Une fille pour deux mères
Entre Claire et Étienne, lamour sest enflammé instantanément, dès le premier regard. Après un mois de rendez-vous, Étienne ma surpris lors dune soirée :
Claire, épouse-moi.
Jétais déconcertée.
Comment ? Mais nous ne nous fréquentons que depuis un mois !
Oui, mais pour moi, ce mois a suffi. Je sais que tu es mon destin Personne dautre ne compte, il ny a que toi.
Oh Étienne, jaccepte, ai-je murmuré en riant doucement, blottie contre son torse.
Ma chérie, tu ne vas pas trop vite ? sest inquiétée ma mère quand elle a appris mon choix précipité. Tu nes pas enceinte par hasard ?
Maman, voyons ! Non, simplement Étienne dit ne pas pouvoir vivre sans moi Et cest pareil pour moi. Cest lamour, maman.
Rapidement, ceux qui sétonnaient de notre mariage éclair comprirent que nous étions faits lun pour lautre. Nous vivions dans un petit village breton, où tout le monde se connaissait, et chacun voyait combien Étienne me couvrait dattention. Je laimais, je prenais soin de lui, et lui aussi madorait.
Notre amour était sincère et profond, mais il y avait une ombre à notre bonheur : nous désirions tous deux avoir des enfants, mais la grossesse ne venait pas.
Étienne, il va falloir consulter Il y a peut-être une raison pour laquelle je narrive pas à tomber enceinte.
Je suis daccord, répondit-il sans hésiter.
Les espoirs, les rendez-vous, les prières Tout restait vain. Jamais je nai réussi à tomber enceinte.
Claire, jy ai réfléchi Et si nous allions à lorphelinat ? Nous pourrions adopter et aimer un enfant comme sil était le nôtre, proposa Étienne, un peu nerveux.
Oui, jen rêvais depuis longtemps, ai-je répondu presque instantanément, soulagée quil partage ce désir. Jy pensais aussi
Alors allons-y, dit-il. Je connais un foyer, jy passe souvent lorsque je rentre de Rennes.
Lorsque nous sommes arrivés à lorphelinat, parmi des dizaines de petits visages inquiets, une fillette de trois ans, blonde aux yeux bleus, sest précipitée vers moi et ma enlacée les jambes.
Maman ! a-t-elle dit joyeusement. Impossible pour moi de la lâcher.
Cest ainsi que notre maison sest remplie du rire cristallin dAmbre, une petite fille enjouée et gracieuse. Enfin, je me sentais mère, mes émotions maternelles explosaient, et jaimais Ambre plus que tout. Étienne aussi, était fou delle.
Tout allait bien. Nous vivions modestement dans ce village. Les voisins savaient quAmbre était adoptée. Au début, cela ne posait aucun souci, mais avec le temps, notre fille grandissait. À quatorze ans, alors quelle était au collège, quelquun lui a révélé quelle nétait pas notre enfant biologique.
Ambre, bouleversée, rentra à la maison en pleurant et en criant.
Maman, pourquoi ne mavez-vous jamais dit la vérité ? Je sais que vous mavez adoptée à lorphelinat
Ma chérie, calme-toi. Avec ton père, nous avons voulu attendre que tu sois assez grande pour le comprendre. On a toujours eu peur de ce moment.
Ambre pleura, cria, puis se renferma. Ce fut le début de ladolescence, de lincompréhension, de la colère : elle claquait les portes, nous répondait, nous rejetait.
Et soudain, tout bascula. Étienne mourut tragiquement. Je narrivais pas à croire ce que mannonçait la gendarmerie : il avait eu un accident de voiture avec un collègue. Cétait juste avant Noël, à cause dune violente tempête, sur la route entre Nantes et Rennes.
Étienne partait souvent en mission, et quand il tardait à revenir, il menvoyait une carte postale, car les téléphones nexistaient pas encore. Après sa mort, javais quarante-six ans. Ambre, au lieu de me soutenir, devint incontrôlable : elle disparaissait, se comportait mal, me répondait.
Jai tout tenté pour garder contact, je pleurais, je suppliais, mais jamais je nai élevé la voix contre elle. Ainsi sécoulèrent les années. Ambre grandissait vite. Puis, un jour, après le bac, elle mannonça dune voix ferme :
Je pars à Paris.
Jai levé les yeux, fatiguée, tenant un torchon.
Pour tes études, ma chérie ?
Non, je vais chercher ma mère biologique
Je retenais mon souffle.
Mais pourquoi, Ambre ? Ne suis-je pas ta maman ?
Ambre détourna le regard vers la fenêtre, silencieuse.
Je dois comprendre pourquoi elle ma abandonnée, pourquoi elle a refusé de me garder. Jai ce droit, maman.
Oui, tu as ce droit, jai reconnu, comprenant quaucune argument ne la retiendrait.
Ambre avait presque dix-neuf ans. Elle rassembla ses affaires dans une petite valise, membrassa sur la joue et me promit de revenir de temps en temps. Elle quitta la maison en direction de larrêt de bus, tandis que je la regardais partir, le cœur serré. Je restais seule.
Le temps passa lentement. Les journées étaient longues, monotones. Je suis désormais à la retraite et passe mes soirées dhiver à feuilleter les cartes postales dÉtienne, soigneusement rangées dans une boîte de chocolats, entourée dun ruban. Peu de cartes, mais la dernière, ornée de branches de sapin, jaunie par les ans, portait cette inscription au dos : « Claire, je vais être retenu trois jours, tu me manques, je tembrasse, ton Étienne ».
Je passais mes doigts tremblants sur la carte, la pressais contre mon cœur comme pour embrasser mon défunt mari. Tant d’années sont passées, ma vie a changé. Presque vingt-cinq ans depuis la disparition dÉtienne.
Assise près de la fenêtre, les souvenirs menvahissaient. Je me suis fatiguée, autrefois je sortais sur le banc près de lépicerie, aujourdhui je ne sors que pour faire les courses, puis je retourne aussitôt chez moi.
Les rideaux restent tirés, la boîte aux lettres est vide, la maison silencieuse. Elle nest joyeuse que lorsque Ambre passe avec ses enfants, mais cela arrive peu. Je suis seule, toujours seule. Sur la commode, il y a une photo dÉtienne : il porte Ambre petite dans ses bras, tous deux souriants.
Ah mon Étienne, tu es parti trop tôt, tu mas laissée seule, me lamentais-je devant son portrait. Il ne me reste plus rien.
La maison était silencieuse, sauf quand Félix, mon chat, brisait le silence en sautant du rebord de la fenêtre ou en ronronnant près de moi. Je lui donnais à manger, prenais mon thé et décidais daller aujourdhui faire les courses. Après mon thé, tout à coup, quelquun frappa à la porte du jardin.
Je me souviens du matin où Ambre mavait annoncé quelle partait à Paris pour retrouver sa mère biologique. Jai ressenti à nouveau cette solitude. Ce matin-là était gris et silencieux, je préparais du thé quand quelquun frappa.
Jenfilai mes chaussures, mis un châle et ouvris la porte. Une femme se tenait là, plus jeune que moi, le regard triste.
Bonjour Vous êtes Claire ? sa voix tremblait.
Oui, et vous ?
Elle hésitait, shifting dun pied à lautre.
Je suis la maman dAmbre enfin, sa deuxième maman, sa mère biologique Je mappelle Sophie Enfin, je pense que vous avez compris, bafouilla-t-elle.
Tout mon corps se glaça. Ambre était partie récemment, et voilà sa mère devant chez moi. Comment ma-t-elle trouvée ?
Excusez-moi, est-ce quil est arrivé quelque chose à Ambre ? me suis-je inquiétée. Elle vous a retrouvée ?
Sophie parlait vite et confusément.
Ambre est hospitalisée À Paris, elle a des problèmes de santé Nous nous promenions dans le parc, elle a eu très mal au ventre, elle sest assise, toute pâle, jai appelé les secours immédiatement.
Nous restions là, silencieuses, à nous regarder.
Ambre mavait retrouvée depuis longtemps, mais elle avait peur de vous avouer, sanglota Sophie.
Mais entrez donc, me suis-je enfin ressaisie, venez au salon.
Je lui servais du thé chaud, elle sassit à la table et murmura :
Jétais très jeune quand jai eu Ambre. Mes parents étaient très stricts et mont obligée à labandonner. Mon fiancé a disparu dès quil a su, et mes parents mont menacée de me jeter à la rue avec un bébé. Jai signé le renoncement à la maternité à la maternité Tant dannées avec ce fardeau Oh, excusez-moi, ce nest pas le sujet Ambre voulait absolument que vous soyez auprès delle à lhôpital.
Je me levai brusquement.
Mais pourquoi ne ma-t-elle pas appelé ?
On lui a volé son sac, en attendant les secours. Quand jai cherché après, tout avait disparu, téléphone, papiers
Mon pauvre bébé ai-je murmuré.
Elle m’avait donné votre adresse, elle ma dit : « Trouve ma maman ».
Nous étions là, silencieuses, nos regards se croisèrent, sans hostilité, juste de linquiétude et de la fatigue.
Allons-y, ai-je dit, jai fermé la porte à clé, vite, partons.
Le vieux bus semblait rouler lentement. Au début, nous gardions le silence, mais petit à petit, la conversation venait.
Je vis seule moi aussi, souffla Sophie. Mon mari est mort il y a trois ans, après une longue maladie. Nous avions eu une belle vie, mais je nai pas pu avoir dautres enfants. Je crois que cest ma punition, davoir abandonné Ambre
Au fond, Ambre est tout ce que nous avons, répondis-je doucement.
Oui Une fille pour deux mères lança tristement Sophie.
À lhôpital, on nous demanda :
Vous venez voir qui ?
Ambre Martin, notre fille, avons-nous répondu dune même voix.
Et vous êtes ?
Sa mère, avons-nous répondu ensemble, puis nous avons éclaté de rire.
Deux mamans ? Bon, entrez
Ambre, pâle, reposait sous perfusion. En nous voyant, elle sourit timidement.
Maman et maman chuchota-t-elle.
Je lembrassai la première.
Chut, ma chérie, je suis là, dit Sophie en lui réajustant la couverture.
Tout ira bien maintenant, ma fille, tu nes plus seule, murmura Sophie.
Nous sommes restées longtemps auprès dAmbre. Nous avons parlé de beaucoup de choses.
Depuis, Ambre a deux mamans, puis un mari et deux fils. Claire et Sophie nont quune fille à elles deux. Elles se retrouvent parfois, tous ensemble.
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