Valentine lavait la vaisselle dans la cuisine lorsque Luc entra. Avant cela, il avait éteint la lumière.
Il fait encore bien jour, inutile de gaspiller de lélectricité, marmonna-t-il dun ton sombre.
Je comptais lancer une machine, répondit doucement Valentine.
Tu la feras tourner cette nuit, rétorqua Luc dun ton sec. Cest moins cher la nuit. Et puis, tu pourrais aussi baisser la pression de leau. Tu utilises bien trop, Valentine. Beaucoup trop. Ce nest pas possible. Tu ne comprends pas que comme ça, tu jettes notre argent par la fenêtre.
Luc réduisit le débit deau. Valentine le regarda tristement, puis ferma complètement le robinet, sessuya les mains et sassit à table.
Luc, tu tes déjà regardé de lextérieur ? demanda-t-elle calmement.
Je passe mes journées à me regarder, répondit Luc avec aigreur.
Et alors, quest-ce que tu penses de toi ? insista-t-elle.
En tant quhomme ? précisa-t-il.
En tant que mari, en tant que père.
Un homme comme les autres, répondit-il. Un père pareil à tous les autres. Ni meilleur, ni pire. Quest-ce que tu cherches, Valentine ?
Tu veux dire que tous les maris, tous les pères sont comme toi ? reprit Valentine.
Tu veux te disputer ? soupira Luc.
Valentine comprit quelle ne pouvait plus reculer, quil fallait continuer. Il devait comprendre quil était devenu impossible de vivre à ses côtés.
Tu sais pourquoi tu nes jamais parti ? demanda Valentine.
Et pourquoi je partirais ? répondit Luc en esquissant un sourire tordu.
Peut-être parce que tu ne maimes pas, fit Valentine. Ni moi, ni nos enfants.
Luc voulut répondre, mais Valentine poursuivit :
Et ne nie pas, cest la vérité. À vrai dire, tu naimes personne et lon ne perdra pas de temps à débattre là-dessus. Je voulais texpliquer autre chose. La vraie raison pour laquelle tu ne nous as jamais quittés, les enfants et moi.
Alors ? ironisa Luc.
Par avarice, Luc. Par pure avarice. Rompre avec nous, cest pour toi inconcevable, car tu ne supportes pas lidée dune telle perte financière. Cela fait quoi, quinze ans ? Que nous avons vécu ensemble. Mais où sont passées ces années ? Quavons-nous accompli ? Hormis nous marier, avoir des enfants Quels sont nos vrais bonheurs ?
On a encore la vie devant nous, lança Luc.
Non, Luc, justement, il ne nous reste que le temps qui passe. Regarde : toutes ces années ensemble, jamais un seul été à la mer. Même pas une escapade ici, en France. Jamais. Nos vacances ? Toujours à Paris. On ne part même pas aux champignons en banlieue. Pourquoi ? Parce que tout coûte trop cher.
On épargne, répondit Luc. Pour lavenir.
On ? Nest-ce pas plutôt toi qui épargnes ?
Cest pour nous, protesta-t-il.
Pour nous ? répéta-t-elle, plus sérieuse que jamais. Pendant ces quinze ans, chaque mois, tu prends largent du ménage, le tien comme le mien, pour le mettre de côté Pour nous ?
Bien sûr, vois ce quon a déjà de côté grâce à moi !
“Nous” ? fit-elle, incrédule. Toi, sûrement, mais moi ? Allons, essayons. Donne-moi de largent. Jen ai besoin, pour macheter des vêtements, ainsi quaux enfants. Cela fait quinze ans que je porte la même robe de mon mariage ou ce que la femme de ton frère me donne. Les enfants aussi portent les habits de leurs cousins. Et puis, je louerai un appartement, car jen ai assez de vivre chez ta mère.
Ma mère nous a donné deux chambres, protesta Luc. Tu ne devrais pas te plaindre. Et pour les vêtements des enfants, à quoi bon dépenser ? Ce que les cousins ne portent plus leur convient très bien.
Et moi, dis-moi ? Les vieilles affaires de la femme de ton frère me vont aussi ?
Pourquoi voudrais-tu thabiller autrement ? répliqua-t-il froidement. Tu es mère de deux enfants, Valentine. Tu as trente-cinq ans ! Tes priorités ne sont pas les robes.
Et alors, sur quoi devrais-je me concentrer ? demanda-t-elle.
Sur le sens de lexistence. Sur tout ce quil y a de plus élevé, bien au-delà des vêtements ou du confort matériel.
Tu veux parler du développement personnel ? demanda Valentine.
Oui, de ce qui compte vraiment. Tu devrais taffranchir de ces futilités, vêtements, appartement
Donc tu gardes tout largent pour soi-disant nous élever spirituellement, cest cela ? ironisa Valentine.
Parce quon ne peut rien vous confier ! explosa Luc. Sinon, tout serait dépensé aussitôt ! Et en cas de coup dur, on ferait comment, hein ?
Oui, justement, Luc, tu as raison ! Et quand est-ce quon va commencer à “vivre”, alors ? On vit déjà chaque jour comme si le pire était arrivé !
Luc la fixait, furieux.
Tu économises même sur le savon, le papier toilette, les serviettes. Tu ramènes du savon du bureau parce quon vous en distribue là-bas.
Les petits ruisseaux font les grandes rivières, Valentone. Cest ainsi que lon fait fortune.
Tu pourrais au moins dire combien de temps il faudra tenir ainsi ? Dix ans ? Vingt ? Trente ? Jai trente-cinq ans, Luc. Pas encore le bon moment de bien vivre ?
Luc restait muet.
Je suppose… Quarante ans alors ? Fit-elle doucement. Trop tôt sans doute Et à cinquante ? Peut-être à soixante ? Là, ce serait la vraie vie ? Je pourrais enfin moffrir une robe neuve ?
Luc se taisait.
Tu sais, Luc, jy ai réfléchi. Et si on natteignait même pas cet âge ? On a une alimentation médiocre à force déconomie, on mange trop parce que ce quon achète ne nourrit pas Tout ce mauvais moral, ce nest pas sain non plus.
Si on quitte ma mère et quon change notre façon de vivre, on ne pourra plus rien mettre de côté, fit-il remarquer.
Non, reconnut Valentine. Cest pour ça que je pars. Je nen peux plus de compter chaque centime. Toi, tu aimes les économies, pas moi.
Mais comment vas-tu ten sortir ?
Je men sortirai. Je louerai un appartement avec les enfants. Mon salaire vaut le tien. Il y en aura assez, même pour shabiller et manger correctement. Et plus personne ne me donnera de leçon sur les lumières, le gaz, leau dépensés. Je lancerai ma machine à laver quand bon me semble. Je prendrai le meilleur papier toilette. Jachèterai des serviettes en papier à volonté. Au magasin, je choisirai ce que je veux sans attendre une promotion.
Mais tu ne pourras plus rien épargner ! seffraya Luc.
Pourquoi pas ? Je pourrais même économiser tes pensions alimentaires. Mais, tu as raison : je nen ai plus envie. Jutiliserai tout, jusquau dernier centime. Je vivrai au jour le jour. Et le week-end, je tamènerai les enfants chez ta mère tu imagines léconomie ? Jirai au théâtre, au restaurant, voir des expositions. Lété, jirai à la mer où, je ne sais pas encore, mais jirai. Dès que jaurai tourné la page de notre vie commune.
Luc blêmit, effaré devant le nombre de dépenses auxquelles pensait Valentine, surtout celles pour les vacances. À ses yeux, cétait comme si elle jetait “son” argent par la fenêtre.
Et puis, ajouta Valentine, le compte où tu stockes tout cet argent, on le partagera.
Le partager ?
Oui, moitié-moitié, Luc. Je les dépenserai aussi, ces économies de quinze ans. Je les investirai dans ma vie. Pour vivre, enfin.
Luc bougeait les lèvres, sans quaucun son nen sorte. Langoisse lui nouait la gorge, le privant de toute pensée.
Tu sais, Luc, mon rêve est simple : le jour où je quitterai cette terre, je voudrais navoir aucun euro sur mon compte. Ainsi, je saurai que jaurai vraiment vécu, pleinement, et pour moi.
Deux mois plus tard, Valentine et Luc étaient officiellement divorcés.
La valeur de la vie ne réside pas dans les euros accumulés, mais dans la façon dont on sait les transformer en souvenirs, en voyages, en instants heureux et en liberté. Mieux vaut vivre que toujours attendre le bon moment car ce moment, bien souvent, narrive jamais.







