«LInconnue à la porte»
Au tout début de lère des téléphones portables, nous venions tout juste de nous marier. Nous avions emménagé dans un appartement flambant neuf, dans un immeuble aux prestations splendides. Les plans étaient vraiment remarquables. Tout nous plaisait, sauf la compagnie de nos voisins de palier qui, eux, ninspiraient guère la sympathie. Bien que jeune, jétais déjà une femme très stricte, occupant un poste à haute responsabilité, habituée au respect. Mon mari, taquin, mappelait parfois « Madame Dupin » comme un chef au bureau.
Un matin, en quittant la maison, japerçois ma nouvelle voisine et là, pas le moindre « bonjour » ou sourire. Jai décidé sur le champ de ne plus la saluer non plus ! Froideur et bouderie de rigueur !
Le temps de la pendaison de crémaillère arriva. Famille et amis étaient réunis pour fêter notre nouveau chez-nous. La soirée traîna un peu plus que de raison. Soudain, voilà le voisin qui sonne à notre porte. Jouvre : il me lance que lheure est tardive ! À MOI ! Franchement ! On était seulement samedi, il nétait même pas encore 23h30 ! Incroyable. Et le voilà qui prétexte : « Ma femme a une grosse migraine et voudrait dormir… »
Dès lors, je prenais bien soin de ne jamais le regarder, ni lui, ni sa femme, même quand on sortait du même palier ! Mon mari, lui, continuait de leur dire bonjour, mais pas moi ! Il fallait quils apprennent comment se comporter avec des gens bien ! Fière et un brin excentrique, voilà ce que jétais.
Quelques semaines passèrent sans le moindre contact. Un soir dhiver, nous revenions chez nous lorsque, devant la porte du palier, une jeune femme attendait, transie. Elle a eu lair soulagée de nous voir : « Je suis la sœur de votre voisine, je viens de loin et ça fait trois heures que jattends. Puis-je rester à labri, il fait glacial dehors… » Effectivement, dehors, la neige tombe à gros flocons et le mistral fait rage. Nous lavons laissée entrer. Dun ton sérieux, je linterrogeai : « Vous nhabitez pas ici ? Et vos bagages ? » Elle expliqua quelle avait laissé sa valise à la consigne de la gare, espérant que le mari de sa sœur viendrait laider le lendemain. « Trop difficile de la transporter seule, surtout par ce temps… »
De retour dans lappartement, je narrêtais pas de ruminer : « Peut-être quelle nest même pas de la famille ! Quelle idée de ne pas récupérer une parente par ce froid ? Si ça se trouve, cest une intrigante, et cest nous qui lavons laissée entrer ! » Méfiante et têtue, toujours.
Nous avons préparé le dîner, mais impossible de me concentrer ; je pensais sans cesse à létrangère derrière la porte. Mon mari suggérait de linviter à table. Je refusais : « Inviter une parfaite inconnue ? Hors de question ! » Mais jai quand même sorti une chaise dans le palier, sévèrement : « Pourquoi votre sœur ne vous a-t-elle pas attendue ? » Elle répondit simplement, sans artifice : « Je voulais lui faire la surprise ! Elle attend un bébé et vit une grossesse difficile… Je suis venue laider, moccuper du petit à venir. » Jécoutais, toujours rongée par le doute. Ma voisine enceinte ? Je ne men étais même pas rendu compte !
Toutes les cinq minutes, je retournais observer par le judas. La jeune femme attendait, silencieuse, assise sur la chaise. Mon mari sest endormi vite ; moi, impossible de trouver le sommeil. À peine les yeux fermés, je revisageais la scène. Arriver jusquici dans une tempête pareille… Il fallait en vouloir. Elle devait être à bout de forces.
Vers minuit, ny tenant plus, je bondis de mon lit, passai une robe de chambre et sortis dans le palier : « Cest bon, entrez ! Vous dormirez chez nous ce soir ! » Surprise et soulagée, elle hésita, mais jinsistai. Je lui prêtai une robe de chambre, une serviette, puis la dirigeai vers la salle de bain. Après sa douche, jai vivement recommandé quelle dîne. Je lui ai préparé le canapé-lit dans la chambre damis, puis souhaité une bonne nuit. Prévenante et toute douce, pour une fois.
Jai écrit un mot pour mes voisins : « Votre sœur est chez nous. Merci de ne pas la déranger avant 6h. »
À 8h, on frappe à la porte. Jouvre : le voisin, rayonnant, mannonce : « Ma femme a accouché cette nuit, dun garçon ! Vous comprenez, jai un fils, nous avons un fils ! » Comme sil pleuvait sur moi des gouttes de joie venue dailleurs, et je fus émue, moi aussi. Il sétait passé quelque chose de grand et de lumineux cette nuit-là.
Très vite, la maman et le bébé rentrèrent chez eux. Ma voisine me couvrit de remerciements pour avoir accueilli sa petite sœur cette nuit-là.
Parfois, nous sommes convaincus de tout savoir sur nous-mêmes et sur les autres. On juge, on critique, on se braque ! Mais il suffit parfois dun instant pour que la colère se dissolve. Et lon comprend alors que pour vraiment sentir la vie, il faut garder le cœur ouvert. Cest grâce à linconnue à la porte que je lai appris.






