CE MARS-LÀ
Mars, ce nest pas juste un mois : cest un test annuel de résistance mentale. Surtout quand ton amour ressemble à la météo dehors : ni printemps, ni apocalypse, juste quelquun qui aurait renversé un pot de gris sur tout Paris.
Lhistoire damour de Antoine et Éloïse débute en mars, et ça explique tout. Les autres couples se rencontraient sous une pluie de pétales de cerisier, eux, ils se sont croisés le jour où Antoine a éclaboussé Éloïse en traversant une flaque, et elle, au lieu de pleurer, a lancé sans hésiter une boule de neige fondue dans laquelle, daprès Antoine, se cachait parfois une bout de pavé contre sa vitre.
Cétait le coup de foudre, version ricochet.
Mars à Paris, cest le moment où la romance sort en bottes de pluie.
On sort se promener ? chuchote tendrement Antoine au téléphone.
Jai pas de barque, réplique Éloïse, pragmatique.
Je te porterai sur mes épaules.
Finalement, leurs rendez-vous ressemblaient à un entraînement commando dans le marais. Antoine transportait héroïquement Éloïse à travers les lacs de neige fondue, pendant quÉloïse tenait au-dessus de lui un parapluie qui menaçait de senvoler vers Lyon avec leurs espoirs davoir les pieds au sec.
Tu sais, déclare Antoine, le pied droit qui fait slosh, cest ça, la profondeur des sentiments. On est comme ces deux canards du parc.
Les canards sont partis en Camargue en octobre, Antoine. On est juste deux pingouins égarés qui ont raté la sortie vers lAntarctique.
Leur amour étrange se manifestait dans les détails. En mars, la profondeur, ce nest pas une bague dans une flûte de champagne (il y aurait de la glace dedans), mais la dernière dose de Doliprane partagée équitablement.
Tiens, dit solennellement Antoine, tendant une moitié de comprimé jaune. Je te loffre de tout mon cœur.
Pourquoi il y a des poils de chat dessus ?
Cest la petite touche pour limmunité.
Éloïse regardait Antoine sa bonnet ridicule, nez rouge, des yeux brillants de folie et comprenait : voilà ce que cest. Le « code de lunivers » qui a bugé et rapproché deux personnes capables de rire ensemble, même fiévreux (ce qui, chez lhomme, est réputé être une urgence vitale).
Le moment le plus romantique arrive à la fin du mois. Enfin, le soleil découvre tout ce que lhiver avait caché sous la neige. Paris ressemble alors à un décor de film sur la révolution des éboueurs.
Ils sarrêtent sur le Pont des Arts. Le vent souffle à trente mètres par seconde, essayant darracher la veste dAntoine.
Éloïse, commence-t-il en criant par-dessus le grondement du printemps, je voulais te dire Tu es pour moi comme comme le premier perce-neige !
Aussi pâle et qui pousse à travers les détritus ? précise Éloïse, resserrant son écharpe, déjà enroulée trois fois autour de sa tête.
Antoine hésite.
Non. Aussi résistante. Malgré ce foutu mars, tu es là, avec moi. Même après que jaie fait tomber ton téléphone dans une congère qui était une flaque.
Éloïse le regarde, éternue (en rythme avec le tramway qui passe), puis éclate de rire.
OK, Perce-neige. Rentrons. Jai acheté un kilo de citrons et trouvé une recette de vin chaud maison. Si on survit à ce dimanche, notre amour méritera son inscription aux Monuments Historiques.
Ils retournent à la maison, évitant les petits icebergs sur les trottoirs. Une amour profonde. Profondeur jusquaux genoux cest exactement le niveau deau dans leur entrée. Mais peu importe. Ce qui compte en « ce fameux mars », ce nest pas la propreté des chaussures, mais la main que tu tiens en glissant vers linévitable avril
Lannée passe. Un nouveau « fameux mars » arrive. Paris se transforme à nouveau en décor de « Monde Aquatique », version touchée par trois centimes deuro.
Antoine et Éloïse se retrouvent devant une immense flaque qui occupe toute leur cour. Les voisins se faufilent contre la clôture, essayant de marcher sur la mince couche de glace, un retraité guette le ciel dans lespoir de voir, sinon un hélicoptère de secours, au moins une colombe avec un rameau dolivier.
Antoine, Éloïse regarde ses nouvelles baskets blanches, achetées dans un excès doptimisme. On est des adultes : on a un prêt, un job, un bilan annuel. On ne peut pas juste
Si, linterrompt Antoine. Comme un prestidigitateur, il sort deux bottes en caoutchouc jaune vif, décorées de petits canards souriants. Je les ai achetées hier. À ta taille.
Éloïse soupire. Cest ça, la « grande profondeur » : quand ton partenaire connaît la taille de ton pied, mais aussi ton niveau de tolérance à la dégradation.
Cinq minutes plus tard, ils marchent au centre de la flaque. Leau clapote, le soleil brille sur les glaçons sales, et les passants les observent comme deux évasés dun établissement très gentil mais très fermé.
Tu sais, Éloïse saute, créant une gerbe qui arrose le voisin en chapka en vison. Cest le meilleur lancement du printemps.
Code « Canard jaune », répond Antoine avec gravité. La vie essayait de nous noyer dans la déprime, mais on a des talons étanches.
Ici, au cœur du chaos printanier ridicules, mouillés, mais parfaitement synchrones cest un amour étrange, qui ne peut être compris que par ceux qui savent trouver le fond là où dautres ne voient que boue.
Antoine la serre contre lui, et à cet instant, le soleil chauffe tellement fort que la vapeur sélève de leurs manteaux.
On brûle, remarque Éloïse.
Non, sourit Antoine. On a juste enfin atteint la température idéale.
Ce fameux mars, ils comprennent : si la vie toffre des flaques, achète les bottes les plus éclatantes et apprends à danser dedans.






