Cette histoire s’est déroulée dans une école française pendant les années de la République

Ce souvenir me hante encore aujourdhui, tant il me renverse chaque fois que jy pense. Nous sommes en 1986, dans une petite ville de province en France. Javais tout juste 22 ans, fraîchement diplômé de lÉcole normale et muté dans une école élémentaire du Cher. Premier poste, première vraie classe : je brûlais de montrer ce dont jétais capable, professionnellement mais aussi humainement. Jy ai appris, bien plus que je naurais osé limaginer.

Ma classe se composait de trente-cinq CE2, des enfants déjà soigneusement répartis, car ailleurs il y avait une filière spécialisée. Leur niveau rassurait aussi bien les parents que la direction. Quant à la discipline, elle tenait bon, du moins en surface.

Mais même dans le groupe le plus discipliné, il y a toujours ceux qui testent les limites. Je trouvais le moyen de gagner la confiance des plus remuants ; la plupart jouaient le jeu. Sauf un.

Appelons-le Rémi Durand. Rémi vivait seul avec sa mère, qui semblait dépassée, lui assurant simplement le minimum : manger, shabiller, se coucher. Pour le reste, lenfant poussait à linstinct, solitaire, presque sauvage, ne sachant ni vouloir ni pouvoir sintégrer, ni parler vraiment aux autres, et encore moins aux adultes.

Jai tout essayé pour établir un lien, mais Rémi semblait nen faire quà sa tête. Pire, il semblait prendre un malin plaisir à défier lautorité, à provoquer les autres. Il passait parfois la totalité dun cours sous la table, à faire rire ses camarades avec des grimaces. Il jurait haut et fort, lançait des insultes à tout va, devenant la terreur des filles, qui en venaient aux larmes. Il allait même jusquà fumer dans la cour, ce que les plus âgés nosaient pas.

On essayait de larrêter. Il vous toisait, narquois, lançant : « Et tu vas faire quoi, hein ? »

Son pire travers, pourtant, cétait quil crachait. Sur tout le monde. Aucun élève ny avait échappé. À chaque fois, il ramassait sa salive, visait, et crachait sur sa cible avec de vrais petits éclats de rire.

Aussi souvent que je lui parlais, que je le sermonnais ou lui expliquais pourquoi cétait inacceptable, rien ny faisait. Il recommençait de plus belle.

Un jour, le vase a débordé. Je me suis résolu à appeler sa mère chose rare pour moi, je naimais pas impliquer les parents à outrance. Cette fois, je navais plus le choix.

Essayez de lui parler, ai-je supplié. Il ne mécoute pas. Il a craché sur tous, il finira peut-être par me viser.

La mère a promis dagir, dans sa manière à elle : elle lui a « parlé » à sa façon, à ce quon ma dit, à grands coups de ceinture. Le lendemain, Rémi est arrivé couvert de bleus, me lançant un regard noir.

Il na pas tardé à élargir la portée de ses provocations. Aux récréations, il crachait désormais aussi sur les élèves des autres classes. Il se passionnait dhumilier, dacculer à limpuissance, éclatant de rire face à leurs grimaces de dégoût ou à leurs larmes stériles.

Cétait comme sil ne craignait rien ni les grands qui lattrapaient parfois, le secouaient, le sermonnaient, avant de le laisser filer ; ni les enseignants. Il senfuyait vite, leur lançant au loin de nouveaux jurons fleuris.

En somme, ce petit de huit ans rendait fou tout le monde, jusquau fameux jour où il a craché du haut de lescalier sur la tête de Madame Lefèvre, la prof de géographie, véritable institution dans notre école. Il la prise pour une élève du haut de sa marche, et a visé, comme à lhabitude. Elle na rien remarqué, mais des terminales présents nont rien manqué. Ils sont allés le ramasser et le traîner à linfirmerie.

Un jour, ça va mal finir, ma soufflé linfirmière, une dame dâge mûr, en le voyant repartir dare-dare en classe. Il va falloir tenter autre chose.
Jai tout essayé. Rien ne latteint. Il devient même pire.
Ces enfants-là, soupira-t-elle, ne comprennent que leur propre langage.

Agacé, jai répliqué, mi-moqueur, mi-désespéré :
Que voulez-vous, que je lui crache dessus aussi ?

La phrase mest restée en tête. Les jours ont passé, Rémi sest fait petit, puis a repris ses manières.

Un matin, une élève fêtait son anniversaire. Lola avait ramené des chocolats, sétait faite jolie, nous avions tous chanté pour elle. Rémi na rien trouvé de mieux que de lui cracher en plein visage devant toute la classe. Lola fondit en larmes ; lui, droit devant moi, semblait me mettre au défi du regard.

Ce jour-là, je nai plus supporté. Dune voix qui ne tolérait pas la moindre contradiction, jai fermé la porte à clé, je lai appelé devant le tableau.

Levez-vous, tous ceux sur qui Rémi a déjà craché, ai-je déclaré dune voix grave.

Tous se sont levés.

Nous navons cessé de lui répéter combien cest infect, humiliant. Il ne comprend pas. Je propose une dernière leçon : chacun, une seule fois, va pouvoir faire la même chose que lui. Crachez-lui dessus, pour quil mesure ce que cela fait.

Un silence pesant. Puis, brusquement, la classe sest ébranlée. Ils se sont approchés, un à un, certains y mettant une rage rentrées, dautres simulant à peine, gênés. Presque personne ne sest abstenu. Rémi, paniqué, sest précipité vers la porte, sest retrouvé coincé près du lavabo, a encaissé. Aucun rire, aucun mot. On nentendait que ses petits cris.

Quand enfin ils ont regagné leur place, il était recroquevillé, la tête dans les bras, en pleurs, le visage ruisselant.

Je les ai longuement regardés, envahi dun malaise terrible.

Je ne sais pas pour vous, mais jai honte. Honte pour moi, pour lui, pour nous tous.
Personne na rien répondu. Les regards sétaient baissés.

Gardez le souvenir de cette journée, ai-je repris. Nhumiliez jamais personne ni avec des mots ni avec des gestes. Vous voyez maintenant ce à quoi ça peut conduire.

Jai ouvert la porte sans plus rien ajouter. Rémi a filé, courbé, hors de la salle.

Le lendemain, il a disparu. Et encore le jour suivant.

Linquiétude ma pris à mon tour : jai décidé de me rendre chez lui, redoutant une confrontation avec sa mère. Mais elle ne savait rien de ce qui sétait passé.

Je ne le reconnais plus, sest-elle excusée. Il pleure sans cesse, il refuse daller à lécole.

Jai demandé à lui parler. Rémi, sous sa couette, na pas voulu me regarder.

Je sais que tu as peur, que tu es blessé, ai-je commencé doucement, assis sur le lit. Tu crois sûrement que tout le monde va se moquer de toi, désormais. Tu imagines quil vaut mieux fuir.

Aucun mot ne sortait de sa bouche.

On pourrait demander à te changer de classe, si tu veux. Peut-être que dautres apprécieront plus quand tu recommenceras à cracher sur eux.

Il a jailli de sous la couverture, les yeux brillants de larmes :
Je ne cracherai plus, jamais ! supplia-t-il, hors de lui. Je ne veux pas changer de classe

Parfait. Tes camarades sinquiètent pour toi, ils veulent savoir si tout va bien.

Il a baissé la tête sans rien ajouter.

Je lui ai ébouriffé les cheveux en souriant :
On se voit demain ?
Oui, Monsieur

Il est revenu en classe comme si de rien nétait. Personne na jamais reparlé de lépisode ; le sujet semblait tabou.

Plus jamais, dans cette classe, personne ne sest permis le moindre crachat. Mieux encore, en grandissant, ils sont devenus le groupe le plus uni de toute lécole.

« On dirait quils ne font quun », disaient les collègues. « Ou bien ils partagent un grand secret », blaguaient dautres.

Quelques années plus tard, jai quitté la région, nosant jamais toucher un mot de cette histoire.

Des années durant, la honte et le doute mont rongé : navais-je pas fait du mal à ces enfants, à Rémi surtout ?

Un jour, un ancien collègue ma donné de ses nouvelles : sa mère sest remariée avec un ancien militaire. Le beau-père a convaincu Rémi dentrer au lycée militaire, puis la aidé à y réussir.

Aujourdhui, Rémi approche des 45 ans. Il est officier, respecté, reste en contact avec nombre de ses anciens camarades. Il revient parfois dans la ville de son enfance.

Je sais aussi, de source sûre, quaux réunions danciens élèves, personne ne fait jamais allusion à cette histoire. Jamais, même pour plaisanter. Peut-être que tout le monde a oublié ou préfère oublier ?

Ce souvenir ma appris douloureusement à quel point la honte peut souder ou détruire, et que la violence, même éducative, ne laisse jamais indemne. Jai appris à être plus humble, et à chercher dautres chemins pour que la dignité des enfants reste intacte, quoi quil arrive.

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Cette histoire s’est déroulée dans une école française pendant les années de la République
« Je ne veux plus de belle-fille, fais comme tu veux ! » – a déclaré la mère à son fils.