Après quatre mois déchanges virtuels, je finis par accepter de rencontrer un prétendant de cinquante-deux ans il commence la conversation par cinq reproches.
On dit souvent que lattente dune fête est plus douce que la fête elle-même. Dans lhistoire de Claire, lattente sétire sur presque quatre mois, prenant la forme dun feuilleton en ligne avec ses épisodes quotidiens.
Durant ce temps-là, elle apprend par cœur les goûts de Philippe, retient les prénoms de ses amis denfance, et ne sétonne plus de sa manie de ponctuer chaque « bonjour » de trois points de suspension.
Claire avait quarante-cinq ans cet âge où lon va à un rendez-vous non plus avec les jambes qui tremblent, mais avec ce regard ironique de lexploratrice. « Voyons quel spécimen va me tomber dessus cette fois », pense-t-elle en sapprêtant.
Cest une de ces femmes capables de porter un simple pull en cachemire avec autant délégance quune robe de cérémonie, et dutiliser lautodérision pour désamorcer nimporte quelle gêne.
Philippe, récemment cinquante-deux ans, paraissait sérieux, posé, un rien moqueur et, ce qui séduisait surtout, fiable.
« À notre âge, Claire, écrivait-il tard le soir les gens ne cherchent plus de feux dartifice, mais de la chaleur. On veut être avec une femme qui comprend sans avoir besoin de mots. »
« Sans mots, soit » pensait Claire en appliquant un léger mascara. Lessentiel, cest que ceux qui seront échangés ne donnent pas envie de fuir.
Ils conviennent de se voir dans un café parisien, intime, à la lumière tamisée et lodeur de cannelle. Claire arrive à lheure : élégante, sûre delle, prête à passer une bonne soirée. Impeccable.
Philippe se présente cinq minutes plus tard. En vrai, il est un peu moins grand que sur les photos, et son regard laisse entendre quil vient de trouver une grosse erreur dans un bilan comptable.
Il sassoit en face delle, esquisse un sourire bref, lance un « bonjour » assez froid.
Pas le moindre compliment, ni un chaleureux « ravi de te rencontrer ».
Philippe la scrute, comme sil inspectait les lieux. Ils se mettent daccord pour commander café et pâtisserie.
Claire, commence-t-il dun ton de proviseur avant la réunion, jai beaucoup réfléchi à notre échange. Quatre mois. Et maintenant que je te vois, je dois immédiatement soulever certains points importants. Jai cinq reproches à te faire.
Elle ressent un léger choc intérieur comme une clochette brisant la bonne humeur. Claire pose le menton sur sa main et acquiesce.
Cinq reproches ? Voilà qui pique ma curiosité. Je técoute.
Philippe, insensible à son ironie, énumère le premier.
Sur une de tes photos, celle où tu portes la robe bleue, ta silhouette semblait différente. Aujourdhui, tu es plus marquée. Cela peut tromper un homme. À notre âge, une femme doit être authentique.
Claire sourit intérieurement : « Marquée cest déjà mieux que massive, merci. »
Deuxième reproche : le rythme des réponses.
Tu réponds parfois trop lentement. Par exemple, il y a trois semaines, je tai écrit à 14h15 et tu as répondu à 16h40. Les hommes détestent attendre. Cest un manque de respect.
Il me semble que jétais en réunion commence-t-elle, mais Philippe poursuit.
Troisième reproche : le choix du lieu.
Pourquoi ici ? Ce café est trop branché. Javais suggéré un endroit plus simple. Ce choix traduit ton goût pour le paraître.
Claire regarde son café latte et se retient de le verser sur la tête de Philippe. Sa curiosité lemporte.
Pourquoi cette robe ? On devait juste boire un café. Elle est trop voyante pour la journée. Les bijoux sont superflus aussi. Une femme doit séduire par sa profondeur, pas par le clinquant. À mon âge, je cherche du contenu, pas une vitrine.
Cinquième reproche : indépendance.
Tu as choisi le restaurant seule, tu parles souvent de décisions « personnelles ». Tu nacceptes pas de laisser un homme être homme. Moi, jai besoin dune femme qui sollicite mon avis. Si nous sommes ensemble, il faudra que tu revoies ton comportement.
Il termine, bras croisés, attendant des remerciements ou une confession pour sa « sincérité ».
Claire le regarde et comprend soudain que ces quatre mois étaient une façade commode pour un manipulateur pointilleux. Il cherchait moins la chaleur que lassurance de son propre confort.
Tu sais, Philippe, dit-elle doucement, presque affectueusement moi aussi jai analysé. Il ma suffi de cinq minutes pour conclure.
À quoi donc ? cligne-t-il des yeux.
Tu es un spécimen rare. Tu traverses tout Paris juste pour dresser la liste des défauts dune femme à peine rencontrée, pour son goût, son apparence et son droit dêtre elle-même. Ce niveau dassurance est impressionnant.
Philippe se renfrogne :
Je fais juste preuve de franchise.
Non, secoue la tête Claire. Ce nest pas de la franchise. Cest du mal-être, et tu mesures le monde avec une règle tordue. Mes photos ne te conviennent pas ? Va voir un musée là-bas, les œuvres ne changent pas. Je réponds lentement ? Achète un Tamagotchi. Ma robe ne te plaît pas ? Je lai mise pour moi, pas pour toi.
Elle se lève, sa sacoche sur lépaule, regarde Philippe calmement.
Et pour finir : si ton ego seffondre à cause du mot « autonomie », tu nas pas besoin de romance, mais de rééducation. À quarante-cinq ans, je valorise trop mon temps pour le gaspiller avec quelquun qui commence par évaluer mes « failles ».
Où tu vas ? Et le café ? balbutie Philippe.
Bois-le seul. Ça taidera à économiser tes ressources. Dernier conseil : si tu veux quon técoute la bouche ouverte, prends rendez-vous chez le dentiste.
De retour chez elle, Claire bloque Philippe partout. À son âge, le confort cest plus quun plaid ou le silence : cest aussi un téléphone sans personne cherchant à te refaire à leur manière.
Et vous, quen pensez-vous ? Était-ce un flirt manqué ou une comédie bien répétée ? Faut-il continuer une conversation quand, dès la première minute, on vous présente la facture pour qui vous êtes ?






