Je me suis réveillé ce matin au son du gémissement de ma mère.
Toujours endormi, je suis allé jusquà son lit.
Maman, tu as mal ?
Ma petite Amandine, apporte-moi un peu deau, sil te plaît !
Bien sûr, maman, attends, je me suis précipitée dans la cuisine.
Une minute plus tard, je suis revenue avec un grand verre deau.
Tiens, maman, bois !
À peine sétait-elle remise quun coup sec à la porte retentit.
Amandine, va ouvrir !
Cest sûrement Mamie Nicole.
La voisine, Nicole, est entrée, tenant un large bol fumant.
Alors, comment vas-tu, Charlotte ?
elle a touché son front.
Tu as de la fièvre.
Jai apporté du lait chaud avec du beurre.
Jai déjà pris mon médicament
Tu devrais aller à lhôpital.
Là-bas, les soins sont bons.
Et puis il te faut manger correctement, regarde, ton frigo est vide !
Tatie Nicole, jai tout dépensé pour les médicaments ma mère avait les larmes aux yeux.
Rien ne marche
Allez, repose-toi à lhôpital.
Mais qui va soccuper dAmandine ?
Et si tu tombes, qui soccupera delle ?
Tu nas même pas trente ans ; pas de mari, pas dargent elle lui caressa la tête.
Allez, ne pleure pas !
Tatie Nicole, que faire ?
Je vais appeler le médecin, elle sortit son téléphone.
Elle a appelé, sest renseignée sur tout.
On ma dit quun médecin pourrait passer dans la journée.
Je men vais.
Et quand il arrive, Amandine, viens me chercher.
Nicole est sortie dans le couloir, je lai suivie.
Mamie Nicole, maman ne va pas mourir, nest-ce pas ?
Je ne sais pas Il faut demander de laide à Dieu, mais ta maman ny croit pas.
Tu crois que le bon Dieu peut aider ?
dans mes yeux, il y avait de lespoir.
Va mettre une bougie à léglise, et demande-lui de laide.
Il écoutera.
Allez, je file.
***
Je suis revenue vers maman, pensive.
Amandine, tu dois avoir faim, mais il ny a rien ici Apporte deux verres.
Quand jai rapporté les verres, maman a versé le lait dedans.
Bois, ma chérie.
Ça ma donné encore plus faim.
Maman la tout de suite compris.
Avec peine, elle sest levée, a pris son portefeuille sur la table.
Voilà deux euros.
Va acheter deux petits pains et mange-les sur le chemin, je préparerai quelque chose en attendant.
À plus !
Elle ma accompagnée à la porte, puis, sappuyant contre le mur, est repartie vers la cuisine.
Le frigo contenait une boîte de sardines bon marché, un peu de margarine, sur le rebord de la fenêtre, deux pommes de terre et un oignon.
Je vais faire une soupe
La tête lui tournait ; elle sest effondrée sur une chaise, épuisée.
« Que marrive-t-il ?
Je nai plus aucune énergie.
On est déjà à moitié des vacances.
Largent est parti.
Si je ne reprends pas le travail, comment préparer Amandine pour lécole ?
Dans un mois, cest sa rentrée en CP Pas de famille pour aider, personne Et surtout, cette maladie.
Jaurais dû aller à la clinique tout de suite.
Mais s’ils me gardent, comment Amandine se débrouillera seule ?
»
Elle sest relevée tant bien que mal et a commencé à éplucher les pommes de terre.
***
Javais faim, mais mes pensées étaient ailleurs :
« Hier, maman na pas quitté le lit.
Et si elle mourait vraiment ?
Mamie Nicole a dit quil faut demander de laide à bon Dieu », je me suis arrêtée, puis ai changé de direction, en allant vers léglise.
***
« Cela fait déjà six mois que je suis revenu de la guerre.
Jai eu de la chance den sortir vivant.
Maintenant, je marche, mais avec une canne.
Les blessures ne me font plus mal, les cicatrices sur mon visage non plus ; de toute façon, qui épouserait un homme comme moi ?
» pensait François, en se dirigeant vers léglise.
« Je dois mettre une bougie pour mes amis, aujourdhui cela fait un an quils sont morts et moi jai survécu comme par miracle.
»
Il y a vingt ans, il était parti pour larmée, et maintenant, il venait dy revenir.
Il était redevenu civil, mais cétait dur davoir limpression de nêtre utile à personne.
Sa pension était suffisante pour mener une vie confortable, et largent touché en mission dormirait sur son compte encore deux ans.
Mais pourquoi tout ça, seul ?
Devant léglise, il y avait des mendiants.
François sortit quelques billets de dix euros, les distribua :
Priez pour mes amis disparus, Paul et Stéphane !
Il entra, acheta des bougies, les alluma et commença la prière que le prêtre lui avait apprise :
Souviens-toi, Seigneur notre Dieu
Il se signa, prononça les mots ; ses amis lui apparaissaient, presque vivants, devant ses yeux.
Quand la prière fut finie, il resta là à ressasser toute sa vie difficile.
Cette fillette, toute petite et maigre, sapprocha à côté, tenant timidement une bougie bon marché.
Elle regardait autour delle, ne sachant que faire.
Une vieille dame savança :
Viens, ma petite, je vais taider !
Elle alluma sa bougie, la plaça.
Fais un signe de croix !
elle lui montra comment.
Et explique au Seigneur pourquoi tu es venue.
Amandine fixa longtemps licône puis murmura :
Aide-moi, bon Dieu.
Maman est malade.
Je nai personne dautre quelle.
Fais quelle guérisse.
Maman na pas dargent pour les médicaments.
Je vais bientôt à lécole, mais je nai même pas de cartable
François, figé, observait lenfant.
Les problèmes qui le hantaient linstant davant lui parurent soudain petits, secondaires.
Il aurait voulu crier au monde entier :
« Ny avait-il personne pour aider cette petite, offrir des médicaments à sa maman, lui acheter un cartable ?
»
La fillette regardait licône, attendant un miracle.
Viens avec moi, petite !
François a dit, dune voix déterminée.
Où ?
Amandine, inquiète, regardait lhomme à la canne et au visage marqué.
On va voir quels médicaments il faut à ta maman, et on ira à la pharmacie.
Cest vrai ?
Bon Dieu ma transmis ta demande.
Vraiment ?
elle regarda licône, des yeux brillants.
Allons-y !
sourit François.
Comment tu tappelles ?
Amandine.
Appelle-moi tonton François.
***
Dans lappartement, les voix de maman et de Nicole séchappaient :
Tatie Nicole, voilà ce quelle a prescrit, elle a dit que cest cher.
Comment trouver autant dargent ?
Il me reste à peine vingt euros.
Amandine ouvrit la porte.
Les voix se turent.
Nicole, voyant lhomme inconnu, chuchota à Charlotte, effrayée.
Charlotte, regarde !
Maman sortit de la chambre, aussi figée.
Maman, quels médicaments tu dois prendre ?
Tonton François va maccompagner à la pharmacie.
Vous êtes qui ?
Charlotte interrogea, surprise.
Tout ira bien, répliqua François, souriant.
Passez-moi lordonnance !
Jai juste vingt euros
On trouvera largent, François posa sa main sur lépaule de la fillette.
Maman, donne-moi les ordonnances !
Charlotte les lui tendit.
Un sentiment étrange lui disait que cet homme au visage abîmé avait un bon cœur.
Charlotte, tu es sûre ?
sinquiéta Nicole, quand ils sortirent.
Tu ne le connais pas.
Tatie Nicole, il me semble être quelquun de bien !
Bon, Charlotte, je dois y aller…
***
Charlotte se retrouva seule, attendant sa fille partie avec cet inconnu.
Elle en oublia sa maladie.
Quand la porte souvrit, sa fille courut à elle, son visage illuminé :
Maman, on ta acheté des médicaments et plein de gourmandises pour le goûter !
Dans le cadre de la porte, François se tenait debout, souriant comme un enfant, faisant oublier son air triste.
Merci à vous !
Charlotte sinclina légèrement.
Entrez, entrez !
François galéra pour enlever ses chaussures, on sentait son trouble.
Il entra dans la cuisine.
Asseyez-vous, merci, Charlotte posa sa canne près de lui, au bon endroit.
Désolée, je nai pas grand-chose à vous offrir
Maman, on a tout acheté avec tonton François !
sa fille vidait les sacs sur la table.
Oh, pourquoi tant de choses ?
pensa Charlotte, la moitié était des sucreries inutiles.
Elle aperçut ce sachet de thé coûteux.
Je vais faire du thé tout de suite !
Elle se précipita pour le préparer.
Elle se sentait presque guérie, ou ne voulait pas paraître souffrante devant cet homme.
Comme sil lisait dans ses pensées, François lui demanda :
Charlotte, ça va ?
Vous avez lair pâle…
Rien, ce n’est rien Je vais prendre mes médicaments maintenant.
Merci !
***
Ils ont bu un thé parfumé avec des biscuits, en regardant la fillette, bavarde.
Leurs regards se croisaient parfois.
On sentait que tous trois appréciaient dêtre ensemble.
Mais les bons moments passent toujours trop vite.
Merci à vous !
François se leva, prit sa canne.
Je dois vous laisser.
Il faut vous soigner.
Merci beaucoup !
Charlotte se leva à son tour.
Je ne sais pas comment vous remercier.
Il savança vers la sortie, la mère et la fille sur ses talons.
Tonton François, vous reviendrez ?
Bien sûr !
Quand ta maman sera remise, on ira tous ensemble acheter ton cartable.
***
François parti, Charlotte rangea la table, lava la vaisselle.
Regarde la télé, ma fille, je vais me reposer.
Elle sallongea et sendormit profondément.
***
Deux semaines passèrent.
La maladie sétait envolée, de toute évidence grâce aux médicaments coûteux.
Charlotte travaillait à nouveau comme chaque fin de mois, elle avait été rappelée pendant son congé.
Elle en était heureuse : ce travail serait payé en supplément.
Déjà le mois daoût arrivait, il faudrait préparer sa fille pour la rentrée.
Ce samedi-là, elles se sont levées tôt, ont pris leur petit déjeuner.
Amandine, prépare-toi !
On va au magasin, voir ce quil te faudra pour lécole.
Tu as reçu de largent ?
Pas encore, mais samedi prochain, oui.
Jai emprunté vingt euros, on achètera aussi quelques courses au retour.
Elles préparaient leurs affaires, quand on sonna à linterphone.
Qui est-ce ?
Charlotte demanda.
Charlotte, cest François
Il voulait dire quelque chose, mais déjà Charlotte avait appuyé sur la gâche.
Maman, qui est là ?
sa fille sortit.
Tonton François !
Charlotte ne pouvait cacher sa joie.
Super !
Il entra, toujours avec sa canne, mais comme il avait changé !
Un pantalon élégant, une chemise neuve, une bonne coupe de cheveux.
Tonton François, je vous attendais !
sexclama la fillette.
Je tavais promis !
il leva les yeux, radieux.
Bonjour, Charlotte !
Bonjour, François !
Ce passage spontané au tutoiement les surprit et ravit tous les deux.
Vous êtes prêtes ?
Allons-y !
Où ?
Charlotte était encore sous le choc.
Qui doit préparer Amandine pour la rentrée.
Mais, François, jai
Jai promis à Amandine, et une promesse, ça se tient.
***
Charlotte jetait toujours un regard sur le rayon le moins cher, dans nimporte quel magasin.
Pas de surplus dargent, pas de famille, pas de mari sauf ce garçon du lycée, disparu depuis longtemps.
Et aujourdhui, ce monsieur à côté delle regardait sa fille avec une telle tendresse !
Il achetait tout ce quil fallait pour lécole, sans regarder les prix, seulement demandant son avis.
Chargés, ils sont rentrés en taxi.
Charlotte courut à la cuisine.
Charlotte, la retenait François.
Venez, promenade tous ensemble !
Déjeunons quelque part.
Maman, viens !
sa fille se jeta dans ses bras.
***
Cette nuit-là, Charlotte eut du mal à trouver le sommeil.
Les souvenirs de la journée revenaient sans cesse.
Elle voyait les yeux de François, pleins de tendresse.
Son esprit froid et son cœur brûlant semblaient dialoguer :
« Il nest pas beau, il boite », insistait la raison sévèrement.
« Il est gentil, et il me regarde avec tant damour », répondait le cœur.
« Il est de quinze ans ton aîné ».
« Et alors ?
Il est comme un père pour Amandine.
»
« Tu pourrais encore trouver un bel homme, jeune, sportif ».
« Je nen veux plus.
Jen ai déjà eu, de beaux et jeunes.
Ce quil me faut, cest un homme doux et fiable.
»
« Ce nétait pas ton rêve de mari »
« Ça lest maintenant !
»
« Tu changes si vite ?
»
« Jai juste rencontré celui quil fallait Je laime !
»
***
Leur mariage eut lieu dans la même église où François et Amandine sétaient rencontrés trois mois plus tôt.
Devant lautel, François se tenait sans sa canne ; Amandine regardait intensément licône de ce saint à qui elle avait parlé jadis.
Puis, du fond du cœur, elle murmura :
Merci, bon Dieu !






