Une seule halte

Une seule station
Je me souviens de lui, pas seulement pour ce lundi-là, mais cest bien ce matin-là que tout a coïncidé : 8h12 sur lhorloge de mon téléphone, tram numéro sept, et près de la porte centrale, comme dhabitude, un homme âgé, vêtu dun manteau sombre et dun bonnet de laine, tenant dans sa main un sac de la pharmacie soigneusement plié. Il sagrippait à la barre comme sil testait sa solidité, les yeux baissés vers la jonction du plancher et de la paroi, où le revêtement avait été usé jusquau gris.
Moi, Paul, je traversais Lyon chaque matin par ce court trajet de deux stations pour rejoindre mon travail. Cétait un déplacement furtif, souvent vécu dans le cocon des écouteurs. Mais ces dernières semaines, javais pris lhabitude denlever un écouteur, guettant le brouhaha du wagon comme sil sy tramait quelque chose dessentiel. Il n’y avait pourtant rien dimportant. Le tram grincait au virage, la contrôleuse ronchonnait contre ceux qui tentaient de passer sans payer, ici on consultait les actualités, là on gardait un sac posé sur les genoux.
Et pourtant, cet homme, il était comme un repère sur ma carte quotidienne : toujours à la même heure, sur le même segment du trajet. Je lapercevais tantôt près de la fenêtre, tantôt près de la porte, mais systématiquement pour une seule station. Il montait à « Jardin des Plantes », descendait à « Hôpital » et, sans jamais se retourner, séloignait vers le long bâtiment gris derrière lequel sétendait lancien parc.
Ce lundi-là, je me retrouvai près de lui. Le tram eut un soubresaut, lhomme chancela légèrement. Dinstinct, je tendis le bras pour lempêcher de heurter la barre.
Faites attention, dis-je alors.
Lhomme acquiesça, sans lever les yeux.
Merci.
Sa voix était posée, ni rauque ni tremblante, celle dun homme habitué à parler peu, uniquement lorsque cest nécessaire.
À larrêt suivant, une femme entra, appuyée sur une canne. Je me levai pour lui céder ma place. Elle sassit, et lhomme au manteau sombre, comme guidé par un réflexe intérieur, fit un pas de côté, libérant le passage. Il tenait son sac de manière à ne gêner personne, et ce geste semblait trop précis pour un passager simplement de passage.
Lorsque le tram reparti, la contrôleuse se faufila jusquà nous.
On valide, dit-elle en tendant le terminal.
Lhomme sortit sa carte, la passa, attendit le bip et la rangea. Jobservai ses doigts fins, aux ongles bien coupés, et remarquai quil ny avait pas de bague à son annulaire. Ce nétait sans doute rien, mais je le remarquai quand même.
À larrêt « Hôpital », les portes souvrirent. Lhomme descendit sur le quai, sarrêta une seconde pour laisser passer les autres, puis sortit. Je le suivis, bien que mon trajet memmenait plus loin. Cela me surprit, mais je me dis que javais envie de marcher un peu, dégourdir mes jambes.
Lair de la station sentait la pharmacie voisine et lasphalte humide. Lhomme nentra pas dans la pharmacie. Il traversa la route et sarrêta devant la grille de lhôpital, où une plaque indiquait les horaires de visite. Je marchais à quelques pas, gardant mes distances. Il sarrêta devant la grille, lut la plaque comme sil la lisait à chaque fois pour la première fois, puis se dirigea vers le parc, là où la promenade senfonce entre les peupliers.
Je ralentis et marrêtai. Je compris que je navais pas le droit daller plus loin. Il disparut, je rebroussai chemin, montai dans le tram suivant et partis au travail, irrité contre moi-même. Je naimais pas être attiré par les histoires des autres.
Le lendemain, je revis lhomme. Et le surlendemain. Puis encore. Je commençai à organiser mon matin pour me retrouver dans le même wagon. Je ne pensais pas le suivre. Je me disais juste que cétait une coïncidence.
Un jeudi, le tram fut retenu au feu rouge. Le wagon se fit plus étroit, quelquun mécrasa le pied. Lhomme au manteau sombre était là, tout près. Sur son sac de la pharmacie, je vis le nom de la chaîne et un coin dordonnance qui dépassait.
Vous allez loin ? lui demandai-je sans savoir pourquoi.
Pour la première fois, il me regarda droit dans les yeux. Des yeux clairs, fatigués mais attentifs.
Non, répondit-il. Juste une station.
Tous les jours ? regrettai-je aussitôt davoir posé une question si directe.
Il ne sen offusqua pas. Il haussa à peine les épaules.
Presque.
Je fis semblant de clore la conversation. Mais le silence entre nous changea, il nétait plus vide. Lhomme baissa de nouveau les yeux, et sur son bonnet, je remarquai un petit fil de laine qui pointait. Jeus envie de lui en parler, mais je ne le fis pas.
À « Hôpital », il descendit. Je restai à bord, pressé par le temps. Les portes se refermèrent, le tram repartit, et soudain, je me sentis avoir manqué quelque chose dessentiel, sans que rien ne se soit vraiment passé.
Le vendredi, je descendis à la même station que lui. Cette fois, je restai près du pavillon et observai lhomme traverser la route. Il atteignit la grille, lut de nouveau la plaque, puis se dirigea vers le parc. Un instant, il ralentit, et il me sembla quil jeta un regard derrière lui. Peut-être nétait-ce quune réaction au bruit dune voiture.
Je ne pris pas ce tram le weekend. Le lundi, revenant à ma routine, je me surpris à attendre cette rencontre, comme on attend un bref échange avec le vendeur dun kiosque qui vous souhaite « bonne journée » toujours de la même manière. Ce sentiment était embarrassant.
Le mardi, le tram était presque vide. Je minstallai à ma place près de la fenêtre. Lhomme monta à « Jardin des Plantes » et sarrêta près de la barre. Il navait pas son sac de la pharmacie. Il tenait un mince dossier à élastique, comme un porte-documents.
Bonjour, dis-je.
Il acquiesça.
Bonjour.
Pardon, mais je vous vois souvent. Vous vous descendez toujours à « Hôpital ». Ce nest pas par curiosité, simplement
Je cherchai la suite, sans la trouver. Il ne hâta pas les choses. Le tram tintinnabula à laiguillage, remplissant le silence.
Vous trouvez cela étrange, dit-il.
Je pense que cest important, répondis-je, surpris davoir formulé cela ainsi.
Lhomme esquissa un sourire, fugace.
Important, oui. Pour moi.
Les portes se refermèrent, le tram démarra. Je sentis mes épaules se raidir, redoutant ce qui était peut-être une douleur étrangère. Je ne voulais pas lentendre raconter un mauvais souvenir, ni être témoin sans savoir que faire.
Je mappelle Émile Dubois, dit-il tout simplement. Et vous ?
Paul.
Paul, répéta-t-il, comme pour tester le prénom. Je descends à « Hôpital » parce que cest là quétait ma femme. À lunité. Longtemps.
Il avait prononcé « était » sans accent grave. Pas comme lors des funérailles, comme un fait ancré dans la routine.
Je ne dis rien. Je regardai la vitre où nos visages se reflétaient, cherchant quoi dire.
Je ly emmenais, poursuivit Émile. Quand cétait encore possible. Ensuite, ce nétait plus permis. Ensuite tout a pris fin.
Il na pas dit « morte ». Ni « partie ». Juste laissé un espace vide, et jai compris que cétait ainsi quil fallait.
Et vous continuez dy aller ? demandai-je.
Oui, répondit-il en réajustant son dossier. Je descends, prends le sentier jusquau banc. On sy asseyait, quand elle pouvait sortir. Jy reste dix minutes. Parfois moins. Puis je repars. Si je ne le fais pas, la journée ne commence pas vraiment. Et si elle débute sans cela
Il se tut, et je vis sa mâchoire trembler légèrement. Ce nétait pas les larmes, juste un muscle qui bouge.
Vous nêtes pas obligé dexpliquer, dis-je.
Je nexplique pas vraiment, répondit-il, serein. Je dis seulement comment ça se passe.
Le tram arrivait à « Hôpital ». Les portes souvrirent. Émile descendit. Je sortis à mon tour.
Où allez-vous ? demanda-t-il, sans surprise ni invitation.
Au travail, répondis-je. Mais je peux marcher un peu, si cela ne dérange pas.
Émile me dévisagea, comme on observe quelquun proposant de laide, non par pitié mais par perplexité.
Marchez, dit-il. Mais sans parler, daccord ?
Nous traversâmes la route. Devant la grille, il sarrêta et reconsidéra la plaque. Je sais maintenant que cest le rituel, une vérification que le monde tient toujours en place. Puis nous nous engagâmes dans le parc. Le chemin était humide, les feuilles collaient sous les chaussures. Émile avançait lentement, dun pas régulier, sans sappuyer sur quoi que ce soit.
Le banc était situé au bord dun petit espace doù lon voyait la fenêtre du deuxième étage de lhôpital. Émile sassit, posa le dossier sur ses genoux, sans louvrir. Je massis à côté, gardant une petite distance entre nous.
Les minutes sécoulaient. Jentendais le murmure de la ville derrière les arbres, et le grincement dune balançoire sur laire de jeux, pourtant déserte. Émile observait la fenêtre, sans que je sache sil y distinguait quelque chose ou simplement sy accrochait pour ne pas se dissoudre.
Quy a-t-il dans le dossier ? risquai-je, brisant le pacte dun simple murmure.
Il ne sen offusqua pas.
Des relevés, dit-il. Je garde tout avec moi. Je ne sais pas pourquoi. Cest devenu une habitude. Il y a aussi son mot. Bref. Elle écrivait mal, la main tremblait. Jai dabord voulu le garder, ensuite ensuite je transporte ça comme une sorte de sésame.
Je fis signe que je comprenais. Ce dossier nétait pas pour les médecins, ni les justifications administratives. Il servait à Émile de preuve que tout cela était arrivé réellement, que ce nétait pas un rêve.
Jai longtemps cru que je devais arrêter de venir ici, poursuivit Émile. La voisine me disait : « Tu te fais mal ». Mais je ne souffre pas. Je tiens une ficelle. Si je la coupe, je ne sais pas ce qui restera.
Jaurais voulu dire qu’il reste la vie, les gens, quon peut continuer autrement. Mais cela serait un conseil venu dailleurs, valable seulement pour celui qui le prononce.
Je comprends, dis-je à la place, même si ce nétait quun début de compréhension.
Émile détourna un peu la tête.
Ce nest pas nécessaire. Suffit que vous soyez là.
Au bout dun moment, Émile se leva. Il vérifia lélastique de son dossier, craignant que les papiers séchappent. Je me levai aussi.
Venez, dit-il.
Nous retrouvâmes la station. Le tram arriva. Émile, comme toujours, sapprêta à monter puis sarrêta.
Paul, dit-il. Aujourdhui, je ne rentre pas tout de suite.
Je le regardai.
Comment cela ?
Émile désigna la rue, là où commençait le petit marché et la route menant au quai du Rhône.
Allons à pied jusquà la prochaine station, dit-il. Il y a un kiosque, je prends parfois le journal. Avant, je ne le faisais pas, maintenant jestime que cest permis.
Ce « permis », cétait pour lui un léger changement, sans trahir son rituel.
Daccord, dis-je.
Le tram partit en tintant. Nous marchions le long de la route. Émile gardait son dossier sous le bras, rectifiant son bonnet de lautre main. Je suivais le rythme sans le précipiter.
Au kiosque, Émile acheta un journal, le plia soigneusement. Il jeta un œil vers la station suivante, déjà bordée de quelques voyageurs.
Une station, murmura-t-il, comme pour éprouver les mots. Aujourdhui, ce sera deux. Mais jirai quand même. Juste un peu plus loin.
Je hochai la tête. Je noffris ni réconfort, ni conseil. Je marchai à ses côtés, et cela suffisait à conserver le rituel, tout en lui laissant la place d’évoluer vers le jour suivant.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

thirteen + three =