Éloïse, attends ! La jeune fille se retourna vers la voix. Elle savait quAntoine lattendait, encore une fois, devant la porte de chez elle. Toi encore, tu ne te lasses donc jamais ? Tu es là depuis une éternité ! lança Éloïse, exaspérée. Antoine lui tendit timidement un bouquet de fleurs. Je voulais simplement te voir.
Éloïse attrapa les fleurs à contrecœur, soupira profondément. Quest-ce que je vais faire de toi ? Comprends quil ne se passera jamais rien entre nous ! répéta-t-elle, agacée. Je te dis la même chose chaque jour. Tu es comme un enfant. Je ne peux pas faire autrement. Peut-être quun jour, ça me passera. Ça ne passera jamais si tu continues à courir après moi ! Je te lai dit cent fois ! Tu nes rien pour moi ! Ne sois pas fâchée, voyons, ça ne te va pas très bien. Bonne nuit, fit Antoine avec douceur. Et je ne suis pas ta petite amie ! sécria Éloïse.
Antoine était tombé amoureux dÉloïse au premier regard. Elle était arrivée dans leur collège quand il était en cinquième. Depuis, elle sétait toujours assise à côté de lui en classe. La jeune fille appréciait aussi la compagnie dAntoine, ils étaient inséparables. Mais depuis la fin des études, Éloïse avait beaucoup changé. Elle ne voyait plus Antoine à ses côtés. Comment était-ce possible ?, se demandait Antoine. Il l’avait vue raccompagnée chez elle par dautres garçons. Cétait douloureux pour lui dassister à cela. Dans ces moments-là, il se promettait de ne plus jamais courir derrière elle. Mais le lendemain, ses pas le ramenaient inévitablement devant la porte dÉloïse.
Éloïse savait davance quAntoine serait assis sur le banc à lentrée. Elle espérait quil la verrait avec un autre homme et quil la laisserait enfin tranquille. Pourquoi tu restes là chaque soir ? Tu attends quelquun ? Antoine leva les yeux et la vit devant lui. Il remarqua tout de suite sa chevelure rousse éclatante, et les taches de rousseur qui la rendaient unique. Quand elle souriait, elle était dune adorable beauté. À ses côtés courait un chien aussi roux quelle. Antoine pensa quelle avait lair dune fille espiègle avec son chien. Il lui adressa un sourire et répondit :
Jattends le bonheur. Mais il nest pas là… Peut-être que tu regardes au mauvais endroit Tu devrais marcher un peu, le chercher ! Achille et moi, on se promène ici tous les jours. Ça te dirait de venir avec nous ? À trois, on tente notre chance. Antoine jeta un regard aux fenêtres de lappartement dÉloïse, puis se leva, résolu : Tu sais quoi ? Je me lance aussi. Cétait sans doute la première fois quÉloïse ne trouvait pas Antoine assis sur le banc. Elle ralentit le pas ; le banc était désert.
Il ny a personne, pensa-t-elle. Soudain, elle entendit un chien aboyer. Puis, au loin, elle aperçut deux silhouettes. De là où elle était, Éloïse distingua Antoine en compagnie dune fille. La jalousie lenvahit dun coup. Cétait la première fois que ce nétait pas elle quAntoine attendait. Un vide se forma dans son cœur. Et cette inconnue léloignait peu à peu dAntoineElle resta là, immobile, surprise par la morsure inattendue de la solitude. Les rires dAntoine et de la fille rousse lui parvinrent, légers, flottant dans la brise du soir. Éloïse sentit le chien tirer doucement sur sa laisse, réclamant lui aussi une promenade. Elle baissa les yeux, caressa distraitement la tête du chien, puis se mit en marche. Tout à coup, le monde lui parut un peu plus vaste, un peu moins familier.
On y va, murmura-t-elle à son compagnon à quatre pattes.
Le banc ne lattirait plus, et la rue semblait soudain pleine de promesses qu’elle n’avait jamais remarquées. Plus loin, elle croisa brièvement le regard dAntoine. Il lui sourit simplement, sincèrement, sans attente. La fille rousse salua Éloïse dun signe de la main, ouverte et chaleureuse. Antoine se tourna vers sa nouvelle amie et poursuivit sa route, libéré lui aussi du poids du passé.
Éloïse les observa séloigner, puis sarrêta et se retourna vers le soleil couchant. Pour la première fois depuis bien longtemps, elle sentit son cœur salléger. Elle avait perdu une certitude, mais gagné un sentiment inattendu : celui que, peut-être, le bonheur nattendait pas toujours sur le même banc, ni même sur le même chemin.
Avec un dernier regard vers la silhouette dAntoine floue à présent dans la lumière orangée Éloïse sourit, réellement, pour elle-même. Puis elle sélança, légère, vers linconnu.







