Voilà, cest ici que jhabite, sourit Léon, ouvrant la porte de son appartement pour inviter la jeune femme à entrer.
Vas-y, installe-toi, jarrive tout de suite.
Anne, embarrassée, franchit prudemment le seuil.
Dun regard furtif, elle scrute la pièce sans enlever ses chaussures.
Quelque chose semble linquiéter
Lorsque Léon revient dans lentrée, il voit leffroi pur dans les yeux dAnne.
Tremblante, sans un mot dexplication, elle se précipite dehors, claquant la porte derrière elle.
Anne, attends !
Éberlué, Léon fixe la porte restée entrebâillée, puis regarde Margaux, qui se tient auprès de lui…
Rien ne laissait présager que cette belle soirée finirait ainsi.
Elle sest simplement enfuie, sans même rien dire ?
sétonne Victor en écoutant Léon lui raconter la soirée, accoudé à la table dun petit bistrot parisien.
Absolument rien dit, non, juste partie.
Elle avait lair davoir vu un fantôme…
Léon saisit sa tasse de bière, la considère dun air songeur avant de la reposer.
Je ne comprends vraiment pas Quest-ce qui a pu leffrayer à ce point ?
Peut-être plein de choses.
Tu lui as posé la question, au moins ?
Jaurais bien aimé, mais elle ne répond plus à mes appels.
Depuis hier soir, rien.
Et tu es allé chez elle ?
Non.
Je ne connais même pas son étage, je lai juste raccompagnée jusquà limmeuble.
Cest une histoire vraiment étrange.
En effet Tout se passait si bien, et voilà que tout seffondre bêtement.
Peut-être que ce nest pas la fin ?
Pourquoi baisser les bras si vite ?
Je ne vois pas dautre explication Je crois quelle a changé davis.
Attends lundi.
Tu la verras au bureau, tu pourras lui parler en face.
Puis tu aviseras.
La première fois que Léon rencontre Anne, cest dans un bus bondé rue de Rivoli.
Personne ne cède sa place à la jeune femme, alors il se lève pour elle.
Il demeure ensuite à côté delle, affichant tout le trajet un sourire idiot.
Cette jeune femme lui plaît, mais il n’ose pas entamer la conversation, surtout dans un bus plein à craquer, la honte le travaille.
Que pourrait-il bien lui dire ?
« Salut, je mappelle Léon.
Voilà mon numéro, appelle-moi ce soir après le boulot ?
»
Quelle banalité !
Il descend sans même se retourner, convaincu que les histoires damour à la première rencontre, cest du roman.
Tout laprès-midi, installé devant son ordinateur dans la société où il travaille, Léon tente en vain de chasser de son esprit le visage de linconnue.
Impossible !
En cherchant un document Excel, il ne voit que ses yeux.
En ouvrant sa boîte mail : son sourire.
Il se traite presque de fou.
Quand le patron, Thierry Dubois, pénètre dans lopen space accompagné dune nouvelle recrue, Léon croit halluciner : cest elle !
« Cest officiel, faut que jaille consulter », pense-t-il.
Mais non, Elle est bien réelle, Anne va maintenant travailler avec lui.
Anne, dit-elle en souriant, se présentant la dernière.
Léon, enchanté.
Il nose rien ajouter, à la fois troublé et intimidé, mais à lintérieur quelque chose se bouscule, grandit, lenvahit.
Il rêve tout à coup dimpossibles exploits pour la séduire, décrocher une étoile ou extraire une perle du fond de la Manche, peu importe, tant quil obtient un regard dAnne.
Le soir même, il confie son coup de cœur à Victor, son meilleur ami, pendant quils promènent, comme dhabitude, leurs chiens au parc Monceau.
Tes amoureux, mon vieux !
rigole Victor.
Tu crois ?
Sûr !
Idem avec Camille.
Je lai vue, jai su tout de suite quelle serait la femme de ma vie.
Voilà, ça doit être ça Cest fou comme sensation.
Fonce !
Invite-la au ciné, ou dans un café.
Tu crois quelle accepterait ?
Tu nessaies pas : tu ne sauras pas.
Si tu tiens trop la chandelle, quelquun te doublera.
Et si elle a déjà quelquun ?
Ça serait la honte
Au pire, vous resterez collègues.
Tu ne perds rien à tenter.
Au mieux, tu gagnes tout.
Léon tente sa chance.
Après le boulot, il laborde à larrêt de bus, gêné, puis sourit franchement :
Tu voudrais euh sortir ce soir ?
Prendre un verre ou aller au cinéma ?
Anne sourit, accepte.
Ils partagent un café sur la terrasse dune brasserie du Marais, puis déambulent tard sous les réverbères parisiens, la ville quasi déserte.
Léon la raccompagne chez elle, la soirée se termine en beauté.
De retour chez lui, il sort Margaux, son berger allemand, quil a laissée seule.
Puis, allongé, il passe la nuit à rêver davenir avec Anne, dun futur ensemble, denfants, de week-ends dans la forêt de Fontainebleau, persuadé que ses rêves vont bientôt devenir réalité
Trois mois passent.
Ce sont les plus beaux de sa vie.
Dîners aux chandelles rue Montorgueil, séances de films damour sur grand écran, baisers sous laverse alors que les passants filent en râlant.
Anne est formidable.
Douce, drôle, pleine de charme, de principes, simple et honnête.
Léon remercie le destin de lavoir croisée.
Mais une ombre subsiste :
Après les balades avec Anne, Léon doit promener Margaux.
Il vit seul, donc personne nest là pour sen charger à sa place, ce nest pas toujours commode.
Il suggère à Anne de venir marcher tous les trois, mais elle décline toujours, troublée, se dérobe.
Viens, quentre nous Si jamais on veut sarrêter dans un café ou un ciné, on pourra pas prendre Margaux avec nous.
Cest vrai, tu as raison, concède Léon.
Un jour, Léon se lance, fait sa demande, propose à Anne demménager avec lui.
Elle accepte lidée mais repousse sans cesse le déménagement.
Je comprends que notre mariage ne soit pas prévu avant lannée prochaine, mais on pourrait déjà vivre ensemble Je suis plus tranquille quand tu es là.
Jai promis à ma logeuse de rester jusquà la fin de lannée Je ne veux pas la mettre dans lembarras.
Pas de souci, si tu préfères, je paierai les deux mois restants.
Viens au moins voir mon appart, rencontre Margaux, tu laimeras cest sûr.
Anne hésite, mais accepte la visite : elle aime Léon alors elle veut essayer affronter sa peur.
Là, rebelote :
Voilà chez moi, sourit Léon.
Anne pose un pied dans lentrée, paniquée, scrute lendroit, ne retire pas ses chaussures.
Et quand Léon revient avec Margaux, langoisse prend Anne aux tripes.
Submergée, elle senfuit sans un mot.
Léon, désemparé, tente de la joindre, en vain.
Il file voir Victor, cherchant un conseil, un réconfort.
Après cette discussion, il se promet de patienter jusquà lundi.
Anne ne manquera pas daller travailler
Le lundi matin, Léon guette à larrêt du bus.
Les minutes filent, Anne narrive pas, angoisse.
Soudain, il laperçoit qui remonte la rue à pied : cheveux détachés, traces de larmes sur les joues.
Anne, attends-moi !
Elle sarrête net, blêmit à sa vue.
Anne, quest-ce quil y a ?
Pourquoi être partie ?
Pourquoi ne pas répondre ?
Je ne sais plus quoi penser.
Pardon, Léon
Qu’est-ce qui ne va pas ?
On commence dans cinq minutes, on en reparle ce soir ?
Tu ne veux plus de moi ?
Tu veux rompre ?
Léon lui prend la main, déterminé.
Jai besoin de comprendre, maintenant, là, pas ce soir.
Pourquoi es-tu partie ?
Pardonne-moi, Léon Je ny arriverai pas.
Je ne peux pas vivre avec toi.
Mais pourquoi ?
Tu maimes pas ?
Si Mais jai peur
De quoi, mon cœur ?
Des chiens.
Quoi ?
Margaux ?
Mais tu sais bien, elle est douce comme un agneau !
Il se remémore alors :
« Finalement cétait peut-être bien ça »
Ce nest pas juste ta chienne Cest tous les chiens.
Jai été agressée à six ans par un bull-terrier Je nen ai jamais parlé Une histoire horrible avec un maître ivre qui ma envoyée balader du banc que joccupais sur laire de jeux.
Quelquun ma sauvée de justesse Depuis, je panique devant les chiens.
Tu aurais dû men parler
Jen suis incapable, même y penser mangoisse.
Je comprends Mais alors, dehors, tu fais comment ?
Je prends dautres rues, je marrange pour ne pas être trop près Mais chez toi une grande chienne sous le même toit Je ne peux pas, désolée.
Ce nest ni contre toi, ni contre elle, cest plus fort que moi.
Tu veux essayer darranger les choses ?
On peut voir quelquun, un psychologue ?
Jai déjà essayé, murmure Anne.
Et alors ?
Rien ny fait Jai pensé que jy arriverais Jespérais Mais, Léon, jai raté.
Pardon.
Alors on va trouver une solution, soupire Léon auprès de Victor, le soir-même, abattu.
Je laime et elle maime, mais ensemble, cest impossible.
Ça existe ces histoires ?
Tu ne vas pas abandonner Margaux jespère, hausse Victor.
Bien sûr que non, je ladore !
Mais jaime aussi Anne Quest-ce que je fais ?
On nabandonne pas le bonheur si facilement.
Il existe des solutions !
Tu peux laider à surmonter cette peur, avec patience, peut-être un psy, ou dautres méthodes.
Elle veut essayer, rien nest perdu, admet Léon.
Elle fait des efforts, cest précieux.
Beaucoup tauraient mis face à un ultimatum : le chien ou moi.
Mais Anne veut surmonter cet obstacle, pour toi.
Cest un vrai signe damour !
Peut-être commencer par de petites promenades tous ensemble, dans un parc, loin de lappart, loin des murs.
Oui !
Et surtout, en forêt, là où il ny a personne pour la distraire ou la faire paniquer.
Un samedi, Léon attend Anne devant chez elle, Margaux installée à larrière du SUV de Victor, spécialement équipé.
Tu as une nouvelle voiture ?
sétonne Anne.
Victor me la prêtée, exprès pour Margaux.
Donc on va tous ensemble en forêt ?
Elle pâlit.
Ne tinquiète pas, Margaux reste à sa place, toi devant avec moi, daccord ?
rassure Léon.
Daccord, mais si je panique, on rentre tout de suite.
Lheure suivante, ils se garent clairière, près de Rambouillet.
Léon aide Anne à sortir, libère Margaux, la prévenant de ne pas sapprocher trop vite.
Ils enfilent des bottes en caoutchouc il a plu tout le week-end et saventurent dans les sous-bois.
Léon joue longuement avec Margaux, lançant une balle.
La chienne est ravie ; Anne nose pas la quitter des yeux.
Comment tu te sens ?
sinquiète-t-il.
Je ne sais pas Incertaine.
Les chiens sont différents, tu sais, comme les humains.
Celui qui ta agressée était mal éduqué, mal traité.
Margaux est douce, pleine damour.
Après quelques balades comme celle-ci, tu changeras sûrement davis.
Sur ce, Léon lance la balle dans le fouillis végétal, Margaux sélance, aboie de joie.
Anne sursaute, mais Léon la serre tout contre lui.
Elle aboie juste parce quelle a son jouet, regarde.
Elle tadoptera, jen suis certain.
Je peux essayer mais cest difficile.
À force, tu réussiras.
Allez, veux-tu lancer la balle ?
Je…
Je vais fermer les yeux, si ça ne te dérange pas.
Anne, les mains tremblantes, prend la balle nettoyée par Léon, se concentre, puis la projette aussi loin que possible.
Super !
applaudit-il.
Margaux fonce, trouve la balle et lapporte fièrement, attendant un autre lancer.
Peu à peu, la tension descend.
Et si on rentrait ?
ose Anne.
Margaux ne revient pas, ses aboiements résonnent dans les sous-bois.
Je vais voir, grogne Léon.
Non, jy vais avec toi !
En traversant fourrés et branches, ils découvrent Margaux près dune flaque géante, aboyant au jouet flottant sur leau.
Margaux a peur de leau, rit Léon.
Je vais le récupérer, heureusement que jai mes bottes.
Tu es sûr que ce nest pas dangereux ?
Ça sent le marécage…
Rassure-toi, rien de risqué ici.
Il pénètre dans leau, mais senfonce brusquement jusqu’à mi-cuisses.
Margaux, anxieuse, ne le quitte pas du regard, mais reste à distance, effrayée par leau.
Léon, ça va ?
Oui, juste la flaque est profonde.
Jattrape le jouet et je ressors.
Mais il senfonce encore, puis simmobilise, incapable davancer.
Sors !
crie Anne.
Je ny arrive pas Je crois que cest plus profond que prévu, il doit y avoir de la vase Anne, cherche une branche, vite !
Paniquée, Anne cherche son portable pour alerter les secours pas de réseau.
Elle hésite : Margaux se rapproche, Anne frôle la panique, le cœur au bord des lèvres.
Mais en voyant Léon en détresse, elle rassemble tout son courage.
Elle arracherait la lune pour le sauver.
Elle déniche une grosse branche, la tend à Léon.
Celui-ci sy agrippe, Anne tire de toutes ses forces, bientôt rejointe par Margaux, qui laide de son museau.
Ensemble, femme et chien extirpent Léon de la vase.
Essoufflés, souillés, ils seffondrent, riant dépuisement, secoués mais sains et saufs.
Mes sauveuses !
Que ferais-je sans vous sécrie Léon, embrassant dabord Anne, puis Margaux.
Jai eu peur, tellement peur
Rassure-moi, tu nas pas développé une nouvelle phobie ?
plaisante-t-il.
Si, mon amour Jai compris que jai bien plus peur de te perdre que de tout le reste.
Anne enlace Margaux, lui glisse un merci à loreille.
Le soir, installés sur le large canapé du salon, Léon, Anne et Margaux semmitouflent sous un plaid devant des films de chiens, heureux dêtre ensemble.
Ce soir-là, ils comprennent que la peur de perdre lautre est désormais leur frayeur la plus partagée et celle quils sont prêts à affronter ensemble.






