Pour le Nouvel An, la voisine est passée : « Puis-je rester une petite demi-heure chez vous ? On ne m’a pas versé mon salaire, il n’y a rien à la maison, même pas de quoi donner à mes enfants avec le thé. Je suis seule avec mes garçons, ils aimeraient tant fêter… »

Cela sétait passé un Réveillon, il y a longtemps dans un petit immeuble de Lyon La voisine, Madame Brigitte, était venue frapper timidement à la porte :
Excusez-moi, je peux entrer quelques instants ?
On ne ma pas versé mon salaire, il ny a rien à la maison, même pas un biscuit pour le thé des enfants Je suis seule avec eux, et ils rêvaient tant davoir une fête
Françoise se tenait devant la cuisinière, le regard fixé sur un canard à lorange tout juste sorti du four.
Larôme envahissait toute la pièce à tel point quon avait envie de se laisser porter, les yeux clos, à respirer calmement.
Depuis laube, elle sétait affairée autour de la bête : arrosant de jus, surveillant la cuisson, ne quittant la cuisine quà reculons.
Et le résultat était parfait.
Pierre, viens voir !
appela-t-elle son mari.
Il entra, siffla dadmiration et acquiesça chaudement :
Ma Françoise, tu as fait un chef-dœuvre digne dun grand restaurant !
Evidemment, répondit-elle avec une satisfaction tranquille.
Je vais la disposer sur le plat, décorer ce sera vraiment magnifique.
Avec délicatesse, elle déposa le canard sur un grand plat en faïence, entoura le tout de tranches dorange et de branches de thym frais.
Cétait digne de la couverture dun magazine culinaire.
La table débordait déjà : trois salades russe, piémontaise, grecque tartines de foie gras, assortiment de fromages raffinés et de charcuteries, une belle corbeille de fruits raisins et kiwis.
À part, il y avait un plateau de boulettes faites maison avec des pommes de terre.
On ouvre une salle de réception ?
plaisanta Pierre.
Non, répliqua Françoise, simplement, cette fois, jaimerais fêter le Nouvel An comme il se doit.
On a travaillé dur toute lannée, on peut se le permettre.
Pierre passa son bras autour delle :
Tu as raison.
Cela fait longtemps quon navait pas célébré ainsi.
En effet, pendant des années, ils se sont privés pour économiser en vue des travaux.
Désormais, lappartement était rénové, le revenu stabilisé, et ils pouvaient enfin soffrir une vraie fête.
Françoise sortit les couverts, disposa les verres en cristal quelle sortait rarement du buffet, tout devait être joliment apprêté.
À vingt-deux heures, la table attendait seulement les convives.
Chacun avait revêtu ses habits choisis.
Pierre servit les boissons.
À nous ?
À nous.
Ils trinquèrent et la première bouchée de salade fut excellente.
Pierre se servit du canard et sextasia :
Quel goût !
Françoise, tu es une magicienne.
Cela lui réchauffait le cœur.
Ce repas, cette soirée paisible, la sensation de ne rien avoir à presser tout cela semblait être le bonheur pur.
Et puis, à onze heures précises, la sonnette retentit.
Ils échangèrent un regard surpris.
Qui pouvait bien venir à cette heure ?
Pierre se leva ouvrir.
Sur le pas de la porte, il vit Brigitte, la voisine, avec ses deux fils.
Elle avait lair perdue, les yeux rougis.
Pierre, pardonnez-moi balbutia-t-elle, je navais nulle part où aller Lécole ne ma pas payé, je travaille au noir, et ils mont laissée tomber avant les fêtes.
Il ny a rien à la maison, rien à offrir aux enfants.
Mes amies devaient passer, mais personne nest venu.
Et eux rêvaient dun Réveillon
Les garçons se tenaient derrière elle, maigres, habillés de vieux pulls.
Pierre hésita.
Refuser lentrée à une voisine en détresse le soir de la Saint-Sylvestre ce nétait pas humain.
Entrez, dit-il.
Je vais prévenir Françoise.
Au premier coup dœil, Françoise comprit que la soirée tranquille prenait fin.
Bonsoir Brigitte bonsoir les garçons.
Excuse-moi, travailla la voisine à essuyer ses yeux, mais on navait vraiment nulle part où aller.
Ce sera juste pour une vingtaine de minutes ?
Françoise jeta un regard aux enfants.
Leurs yeux ne quittaient pas la cuisine doù séchappaient les effluves incroyables.
Installez-vous à table, souffla-t-elle.
Tout bascula rapidement.
Maman, regarde seulement !
sexclama laîné.
On peut goûter du foie gras ?
demanda le petit.
Asseyez-vous, dit Françoise dun ton neutre.
Les garçons sinstallèrent, laîné attrapa à pleines mains une cuisse de canard :
Tante Françoise, on peut ?
Sans attendre, il mordit dedans.
Le cadet mangeait déjà les tartines de foie gras.
Cest bon !
joyeux déclara-t-il.
Maman, encore ?
Brigitte, loin de les freiner, remplissait elle-même leurs assiettes :
Mangez, mes enfants, mangez.
À la maison, il ny avait que des pâtes, il faut se nourrir convenablement.
Les adolescents se jetèrent sur la nourriture : laîné fit disparaître la moitié de la salade piémontaise, le petit toute la terrine, puis la charcuterie, les fromages et le jambon.
En quelques minutes, toutes les coupes furent vides.
Françoise regardait la scène, comme si elle vivait un cauchemar.
Pierre tenta de détendre lambiance :
Quel appétit, les garçons !
Mais personne ne lui prêta attention.
Ils sattaquaient au canard, engloutissant morceau après morceau.
Il y a du pain ?
demanda laîné.
Françoise apporta le pain, silencieuse.
Aussitôt, ils préparèrent des tartines.
Brigitte elle-même se servit salades, canard, boulettes.
Pardonnez-nous, jen suis navrée Mais vous comprenez bien, les enfants avaient faim.
En moins de vingt minutes, la table festive disparut intégralement.
Salades, canard, foie gras, fromages, charcuterie et fruits tout fut avalé.
Françoise resta figée, le visage fermé.
Deux jours de préparation, des euros investis, toute son âme mêlée à la vaisselle, avec en tête ce rêve dun réveillon paisible en couple Tout ce à quoi elle espérait, nexistait plus.
Vers minuit moins le quart, Brigitte se leva :
Il est temps de partir.
Merci mille fois !
Vous nous avez vraiment sauvés !
Les garçons se préparèrent.
Le petit enfila un gâteau dans sa main :
Je peux lemporter ?
Prends, répondit Françoise, lasse, sans même détourner le regard.
Les invités repartirent après des remerciements de politesse.
La porte se referma.
Françoise et Pierre demeurèrent debout dans la cuisine, contemplant dans le silence ce qui, trente minutes plus tôt, incarnait leur fête.
Restaient des miettes sur les assiettes, des saladiers vides, les fruits disparus jusquà la dernière baie.
Seuls quelques mandarines dans une coupe avaient survécu.
Tu as vu ça ?
murmura Françoise.
Oui répondit Pierre aussi doucement.
Ils ont tout mangé en trente minutes.
Absolument tout ce que jai préparé deux jours durant.
Françoise
Personne na remercié de vrai.
Ils attrapaient, mâchaient, réclamaient encore.
Pierre serra sa femme dans ses bras.
Françoise ne pleurait pas, elle fixait les assiettes vides, essayant de comprendre.
Sous les douze coups de minuit, ils trinquèrent malgré tout, mais la fête était irrémédiablement gâchée, comme leur humeur.
Le lendemain, Françoise rangeait la cuisine : lavant la vaisselle, récupérant ce quon pouvait appeler des restes.
Tu sais Pierre, dit-elle, je comprends quon puisse traverser des difficultés.
Quun salaire ne soit pas versé.
Mais pourquoi na-t-elle pas arrêté les enfants ?
Pourquoi ne leur a-t-elle pas dit : « Ça suffit, les garçons, ce nest pas à nous » ?
Je ne sais pas Peut-être quils avaient vraiment faim.
La faim, cest une chose, répondit calmement Françoise.
Lavidité, cen est une autre.
Ils ne mangeaient pas ils raflaient tout, comme sils navaient jamais vu de nourriture.
Pierre garda le silence, elle continua :
Brigitte elle soupirait, se donnait des airs de victime, mais elle poussait les assiettes vers ses enfants : « Mangez, mangez ».
Et nous, elle a pensé à ce quil nous resterait ?
Le soir du premier janvier, Françoise croisa Brigitte dans lentrée.
Celle-ci lui lança un sourire radieux :
Françoise, bonjour !
Meilleurs vœux encore, et merci pour hier soir !
Françoise fixa le visage content de la voisine et sentit en elle quelque chose se briser définitivement.
Bonjour, répondit-elle sèchement, puis séloigna.
Brigitte regarda, perplexe.
Françoise déposa les poubelles et rentra.
Tu as vu Brigitte ?
demanda Pierre.
Oui.
Alors ?
Je ne lui parlerai plus.
Quelle trouve dautres bienfaiteurs.
Une semaine passa.
Plusieurs fois, Françoise croisa Brigitte dans lascenseur ou sur le palier.
Jamais elle ne répondit, jamais elle ne fit mine de la remarquer.
Brigitte tenta damorcer une conversation en vain.
Françoise, tu ne vas pas rester fâchée indéfiniment ?
tenta Pierre un soir.
Je ne suis pas fâchée, dit-elle tranquillement.
Jai compris : la compassion se montre parfois mauvais conseiller.
Nous avons pris pitié, nous lavons accueillie.
Et nous avons récolté une table ruinée et une fête gâchée.
Mais leur situation était vraiment difficile
Pierre, dit-elle avec gravité, les difficultés nexcusent pas la perte de conscience.
On aurait pu demander un thé, un peu à manger.
Mais eux, ils ont tout balayé.
Sans la moindre excuse sincère.
Pierre soupira il ny avait plus rien à argumenter.
Un mois passa.
Les relations ne furent jamais restaurées.
Françoise saluait brièvement, sans sourire, parfois ignorait complètement la voisine.
Brigitte se plaignait à dautres que Françoise était devenue hautaine, mais la maîtresse de maison sen moquait.
Ce réveillon resta gravé dans sa mémoire.
La table vidée, les visages satisfaits des invités imposés, et ce sentiment dêtre vidée, elle aussi.
Et elle décida pour elle-même : désormais, jamais plus elle nouvrirait sa porte à ceux qui confondent la générosité avec une bouffe gratuite.

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Pour le Nouvel An, la voisine est passée : « Puis-je rester une petite demi-heure chez vous ? On ne m’a pas versé mon salaire, il n’y a rien à la maison, même pas de quoi donner à mes enfants avec le thé. Je suis seule avec mes garçons, ils aimeraient tant fêter… »
Ma belle‑mère est venue pour deux semaines. Elle s’est installée dans l’entreprise.