Il mest difficile dimaginer qui aurait bien pu semer chez lui lidée étrange de ses talents artistiques pendant ses années décole, car cela na fait que nourrir une confiance en soi et une estime de soi démesurées, flottant comme des nuages au-dessus de la réalité. Lorsque mon frère, létrange Étienne, révéla à nos parents ce quil croyait être un don nouveau, ils décidèrent de lencourager en linscrivant à un cours dart dans une ruelle de Marseille. Mais après quelques séances, animé dune arrogance naïve, il déclara quil connaissait déjà tout et cessa dy aller. Nos parents croyaient quil finirait par dépasser ses ambitions artistiques avant de quitter le lycée, mais Étienne saccrochait, et tenta même son entrée à lÉcole des Beaux-Arts. Malheureusement, on ne voulut pas de lui ; ses peintures, peu appréciées, semblaient seffacer comme des rêves au matin. Pourtant, il sentêtait, convaincu quun talent navait nullement besoin dun diplôme pour éclore, alors il poursuivait sa peinture entre deux éclats de lumière.
Notre père, Claude, voyait tout cela dun autre œil : il décida darrêter de financer les lubies de son fils, ce qui glissa comme une ombre sur leur relation. On lui permit tout de même de rester dans notre maison de Lyon, mais sans aucune aide pour ses dépenses quotidiennes. Résigné, Étienne quitta le nid et décrocha un poste de serveur dans un café perché sur une colline, tout en poursuivant ses œuvres. Le hasard, capricieux comme dans tous les rêves, lui fit rencontrer une fille du nom de Maëlle, qui admirait son talent autant que ses étranges manières, et il sinstalla chez elle. Finalement, un inconnu acheta lun de ses tableaux dans un bal bizarre sur la plage, gonflant son orgueil comme une montgolfière, et Étienne abandonna son travail de serveur pour se consacrer entièrement à lart.
Quand Maëlle devint la seule soutien de la famille après son congé maternité, leur situation financière seffrita doucement, comme une baguette tombée par terre. Étienne travailla dans une autre brasserie pour quelques euros, mais lappel irrésistible de son monde pictural lemporta et il quitta à nouveau le poste. Leur frigo, toujours vide, attira la pitié de notre mère, Hélène, qui ne pouvait voir son petit-fils dans le besoin. Elle leur apporta des sacs de nourriture, dans une chorégraphie étrange daide et de soutien. Puis, comme dans un rêve qui sétire, Étienne et Maëlle eurent trois enfants, et Maëlle ne reprit pas le travail, vivant encore dans un congé maternel sans fin.
Étienne, obstiné, continua à peindre, vendant de temps à autre un tableau à un passant sur la Place Bellecour, mais ses revenus restaient riquiqui, à peine quelques euros par an. Leur vie semblait sécouler dans une atmosphère irréelle, dépendant en grande partie de moi Solène et de nos parents, car nous devions sans cesse veiller à leurs besoins et subvenir à leur famille, comme si nous nagions dans une mer de responsabilités sans fond, sous un ciel aux couleurs mouvantes.







