quartier. Leau mapaisait, chaque séance à la piscine renforçait mon corps et clarifiait mes idées.

Un soir, je craquai : je me mis à l’espagnol, juste pour le plaisir de découvrir autre chose. Un manuel, une appli sur mon téléphone, quelques épisodes de séries en VO Chaque mot appris avait la saveur dune petite victoire.

Le travail reprit lui aussi de lintérêt : des dossiers exigeants mais stimulants, de nouvelles relations avec mes collègues, limpression de retrouver la flamme.

Le samedi, au parc des Buttes-Chaumont, on projetait des films en plein air. Jy allais, blotti dans un plaid, un thermos de Darjeeling à la main, savourant la vie à petites gorgées, le parfum de lherbe, la bonne humeur joyeuse des spectateurs.

La vie nétait plus que souvenirs ou projets incertains : elle se vivait là, dans ces moments suspendus.

Une soirée dautomne, alors que les feuilles mordaient déjà lair de leur teinte rousse, je fis la rencontre dAxelle au cinéma de plein air du canal de lOurcq. Elle avait repéré, tout comme moi, les meilleurs coins où poser son coussin, et mavait souri en sinstallant à côté.

Je vous ai vu ici presque chaque samedi, lança-t-elle, le regard franc. Cinéphile ?

Je souris à mon tour.

Complètement. Le cinéma sous les étoiles, cest unique. On rit plus fort, on vit les histoires différemment.

Je suis bien daccord, approuva-t-elle. Et puis, ici, on partage quelque chose, même sans se connaître.

Nous échangeâmes quelques mots sur les films, les librairies, la ville, nos habitudes de quartier. Elle sappelait Axelle, venait demménager dans le coin. La conversation coulait, tranquille, naturelle, sans forcer.

En nous saluant à la sortie du parc, je me surpris à lui proposer daller prendre un chocolat chaud et elle accepta, le sourire aux lèvres.

En rentrant, une chaleur inconnue menvahissait : lespoir. Simple, limpide, comme un début dété. Jétais loin de rouvrir mon cœur, mais lidée que la vie réserve des rencontres incalculables rendait tout simplement heureux.

***

Au réveil, le lendemain, une joie diffuse maccompagnait. Doux parfum de café sur la terrasse, pluie fine au carreau. Jenvoyai à Axelle un texto : « Partante pour un ciné samedi ? Il devrait pleuvoir, mieux vaut sabriter ! » Elle répondit très vite : « Avec plaisir, mais seulement si cest une comédie. » Je souris, sincèrement détendu.

Le samedi, je la retrouvai devant le Gaumont Opéra, vêtue dun pull doux et dun jean confortable. Le film, drôle et léger, nous fit rire de bon cœur. À la sortie, nous marchâmes dans le Paris illuminé, parlant de tout : travail, romans de Fred Vargas, rêves de voyage elle évoquait le Japon, moi lEspagne, des souvenirs imbriqués, des projets un peu fous.

Plus tard, sur la promenade du quai de la Seine, je sentis sa main effleurer la mienne. Je lui souris, elle serra doucement mes doigts. Aucune grande déclaration, juste ce geste minuscule, mais plein de promesse.

Merci pour la soirée, murmura-t-elle, lumineuse. On recommence ?

Certainement, dis-je avec conviction.

Je la quittai le cœur léger. Il ne sagissait plus de fermer une porte, mais den ouvrir une autre, sur du nouveau, du beau, du simple.

***

La vie suivit son cours, différente et meilleure. Chaque rencontre, chaque éclat de rire, chaque soirée simple ou inattendue mapprenait à apprécier ce qui se présente, sans mattarder sur ce qui na pas été.

Car la plus belle leçon est là : dans le courage de tourner la page, de soffrir à linconnu sans peur, et de souvrir aux surprises du quotidien avec confiance et sincérité.

Cest ainsi que lon se retrouve enfin sans discours inutile, juste en décidant davancer.

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