«La Surprise» de lex
Étienne, attends ! criais-je à la fenêtre grande ouverte, la voix éraillée dangoisse.
Mais il ne mentendait plus. Déjà installé dans sa Renault, il faisait vrombir le moteur pour le réchauffer. Prise de panique, je saisis mon portable et filai vers la porte.
En dévalant lescalier, du quatrième au rez-de-chaussée, je composais son numéro encore et encore. Il ne répondait pas. Une seule idée me hantait : «Pourvu que je sois à temps !»
Les cieux écoutèrent peut-être ma prière, car quand je déboulai sur le trottoir, hors dhaleine et sans manteau, Étienne était encore là, faisant grincer son moteur dans la brume matinale.
Il me vit, si pâle et en bras de chemise, quil abaissa aussitôt sa vitre, surpris : «Quest-ce qui se passe, Camille ? On dirait que tu as vu un fantôme !»
Il y a là-dessous…
Ma voix se brisa ; jétais si essoufflée que je narrivais plus à formuler une phrase. Jignorai la neige grise qui me maculait les genoux en me jetant sous la voiture.
Lorsque jémergeai, les cheveux ébouriffés et les mains serrant un maigre chat pelé, Étienne se tenait à mes côtés, sidéré.
Camille, mais quest-ce que tu fabriques ? Cest quoi ce cinéma ? Je suis déjà en retard pour le boulot, moi.
Il y avait un chat sous ta voiture ! Je lai vu de la fenêtre. Jai eu peur que tu démarres et que…
Un chat sous la voiture ? Cest pour ça que tu fais toute cette histoire ? Tu exagères
Tu penses que les chats nont pas envie de vivre ? Javais du mal à croire à son insensibilité.
Écoute Sil avait vraiment envie de vivre, il serait déjà parti en entendant le moteur. Tu te fais du souci pour rien.
Il naurait pas pu, Étienne Regarde-le. Il na même plus la force de miauler. Tu parles, il aurait pris la fuite
Bon, tu as sauvé le chat, bravo. Rentre te réchauffer, tu as mérité un caramel et un petit post sur les réseaux sociaux. Moi, je file, sinon je vais me faire allumer par mon chef. À ce soir.
Et voilà, debout dans la neige fondue, je regardais la Renault séloigner, le petit chat grelottage dans mes bras.
Je me demandais comment javais pu ne pas voir, jusque-là, la froideur dÉtienne. Il ne m’avait jamais semblé si égoïste avant cet instant. Je baissai les yeux vers le chat.
Il tremblait misérablement, les yeux à moitié ouverts, pourtant dans son regard, je crus lire une lueur de reconnaissance. Oui, cétait bien ça : de la gratitude.
Je remontai dans lappartement, à la hâte, enfilai un manteau, attrapai mon porte-monnaie et commandai un taxi.
Où pour vous ? demanda le chauffeur, un sourire chaleureux sous sa casquette.
La clinique vétérinaire, la plus vite possible, je vous en supplie.
Pas de problème, jen connais une extra ici à Lyon, vous me faites confiance ?
Il faut la meilleure, pour lui.
Celle-là alors. On dit que là-bas, ils rendent la vie aux bêtes, même les plus condamnées.
Quinze minutes plus tard, jattendais mon tour à la clinique, le chat pelotonné contre moi, entourée dautres gens et de leurs compagnons à quatre pattes.
Quest-il arrivé à celui-ci ? senquit une mamie, tenant délicatement un caniche frisé sur ses genoux.
Je viens de le trouver sous une voiture. Peut-être y a-t-il passé la nuit Dehors, avec la neige
Seigneur, pauvre bête ! Allez, passez devant nous, mon Rémi et moi, cest juste une visite de routine, alors que pour lui chaque minute compte.
Vraiment ? Vous êtes adorable, merci
Finalement, je me retrouvai face au vétérinaire, anxieuse, à guetter le moindre signe sur son visage.
Après lexamen, il me fallait attendre les analyses. Le temps sétirait, pénible et silencieux. Entre temps, É tienne appela plusieurs fois, mais je fis silence radio, toute à ma préoccupation.
Mademoiselle, déclara enfin le vétérinaire jimagine que ce chat est à la rue ? Il a des engelures, mais surtout une ribambelle de soucis de santé. Le traitement sera long, exigeant et disons-le, coûteux aussi. Êtes-vous prête à assumer cette responsabilité ? Sinon, il vaudrait mieux le confier à un refuge.
Je devinais que les soins seraient onéreux, mais pas à ce point. Pourtant, quand je croisai le regard du chat, je sentis quil était prêt à tout accepter, même labandon, sans plainte.
Jen prends la responsabilité, monsieur. Je resterai près de lui autant quil le faudra, toute ma vie sil le faut.
Bravo, sourit-il doucement. Il restera ici en observation une quinzaine de jours, ensuite nous établirons un protocole de soins à suivre à la maison.
Merci vraiment, dis-je, la voix près des larmes.
Cest à vous quil faut dire merci, mademoiselle. Des gens comme vous, on nen rencontre pas tous les jours.
Je caressai tendrement le chat. Je promis de revenir.
Et, incroyable effort, il trouva la force de miauler faiblement pour me dire au revoir.
Ce soir-là, je rentrai à la nuit tombante, éreintée, rêvant dun lit. Mais Étienne mattendait, la mine contrariée.
Camille ! Mais tétais où ? Je tai appelée mille fois ! Cest quoi ce bazar ?
Désolée, la journée a été épuisante soufflai-je en déposant son sac qui traînait dans lentrée, comme dhabitude.
Mais tu étais censée être de repos ! Quest-ce que tu as fichu qui ta mise dans un état pareil ?
Jai passé la journée à la clinique vétérinaire, avec le chat que jai trouvé ce matin.
Ce chat encore ? Tu plaisantes ?!
Ce chat, oui Il avait besoin daide, ou il serait mort
Super, et moi, tu ten fiches ? Je rentre affamé, tes pas là, pas de dîner.
Tu sais très bien cuisiner, tu nes plus un gamin. Il y a des raviolis dans le congélo, si tu es vraiment mourant de faim.
Des raviolis ? Je ne suis pas un clochard, Camille ! Jai bossé toute la journée, tu veux que je fasse EN PLUS la popote ?
Je me retins de répliquer et préparai un repas digne de ses exigences, pour éviter la dispute. Même un merci, il ne daigna lâcher.
Quinze jours plus tard, je ramenai le chat à la maison, tout prêt pour sa convalescence. Javais tout acheté, mais sans rien montrer à Étienne de peur quil s’emporte trop tôt. Après tout, l’appartement était à moi. Il nétait ni mari, ni fiancé, juste mon copain.
Hélas, sa réaction nen fut pas moins violente. Quand il vit le chat, il explosa.
Tu as ramené cette bête des rues chez nous ? Camille, tas un grain, ou quoi ?
Étienne, calme-toi. Jai pris une décision, ce chat vivra ici, un point cest tout.
Et tas dépensé combien là-dedans ? Et combien encore ?
Cest mon argent, tu ne ten préoccupes jamais quand tu t’achètes tes gadgets pour la voiture ! Ni pour les courses dailleurs.
Quand même ! Jai des frais sur la Clio, et au taf cest pas la joie. Mais cest pas le sujet, cest ton chat là ! Il a un nom, ta bête ?
Il sappelle Marcel, daccord ?
Tu las baptisé en plus ? Tes cinglée
Cette nuit-là, je dormis dans la pièce à côté. Toute la nuit, je méditai sur notre couple. Moins dun an de vie commune, et voilà déjà tant de tensions. Étienne devenait de plus en plus exigeant, il commençait même à mal me parler. Pourtant, javais envie de lui laisser une chance
Mais rien ne changea. Il recommença, toujours les mêmes reproches. Finalement, un soir, je lui annonçai :
Étienne, soyons sincères : tu ne maimes pas, je ne taime plus non plus. Ne nous infligeons pas tous ces drames.
Quest-ce que tu veux dire ?
Demain, tu rassembles tes affaires et tu quittes mon appartement. Jai besoin de paix.
Non mais attends ! Le chat, tas décidé toute seule ! Et cest moi le méchant ici ?
Si tu ne supportes pas sa présence, va vivre avec quelquun dautre. Ou, mieux encore, achète-toi un appartement pour y faire tes lois.
Javais congé le lendemain, le moment parfait pour tourner la page. Étienne fit traîner le départ jusquen fin de matinée, espérant me faire fléchir sans doute.
Jétais en train de boire un thé à la cuisine lorsquun appel de ma responsable, Madame Laurent, marracha à mes pensées :
Camille, ma chérie, je sais que tu avais demandé congé mais on ne sen sort pas sans toi, tu pourrais passer juste une heure ?
Ce nest vraiment pas le moment Mais devant sa supplication, jacceptai. Je demandai à Étienne de laisser les clés dans la boîte aux lettres en partant.
Repartie vite, je rentrai après à peine quarante minutes, en taxi. Surprise : cétait Cyrille, le même chauffeur compatissant de la dernière fois.
Et le chat, ça va ?
Oui, merci. Déposez-moi vite chez moi, sil vous plaît.
En arrivant, je découvris la porte fermée à clé. Plus de sac ni dordinateur, ni de caisse à outils : tout avait disparu. Pas de clés dans la boîte. Je soupirai, déjà décidée à changer la serrure. Mais quand jentrai dans la chambre, mon cœur sarrêta : la caisse de Marcel avait disparu, ainsi que le chat.
Je cherchai partout en lappelant. Rien. Étienne lavait emmené et je ne comprenais pas pourquoi.
Étienne ! Pourquoi tu as pris Marcel ?! hurlais-je au téléphone, quand il accepta enfin de décrocher.
Eh bien cest ma surprise, Camille ! Tu ramperas pour le récupérer !
Cest cruel ! Il a besoin de soins spéciaux, il ne peut pas rester sans surveillance !
Il coupa net, sans écouter mes supplications.
Je me sentis terriblement seule, assise au sol, bouleversée. Où le trouver ? Étienne nétait pas lyonnais, il avait toujours refusé de me parler de sa “ville natale”, ne tenant jamais ses promesses.
Le lendemain, nayant pas dormi, je partis à son bureau. Il était absent, en “congé”. À sa place, le chef, hâtivement mis au courant, me promit davoir une discussion avec lui au retour.
En sortant, un taxi attendait. Derrière la vitre, Cyrille me fit signe :
Un petit tour ?
Je montai sans conviction. En chemin, mon téléphone sonna. Un numéro inconnu.
Allô ? répondis-je, la voix rauque de nervosité.
Vous êtes Camille ? demanda une voix féminine.
Oui Qui êtes-vous ?
Je suis Aline. Mon mari travaille avec Étienne. Il a débarqué hier avec un chat malade Il disait quil voulait sen servir pour vous faire revenir vers lui. Mais aujourdhui, il n’est plus là, seulement le pauvre animal, triste à mourir. Jai voulu lui donner à manger, il refuse tout Il souffre beaucoup de votre absence. Pouvez-vous venir le chercher ? Franchement, ce nest pas à ce chat de subir ses histoires.
Jarrive ! Donnez-moi votre adresse.
Je résumai la situation à Cyrille, qui hocha la tête en silence, puis fonça à travers la ville.
Lorsque jatteignis limmeuble, je montai les escaliers quatre à quatre, sonnai fortement à la porte indiquée, récupérai Marcel en cage, remerciai Aline mille fois et redescendis.
Assise à larrière, avec Marcel blotti contre moi, je fondis en larmes pour la gentillesse de tous ces gens : la mamie de la clinique, Cyrille le taxi, Aline la sauveuse. Tant quil existera de telles personnes, la bonté subsistera dans ce monde.
Je peux rester un peu chez vous ? proposa Cyrille, au cas où lautre reviendrait.
Oui Merci, ce serait rassurant.
Je fis changer la serrure. Cyrille soccupa de Marcel, qui ronronnait sur ses genoux.
Oui, jai été infiniment reconnaissante à Cyrille, dêtre là, simplement. Cest souvent ainsi que naît un sentiment vrai
Quant à Étienne, il se fit éjecter dès le lendemain de chez ses “amis”, après avoir insulté la maîtresse de maison. Et il reçut, paraît-il, un joli cocard sous lœil gauche en souvenir.
Au travail, on lui demanda poliment de partir. Il retourna dans sa ville dorigine. Ainsi se termina son histoire.
Au fond, il ny a rien dautre à dire sinon que lon récolte ce quon sème. Il faut savoir aimer les animaux, ou du moins leur témoigner du respect.
Et, pour finir, sachez-le : Cyrille et moi, notre amitié devint, avec le temps, cette belle chose que lon appelle lamour.







