– Tu as déjà passé la cinquantaine, qui voudrait encore de toi ? – se moquait son mari. Mais Lyuba a voulu en avoir le cœur net

Tu as déjà franchi la barre des cinquante ans, qui voudrait encore de toi ? lançait en riant son mari. Mais Clémence, elle, veut savoir.

Le mari de Clémence, Philippe-Henri Dubois, est un homme qui a des théories. Pas une. Une vingtaine. Toutes aussi implacables les unes que les autres. Selon lui, un bon pot-au-feu ne se fait quavec du bœuf, les chats sont plus intelligents que les chiens, la télé doit se regarder avec le son réglé à vingt-deux pas plus, pas moins. Mais la grande théorie, la principale, cest la suivante : une femme, après cinquante ans, nintéresse plus un homme.

Il la formule différemment, selon lhumeur.

Parfois dun ton scientifique : la nature est faite ainsi, Clémence, ce nest rien de personnel.

Parfois plus fataliste, la voix grave : cest la vie, contre elle, on ne peut rien.

Mais souvent, lorsque Clémence enfile une nouvelle robe ou une touche de rouge à lèvres, cest tout simplement, comme une constatation du quotidien : tu as déjà passé la cinquantaine, qui aurait besoin de toi.

Sans point dinterrogation. Une évidence.

Clémence a cinquante-deux ans. Elle travaille comme comptable dans une entreprise de BTP à Bordeaux, fait de la gym chaque matin, lit le soir, et le week-end prépare des tartes dont Philippe se régale, nétablissant aucun lien entre ses pâtisseries et la question de savoir à qui leur créatrice pourrait bien manquer.

Vingt-six ans de vie commune. Philippe a grossi, perdu ses cheveux, affermi ses théories. Clémence, elle, a changé. Mais dune autre façon.

Sa meilleure amie, Sylvie, la remarqué la première.

Clémence, lance-t-elle un matin, en sirotant un café, avec ce regard complice qui annonce un propos important assorti, sans doute, dune pointe de folie. Tu sais que tu es belle ?

Arrête répond Clémence, habituée.

Je suis sérieuse ! Vraiment. Et puis, écoute : et si on sinscrivait sur un site de rencontres ? Pour le fun. Juste pour voir.

Clémence repose sa tasse.

Ça ne va pas la tête ?

On remplit juste ton profil. On choisit une belle photo. Tu verras bien ce qui en ressort.

Il ne ressortira rien, soupire Clémence. Jai cinquante ans passés. Qui pourrait sintéresser à moi.

Elle sinterrompt, à cause du ton employé celui de Philippe-Henri Dubois.

Sylvie, cest une fonceuse. Pas de grands discours, ce nest pas son genre. Par contre, quand elle sy met, on na plus envie de lui dire non. Pas envie moralement. Ce soir-là, elle débarque chez Clémence avec un MacBook sous le bras, une bouteille de Bourgogne dans lautre main, lair décidé.

Alors voilà, annonce-t-elle en posant la bouteille. On va te faire un profil vite fait, bien fait, et pas de discussion.

Minute, Clémence na même pas enlevé son tablier. Un profil où, exactement ?

Sur un site de rencontres. Jen ai parlé lautre jour.

Oui, et jai dit non.

Tu as seulement dit « Qui voudrait de moi ? ». Rien à voir.

Les deux amies se regardent. Dans les yeux de Sylvie, une détermination tranquille : elle sait quelle a raison, elle attend juste que lautre sen rende compte.

Sylvie, jai cinquante-deux ans.

Ça va, ça fait trente ans que je te connais.

Et alors ?

Allez, assieds-toi.

Clémence sinstalle, plus par fatigue quabandon. La journée a été longue. Encore un rapport financier à rendre, embouteillages. Alors elle sassoit, juste pour souffler.

Donne-moi une bonne photo, demande Sylvie en ouvrant lordinateur.

Une bonne photo ?! Jen ai pas vraiment.

Clémence réfléchit. La dernière remonte au repas de Noël du boulot. Elle est dans langle, une flûte à la main, le visage de biais, un peu pensive. Ce soir-là, Philippe a appelé trois fois pour demander quand elle rentrait.

Jai celle du réveillon, propose-t-elle timidement.

Fais voir.

Sylvie observe longtemps.

Parfaite, déclare-t-elle. Vraiment. Pourquoi tu te tiens toujours voutée, alors que sur cette photo tu rayonnes ?

Sur une photo, personne ne me voit, murmure Clémence, surprise de sa propre réponse.

Sylvie lève les yeux, ouvre le vin.

Le profil est long à remplir. Enfin, Sylvie le remplit, alors que Clémence proteste sur chaque détail.

« Objectif de la rencontre » ? Mets « discuter » Clémence.

Je nai pas envie de discuter.

Cest un détail, écris-le.

« Parlez de vous ». Sylvie, jécris quoi ? « Comptable, fan de pot-au-feu, mariée à un type obsédé par les femmes de plus de cinquante ans ? »

On va mettre plutôt : « Dynamique, curieuse, aime lire et rêve de voyages. »

Je pars jamais nulle part.

Mais tu aimerais ?

Clémence réfléchit.

Oui, jaimerais.

Eh bien, cest vrai alors.

La photo choisie, la fameuse du réveillon. Robe bordeaux, cheveux relevés, et cette lumière dans les yeux. Philippe na jamais vu cette robe il dormait déjà à son retour.

Voilà, conclut Sylvie en refermant le Mac, Profil terminé.

Et maintenant ?

On patiente.

On attend quoi ?

Tu verras.

Clémence se sert un verre. Regarde dehors. Il fait nuit, le vieux réverbère éclaire les branches nues dun peuplier. Une soirée banale. Philippe est dans le salon, la télé sur vingt-deux, marmonne face à lécran. La routine.

« Bon, site ou pas, se dit Clémence, Il ne se passera rien ».

Elle termine son verre et passe à la vaisselle.

Le lendemain matin, Clémence a complètement oublié le site.

Elle file au bureau, passe la demi-journée sur un rapport trimestriel, mange un potage fade à la cantine du rez-de-chaussée et, vers quinze heures, se surprend à compter les pigeons sur la corniche en face.

Son téléphone est resté dans le sac.

À dix-sept heures, elle le sort enfin. Par réflexe, pour vérifier si Philippe a appelé. Non, rien de lui. Mais une notification du site. Petite pastille rouge avec un chiffre.

Le chiffre : 11.

Onze messages. En une seule journée.

Clémence considère son téléphone. Le téléphone la regarde. Elle le range, hésite trois minutes puis le ressort.

Onze.

« Sûr que ce sont des pubs ou des arnaques », pense-t-elle.

Elle ouvre. Pas darnaque, mais onze hommes avec photo, prénom, messages tout à fait concrets. Certains écrivent brièvement : « Bonjour, sympa le profil ». Dautres sattardent, réfléchis. Un, Marc, cinquante-quatre ans, écrit trois longs paragraphes sur les livres, sur le fait quil na pas croisé une femme avec un tel regard depuis longtemps, et sur sa passion pour les voyages.

Clémence relit deux fois.

« Moi aussi jai écrit voyage », se rappelle-t-elle, un peu gênée, mais à peine.

Le soir, elle appelle Sylvie.

Yen a onze balance-t-elle au lieu de dire bonsoir.

Déjà ! Sylvie jubile. Jen étais sûre !

Il y en a un qui parle de littérature.

Réponds-lui.

Je ne vais pas répondre, voyons.

Clémence.

Quoi, Clémence ? Jai cinquante-deux ans, je suis mariée.

Réponds. Juste pour voir.

Clémence ne répond pas. Ce soir-là elle fait la vaisselle, en pensant à Marc et ses trois paragraphes.

« Je perds la boule », songe-t-elle.

Mais le matin, elle relance lappli. Le chiffre, rouge, nest plus onze.

Vingt-huit.

Clémence sassoit au bord du lit. Philippe dort encore.

Vingt-huit hommes, en une nuit.

Elle fait défiler doucement, comme si elle risquait de casser quelque chose. Voici Antoine, quarante-huit ans, ingénieur, une photo rigolote lui et son chat. Voici Michel, cinquante-six ans, costard-cravate, écrit : « Vous êtes très belle ». Voici Damien et là Clémence sarrête quarante et un ans, photo en montagne, message simple : « Bonjour. Parlez-moi de vous ».

Quarante-et-un ans. Onze de moins quelle.

Clémence referme lappli. Puis la rouvre.

En fin de journée, la barre est franchie.

Cinquante-trois messages. Non, cinquante-quatre, pendant quelle compte.

Attablée à la cuisine, un thé à la main, elle les fait défiler, ébahie comme si elle était partie chercher une baguette et avait trouvé un trésor. Voici Vincent, cinquante ans, chef dentreprise, glisse un poème dun autre, mais touchant quand même. Voici Nicolas, direct : « Vous me plaisez, jaimerais mieux vous connaître. » Voici ce Damien des montagnes qui relance, vu quelle na pas répondu, sans insister, tout en délicatesse : « Peut-être êtes-vous occupée ? Aucun souci. »

Clémence reste longtemps à relire.

Philippe regarde la télé, converse dans le vide avec elle. Ça marche plutôt bien, leur duo.

« Qui voudrait encore de toi », songe-t-elle.

Cinquante-quatre en deux jours. Certains de son âge, certains plus jeunes. Lun envoie des vers, lautre attend une réponse, sans soffusquer.

La théorie de Philippe-Henri Dubois commence à craquer. Lentement, comme le vieux plancher, mais elle craque.

Clémence finit son thé. Pose la tasse dans lévier. Et, pour la première fois depuis des années, elle regarde son reflet, vraiment, dans la vitre sombre de la cuisine.

De lautre côté, une femme de cinquante-deux ans. Droit. Un regard profond. À qui, en quarante-huit heures, cinquante-quatre inconnus ont écrit.

Quand même souffle Clémence à son reflet.

Celui-ci acquiesce.

Le téléphone repose sur la table de nuit.

Philippe cherche ses lunettes, les attrape, lécran sallume pile : nouvelle notification. Philippe saisit le téléphone sans conviction. Il lit. Fronce les sourcils.

Relit.

À lécran : « Damien : Bonjour ! Je pensais à vous »

Philippe-Henri sassoit lentement, comme si quelque chose dimportant venait dêtre annoncé, sans savoir si cest bien ou mal.

Clémence, appelle-t-il.

Clémence est dans la cuisine, le café sur le feu. Elle entend, sans presser le pas.

Clémence !

Jarrive.

Elle entre, la tasse à la main. Calme. Philippe tient le mobile comme une bête vivante à relâcher ou retenir.

Cest quoi, ça ?

Clémence regarde lécran, puis son mari. Boit une gorgée.

Une notification.

Je vois bien ! Mais ce Damien, cest qui ?

Du site de rencontres.

Un silence, bien posé.

Quel site de rencontres ?! Tu tes inscrite là-dessus ?

Oui.

Pourquoi ?!

Elle pose la tasse sur la table, lui jette un regard franc, sans colère, presque amusé. Comme à une énigme dont on connaît déjà la solution.

Je testais ta théorie, dit-elle.

Quelle théorie ?

Sur les femmes après cinquante ans, tu sais ? « Qui voudrait encore de toi ».

Philippe ouvre la bouche, la referme. Regarde de nouveau le téléphone : trois autres notifications saffichent, lune après lautre, sous ses yeux.

Et combien Il ne termine pas.

Cinquante-quatre, annonce Clémence. En deux jours.

Cinquante-quatre répète Philippe, comme si le chiffre ne rentrait pas dans sa tête.

Certains sont plus jeunes que moi, ajoute Clémence, récupère sa tasse et retourne à la cuisine.

Philippe-Henri Dubois reste là, debout, le portable à la main. Dehors, le matin est ordinaire le lampadaire éteint, peuplier nu, moineaux sur la corniche. Rien na changé. Sauf que sa théorie, elle, ne fonctionne plus.

Plus du tout.

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– Tu as déjà passé la cinquantaine, qui voudrait encore de toi ? – se moquait son mari. Mais Lyuba a voulu en avoir le cœur net
Les traîtres ne passeront pas à nouveau !