Tu vas pas croire ce qui mest arrivé quand je repensais à Philippe et à Adélaïde
Philippe aimait Adélaïde depuis quon était à lécole, et on se disait quon finirait un jour mariés.
Sa mère, Angélique Dupont, qui dirigeait la maternité de lhôpital de Lyon, napprouvait pas du tout ce choix. Depuis des années, elle préférait Christine, une infirmière hyper populaire auprès du personnel et des patients, issue dune famille de médecins, et espérait que son fils épouserait cette fille-là.
Après le bac, Philippe sest inscrit à la fac de médecine, et Adélaïde à lécole de langues étrangères pour devenir traductrice anglais comme sa mère et sa grandmère. Leurs camarades ont décidé de fêter ça en pleine nature, alors on est allés à la maison de campagne familiale, au bord de la Loire.
On y est restés presque tout le mois. On navait plus envie de rentrer, mais la rentrée approchait et il fallait préparer les cours.
Un automne, Adélaïde ma lancé, les yeux brillants :
«Je suis enceinte. Tu réagiras comment?»
«Questce que tu penses? Bien sûr que je te porterai sur les bras à la mairie.»
«Je ne suis pas toute seule, et je porte du lourd.»
«Un sportif comme moi ne sera pas dérangé! Jai même fait du lutte à lécole, tu es légère comme une plume, mon petit.» (il rigolait, tout content).
«Et les cours?»
«Oui, ma petite, il faut bien quon se mette une pause dun an après laccouchement.»
«Je ferai du distanciel, comme ma mère. Elle a eu mon frère à dixneuf ans et a tout géré. Mais on se met daccord, Philippe: après le mariage, tu emménages chez nous, tu respectes ma mère à distance. Jai déjà compris quelle ne macceptera jamais, cest un vrai caractère.»
«Seulement pour que tu sois tranquille, ma chérie», a acquiescé Philippe.
On a déposé le dossier de mariage à la mairie, puis on est rentrés chacun chez soi. Chez Adélaïde, des invités étaient déjà là. Le pote de son père est arrivé avec sa femme et son fils Alexandre, seize ans mais déjà grand.
Philippe a annoncé la nouvelle à ses parents, les prévenant de préparer le mariage. Angélique na rien supporté et, le soir, elle sest rendue chez les parents dAdélaïde pour créer la polémique. Elle a sonné à plusieurs reprises, mais personne na ouvert: ils mettaient la table, la musique jouait, même la sonnerie du portable rappelait le carillon de la porte, et personne ny a prêté attention. Alexandre était sous la douche, surpris de nentendre aucune réaction. Il a enroulé une serviette et a ouvert la porte.
Angélique, dabord désemparée, sest rappelée quelle tenait son téléphone. Elle a mis le record et a commencé à filmer le couloir, avec Alexandre en caleçon.
«Vous êtes là pour voir Anna?», a demandé Sasha, qui ne comprenait pas le geste de la téléphone.
«Plus maintenant», a lancé la mère de Philippe en descendant les escaliers en trombe.
De retour à la maison, elle a montré à Philippe la vidéo, insistant sur le temps quils avaient mis à ouvrir la porte.
«Tu reconnais le couloir dAdélaïde? On ne sait toujours pas qui a mis son bébé au monde.»
«Je vois, maman. Tu avais raison, elle nest pas la bonne.»
Philippe a envoyé un message furieux à Adélaïde, puis il a tout éteint. Elle na rien compris, mais incapable de le joindre, elle a décidé de venir chez lui malgré lheure tardive.
Angélique sattendait à ce quAdélaïde se rue chez son fils pour des explications, et elle la observée depuis la fenêtre. Quand la fille est apparue, Angélique a foncé à la porte, la ouverte ellemême, mais ne la pas laissée entrer. Elle a sorti sur le palier des marches :
«Et tu veux quoi à Philippe? Il dort déjà. Tu joues les deuxcôtés? Continue à voir dautres mecs, hypocrite!» puis, retournant à son appartement, elle a claqué la porte.
Adélaïde, perdue, sest mise à pleurer sur les marches. Un peu plus tard, elle est rentrée. Dans la cuisine, AnneSophie, sa mère, faisait la vaisselle. La fille en pleurs sest jetée dans les bras de sa mère.
«Ma chérie, le mariage arrive, tu devrais être heureuse.»
«Maman, il ny aura plus rien, sauf le fait que je porte son enfant. Sa mère a tout embrouillé en apprenant quon avait déposé le dossier.» Elle a montré le message du fiancé qui laccusait dinfidélité.
«Si Philippe agit comme ça, il continuera à obéir à ses parents. Dieu la éloigné de toi, on élèvera lenfant seules,» a essayé de la consoler sa mère.
Après cette dispute, la grossesse dAdélaïde a été difficile. En pleine nuit, alors que ses parents travaillaient, on la transportée en urgence à la maternité. Elle a accouché sous anesthésie, et on lui a annoncé que le bébé était mortnaît.
Après les formalités, le petit corps a été remis aux parents qui lont enterré. Adélaïde était encore à la maternité, donc elle a raté la cérémonie.
Suite à tout ça, les parents de Philippe ont vendu leur appartement et ont déménagé hors de la ville.
«Cest mieux ainsi, ma fille. Tu tes prise la tête avec Philippe, et il est parti la tête haute.»
«Jespère aussi que je loublierai plus vite, maman.»
Huit ans plus tard, Adélaïde travaille comme traductrice dans une petite agence à Lyon, quand Philippe apparaît soudainement dans son bureau.
«Pourquoi tu réapparaît dans ma vie? Je tai longtemps oubliée.»
«Désolé, la tragédie ma poussé vers toi.»
«Cest bizarre, Phil. Ta mère a une sacrée réputation, va lui parler de tes problèmes. Je nai plus de temps, sors dici.»
«Léa, écoutemoi, cest important pour toi aussi. Je tattends au café den face après le boulot.»
«Je viendrai par curiosité seulement,» a répondu Adélaïde, les yeux rivés sur son écran, signifiant la fin de la conversation.
Le soir même, ils se sont retrouvés.
«Je suis désolé, Léa, mon fils est malade, il a besoin dun donneur.»
«Tu te trompes dadresse, Philippe. Ta mère a plus de moyens ici.»
«On attend depuis longtemps, aucun donneur nest disponible. Jai même mis mon appartement en vente. Tu es mère, tu as plus de chances daider notre fils.»
«Cest une blague? Notre fils est né mort. Mes parents lont enterré.»
«Il est vivant, il a huit ans maintenant.»
«Comment?»
«Tu te souviens du jour où on a déposé le dossier de mariage?»
«Je noublierai jamais ton message méchant.»
Philippe a répété ce que sa mère lui avait raconté : elle aurait vu Adélaïde dans le couloir, poussée en chariot vers le bloc opératoire, et aurait deviné que le bébé était le sien. Le test avait confirmé la paternité, mais elle ne voulait pas lui donner lenfant. Il sest senti responsable, son ressentiment la rongé, et maintenant le petit Serge, son fils, est malade.
«Allons le voir, faisons les tests de compatibilité. Si tu ne corresponds pas, il devra avoir le même groupe sanguin que moi.»
«Oui, jai le groupe trois.»
Les mains dAdélaïde tremblaient, le cœur battait à tout rompre en voyant son garçon à linfirmerie.
«Serge, on a retrouvé notre maman. On a été perdus longtemps, mais des gens nous ont réunis,» a déclaré Philippe, tandis quAdélaïde restait muette.
«Maman, je tattendais, je timaginais comme ça. Même si on na pas tes photos chez nous.»
«Mon chéri, tout ira bien. Je suis là, je ferai tout pour que tu ailles bien,» a fondu en larmes Adélaïde, en serrant son fils.
Le test a confirmé quAdélaïde était compatible, Serge a guéri. Philippe a vendu lappartement, a payé la clinique pour le traitement. Aujourdhui ils vivent tous les quatre dans un petit flat avec les parents dAdélaïde.
«Léa, pardonnemoi, on doit se marier et avoir un autre enfant. Le médecin a dit que les frères et sœurs sont de meilleurs donneurs que les parents.»
«Jai lu ça, Philippe, pour la santé de nos enfants je suis prête à tout.»
Ils se sont mariés, et maintenant, en plus de Serge, ils élèvent deux autres enfants : un garçon et une fille. Voilà, cest tout ce qui sest passé, et croismoi, cest vraiment fou comme la vie fait tourner les choses.







