Des gens différents
Ma fille, Éléonore, a grandi en étant une enfant pas tout à fait ordinaire. Ma femme, Camille, et moi savions que nous étions responsables : on lavait bien trop choyée. Mais comment résister ? Si jolie, si fragile, et elle nous était venue après tant defforts. Camille narrivait pas à tomber enceinte. Nous avions tout tenté. On avait consulté tous les médecins de notre région, puis même à Paris. Tous nous disaient que tout allait bien, mais alors pourquoi aucun bébé ?
Un vieux médecin nous a finalement conseillé de tenter la médecine traditionnelle. Nous avons trouvé une vieille herboriste qui a donné à Camille une décoction infecte, à prendre chaque jour. Camille grimaçait, mais elle la fait, et peu de temps après, elle est tombée enceinte. Notre bonheur débordait dans tout le quartier.
La grossesse fut si pénible que j’ai cru par moments quon ny arriverait pas. Camille était épuisée, malade, rien ne passait, même les odeurs la rendaient malade. Ses bras et jambes étaient gonflés, elle ne dormait presque plus et ne sortait plus de lappartement. Quand le travail a commencé, jai cru souffler mais ce nétait quun début : après des heures interminables, les médecins ont fini par pratiquer une césarienne. Éléonore est née toute faible, et Camille a perdu beaucoup de sang, frôlant la mort deux jours. Mais au final, tout sest arrangé. Une fois quelle sest remise, elles ont passé presque un mois à lhôpital pour enfants, puis Camille est revenue à la maison. Jétais fou de joie, prêt à moccuper de ma fille.
Maintenant, jétais sûr que nous allions être heureux, former une vraie famille soudée, comme je lavais toujours rêvé.
Quand Éléonore a eu cinq ans, je me suis assis devant Camille :
Camille, il faut quon construise notre maison. Tu imagines, vivre à trois dans ce petit studio ? Éléonore est encore petite, mais elle va grandir. Une fille doit absolument avoir sa propre chambre.
Camille a toujours soutenu mes projets, mais là elle hésitait. Où trouver largent ?
Jy ai réfléchi. Si on ne construit pas tout dun coup, mais pierre par pierre, ça peut se faire. Il ne faut pas se presser. Comme ça, ça marchera.
Elle a compris que javais raison. Une maison spacieuse, cétait le rêve de toute famille.
Mais lavenir na pas suivi le plan. Six mois plus tard, Éléonore est tombée gravement malade. Une mauvaise grippe au début, puis des complications aux oreilles, puis pire encore Camille et Éléonore ont passé des mois entre les cliniques. On a accumulé une montagne de dettes. Mais on la sauvée. Après trois ans de traitement.
Je ne pensais plus à la maison. Le plus important était de rembourser ce quon devait. Camille savait bien que jy pensais encore, mais je gardais mes rêves pour moi.
Éléonore était devenue autonome, alors Camille a décidé de travailler à lusine. On gagnait plus à deux, et peut-être quun jour, on reprendrait le projet de maison.
On a fini par sortir des dettes quand Éléonore a eu quatorze ans. Mais plus elle grandissait, plus ses désirs suivaient : une nouvelle robe, un manteau comme celui de sa copine Josiane Toujours quelque chose. Le bal de fin dannée approchait. On mettait de côté chaque sou. On sest dit quune fois quÉléonore serait partie étudier, on pourrait enfin commencer.
Mais rien ne sest passé comme prévu. Elle a bien été acceptée à la fac et est partie étudier à Lyon. On était fiers. En deux ans, jai pu élever les murs de la maison. Il ny avait encore que des plaques de bois pour les portes et fenêtres, mais cétait déjà une maison. Deux ans plus tard
Un dimanche, Camille et moi revenions du chantier, excédés mais heureux. On avait posé deux fenêtres aujourdhui. Et soudain, la sonnette. Camille a ouvert et a crié. Éléonore était sur le seuil, très enceinte, suivie dun jeune homme aux cheveux longs qui se tortillait dun pied sur lautre.
Éléonore, cest quoi ça ?
Camille regardait son ventre.
Maman, arrête, cest évident. Là-dedans, cest notre bébé, à moi et à Julien. Dailleurs, je te présente Julien Il va vivre ici avec nous, et on va se marier.
Julien a hoché la tête, mâchant sa gomme tranquillement.
Jai entendu les pas derrière moi. Je suis passé pour les laisser entrer. On sest installés autour dune table dressée. Jai pris la parole le premier.
Éléonore, pourquoi tu ne nous as rien dit ?
Et pourquoi ? Pour écouter vos sermons ?
Et tes études ?
Jen fais quoi ? Jirai très bien sans ça. Julien a laissé tomber la fac en première année, et il sen sort.
Jai observé le garçon, qui a opiné et sest remis à mâcher.
Et il travaille où, notre Julien, sans diplôme ?
Papa, arrête. Pour le moment, il cherche encore le domaine qui pourrait lui plaire.
Julien a hoché la tête, comme si tout était simple. Jai fini par demander :
Juste, comment vous allez vivre ? Aucun de vous ne travaille, vous attendez un enfant
Éléonore me regardait, surprise.
Ben jai pensé que jai des parents !
Je suis allé dans la cuisine pour ne pas dire de méchancetés à ma propre fille. Camille ma rejoint bientôt. On a regardé par la fenêtre, silencieux, puis on est allés dormir. Les jeunes sur le canapé, nous sur le matelas à même le sol.
Le matin, jai dit à Camille :
Il est temps de déménager dans la maison. On arrangera une chambre et vivra simple. Lappartement, ça sera le cadeau de mariage des jeunes.
Camille a vite accepté cétait la meilleure solution. Les jeunes étaient ravis davoir lappart. On leur a laissé les meubles essentiels, pour ne pas quils aient des murs vides. Quand le camion est venu, jai dit à ma fille :
Voilà, chérie. Lappartement est à toi. Deviens une bonne maîtresse de maison.
On sest embrassés puis on est partis.
Dans la nouvelle maison, il ny avait rien. Camille ne se décourageait pas. Après le travail, elle préparait à manger, lavait à la main, allait chercher leau à la fontaine à trois cents mètres, faisait le ménage, puis aidait sur le chantier. On portait des pierres, on malaxait le ciment. Jessayais de ménager Camille, mais elle refusait de me laisser tout faire. Éléonore venait parfois demander de largent. Bien sûr, on aidait autant quon pouvait même si la construction dévorait toutes nos économies.
Un jour, jai craqué. On est allés voir Éléonore et Julien.
Alors, Julien ne travaille toujours pas ?
Papa, il ne trouve rien qui lui convienne, tu sais. Pas question de se tuer sur un chantier.
Et pourquoi pas ? Tu veux pas nourrir ta famille ?
Éléonore voulait répliquer mais je lai stopée.
Je veux entendre ton mari.
Je ne crie que rarement, mais quand cest le cas, tout le monde se tait. Julien a arrêté de mâcher, a regardé Éléonore, puis nous.
Jimaginais pas porter des sacs de ciment ou des briques.
Tu pensais quoi ? Quen te mariant, tout tomberait du ciel ? Maintenant tu as une famille, il faut bien sen occuper. Nous, on ne sera pas toujours là.
En partant, Éléonore nous accompagnait.
Ton Julien reste à rien faire. Quil vienne aider à finir la maison, ça vous reviendra après.
Quelle idée ! Pourquoi il aiderait ? Cest votre projet, cette maison, et ça ne laisse personne tranquille !
Je nai rien ajouté. Jai pris le volant en silence. Camille a glissé discrètement quelques billets dans la main dÉléonore avant de partir. Je nai rien dit. Cest normal, cest ma fille
Une semaine après, Julien a enfin trouvé un job. Pas sur un chantier évidemment, plutôt petit employé dans une boîte, « coursier ». Il gagnait moins quun ouvrier, mais ça lui suffisait. On sest dit que cétait toujours mieux que rien.
Souvent, quand Camille et moi travaillions devant la maison, un garçon du quartier, Antoine, dune dizaine dannées, tournait autour, nous regardant. Il voulait aider, mais nosait pas. Il vivait avec sa grand-mère dans une vieille maison derrière les pommiers. Camille et moi aimions boire le thé dehors le soir, savourant la paix du jardin. La maison avançait, lentement mais sûrement.
Un soir, je lai invité : « Viens donc boire un petit thé, Antoine ! »
Il était intimidé. Camille a sorti une tasse et mis des biscuits dans un plat. Antoine sest installé.
Alors, on est voisins maintenant ?
Oui. Voisins.
En discutant, Antoine ma confié quil navait plus ses parents, morts jeune, et quil vivait seul avec sa grand-mère très malade et âgée, mais il laimait et laidait autant quil pouvait.
En partant, il ma demandé :
Est-ce que je peux venir vous aider parfois ? Lété, je mennuie !
Jai regardé Camille qui ma fait un clin dœil.
Bien sûr que tu peux venir. Toute aide est la bienvenue. Ta grand-mère ne dira rien ?
Non, au contraire, elle trouve que cest mieux de travailler que de traîner.
Le lendemain, Antoine mattendait. Il était enthousiaste, comprenait vite tout ce que jexpliquais. Tellement efficace que jai dit à Camille :
File donc à lintérieur ! Travailler avec un garçon qui comprend tout, ça change de bosser avec une femme qui confond briques et pierres !
Camille a grogné en riant, puis est allée voir la grand-mère dAntoine, Madame Lefèvre. Camille a tout de suite apprécié sa gentillesse, sa sagesse. Elle lui a demandé si elle acceptait quAntoine nous aide. La vieille dame a dit :
Mais bien sûr ! Il vaut mieux aider les gens que traîner dans la rue. Il apprendra quelque chose. Je vois que ton mari est très habile.
Ah ça, cest sûr, répondit Camille.
Camille avait toujours été derrière moi, comme derrière un mur. Elle rêvait quÉléonore tombe sur un mari aussi solide, mais la vie lui en a fait autrement.
Vous viendrez prendre le thé chez nous ? On le casse-croûte toujours dehors !
Je vois ça ! Jaccepterai, il faut être amis avec ses voisins.
Le soir, après la journée de travail, nous passions du temps à discuter. Jétais avec Antoine à parler comment installer leau courante, Camille avec Madame Lefèvre, bavardant « entre femmes ».
Le lendemain, Éléonore a accouché. On est allés à la maternité avec des douceurs, des cadeaux pour le bébé. Même Julien était là, avec un bouquet ! De retour à la maison, nous avons fêté lévénement avec des amis et les voisins. Madame Lefèvre était ravie :
Un bébé, cest du bonheur !
Après être revenue de la maternité, Éléonore semblait plus adulte. Julien aussi, en mode « papa ». Camille allait souvent aider, mais un jour, elle a entendu Julien dire :
Pourquoi ta mère vient tout le temps ? Tu ne peux pas toccuper de notre bébé seule ? On est une famille, inutile quelle vienne dire comment faire ! Camille en a eu le cœur brisé. Le soir, elle ma tout raconté. Jai dit :
Laisse, chérie. Si elle a besoin, elle nous appellera.
Camille sinquiétait, mais elle a arrêté de passer. Elle venait parfois déposer un panier de courses à la porte si Julien était là. Éléonore devinait bien que sa mère avait compris quelque chose, mais préférait ne pas en parler. Sa propre mère lagaçait avec sa présence.
Jétais devenu très proche dAntoine. Il était partout, aidant à porter les sacs, à réparer. Camille ne portait plus ses courses : Antoine sen chargeait. On était presque une famille.
On a pris notre retraite. Malgré la situation dAntoine, on avait décidé de laider à faire de bonnes études, même en étant orphelin. Mais Antoine nous a surpris. Dès quil a commencé lécole supérieure, il a trouvé un job en soirée. On essayait de laider, mais il disait que sa bourse et son salaire suffisaient. Il venait tous les weekends, les bras chargés de cadeaux, avec des embrassades pour Camille et moi.
Mais Camille est tombée malade. Elle a commencé à maigrir, à se fatiguer vite. Jétais très inquiet, bien quelle nait que soixante ans. Je lai convaincue dentrer à lhôpital. Un médecin ma appelé :
Monsieur, votre femme a un cancer très avancé. Soyez fort, il lui reste moins de six mois.
Pour moi, cétait la fin du monde. Ma Camille, qui na fait que travailler, élever Éléonore, bâtir une maison Jai appelé Éléonore :
Éléonore, ta mère est malade.
Oui, mais quest-ce que je peux faire ?
Elle a un cancer, il reste peu de temps.
Ma voix tremblait.
Bon, jai compris. Je viendrai la voir demain.
Éléonore nest venue quune fois à lhôpital. Quand Camille est revenue à la maison, le médecin a dit quun suivi quotidien serait bientôt nécessaire. Jétais prêt, je pensais que notre fille viendrait aider. Mais en un mois, Camille est devenue dépendante : elle ne pouvait plus manger ni se laver seule. Jai appelé Éléonore.
Chérie, tu pourrais venir maider ?
Encore ? Faut venir tous les jours maintenant ? Je ne sais pas, jessaierai
Jai passé la journée à attendre. Je nai pas rappelé, je ne voulais pas me prouver quelle ne viendrait pas, ni dire des choses que je regretterais. Nous avions trop gâté Éléonore.
Le soir venu, quand jai compris que jétais seul, jai tout fait moi-même, difficilement, jusquà tard. Camille pleurait :
Pourquoi ce supplice ? Je te fais souffrir, je souffre moi-même. Je préférerais partir vite.
Camille, tu sais bien que ma vie na plus de sens sans toi.
Tu dois marier Antoine, au moins
Camille souriait entre ses larmes.
Un mois plus tard, elle est partie. Antoine pleurait sans honte, comme un fils. Il avait vingt-deux ans et venait dobtenir son diplôme quand il a perdu « maman Camille ». Javais essayé de cacher la maladie mais il venait trop souvent.
Antoine est retourné dans sa ville dorigine. Il a loué un appart, trouvé un emploi dans sa spécialité. Je savais que son chef laimait beaucoup, il avait de la chance devant lui. Jétais seul, mais notre maison était superbe. On avait de leau chaude, du chauffage, tout grâce à Camille. Elle avait créé un vrai foyer.
Antoine revenait souvent, juste pour prendre le thé et discuter. Je lui proposais de vivre avec moi pour éviter le loyer, mais il refusait toujours : « Je veux y arriver seul. » Éléonore ne venait presque jamais, seulement pour demander de largent ou prendre quelque chose à la maison. Elle passait son temps à imaginer combien la vie serait belle une fois installée ici, mais son mari naimait pas mon tempérament, et cest pour ça quils sentassaient à cinq dans trente mètres carrés.
Les années ont passé, et la mort de Camille ma beaucoup affecté. Mon cœur me jouait des tours, je soufflais vite. Je prenais des pilules selon les conseils des voisins. Antoine nétait pas content :
On ne plaisante pas avec la santé. Il faut te faire examiner.
Je soupirais :
Bah, cest lâge.
Un soir, la douleur au cœur était insupportable. Jai pris tout ce qui me passait sous la main, sans résultat. Jai appelé Éléonore.
Chérie, jai très mal au cœur
Papa, prends du valériane ou appelle le SAMU, je ne vais pas traverser toute la ville après le travail !
Elle a raccroché. Jai appelé Antoine :
Antoine, excuse-moi, je me sens très mal
Je viens tout de suite. Tiens bon.
Antoine est arrivé avec une jeune femme, Alix. Elle était infirmière urgentiste. Après mavoir examiné, elle a téléphoné pour une ambulance. Ils mont emmené à lhôpital, et Antoine et Alix sont venus chaque jour me voir. Je les ai félicités :
Elle est géniale, ta fiancée, il faut te marier !
On attend un peu, on préfère économiser pour avoir notre propre chez-nous.
Ils sont venus me chercher à la sortie de lhôpital, Éléonore avait conseillé de prendre un taxi. Arrivé à la maison, Antoine ma installé sur le sofa. Alix est allée à la cuisine, a dressé un menu pour Antoine à acheter, puis elle sest mise à cuisiner :
Je vous prépare pour deux jours, il faudra juste réchauffer. Je bosse demain, je ne pourrai pas venir.
Tu es adorable, Alix, jaurais pu me débrouiller.
Ne vous inquiétez pas, je le fais avec plaisir.
Jétais ravi quon prenne soin de moi. Ils sont restés tard.
Le lendemain, Éléonore est venue, a jeté un œil à la maison, puis jai explosé :
Tu nes même pas venue à lhôpital
Papa, il y avait plein de médecins, ma présence naurait rien changé. Ça taurait aidé ?
Bien sûr, tu es ma fille.
Tu exagères toujours ! Cesse donc de te plaindre.
Ne me parle pas sur ce ton. Ta mère était malade, tu nes pas venue, chez moi à peine… Parfois, je me demande si tu es vraiment ma fille.
Éléonore a éclaté :
Jen ai marre de tes jérémiades ! Tu ménerves ! Quand vas-tu mourir ? Tu vis seul dans ta grosse maison, alors que nous on sentasse dans un studio. Tu ne penses pas à nous ? Tes déjà plus bon à rien et tu me gâches la vie
Ah ! Ce nest pas ton père qui tintéresse, cest la maison. Et pourquoi tu nas pas aidé à la bâtir ? Ton mari se prélassait sur le canapé, pendant quon portait toutes les pierres ! À lépoque, ça ne vous intéressait pas !
Éléonore est sortie en claquant la porte. Je nétais même pas triste, je my attendais. Je savais que la décision devait être prise et comptais en parler avec Camille, qui mapparaissait souvent en rêve.
Le lendemain matin, Antoine ma appelé.
Tu ne peux pas savoir, jai passé une bonne nuit, je me sens jeune ! Ta fiancée est une vraie fée.
Je sais, elle est formidable.
Jai une faveur à te demander, Antoine. Peux-tu trouver un notaire qui accepte de se déplacer ?
Oui, bien sûr. Il y a une raison ?
Juste des choses à régler.
Je men occupe et je te rappelle.
Une heure plus tard, Antoine a confirmé : le notaire viendrait à quinze heures. Je me suis assuré dêtre prêt.
Le notaire est arrivé à lheure. Il était surpris de ma décision, mais na posé aucune question. En moins dune heure, tout était réglé. Je savais avoir fait le bon choix. Jai alors écrit une lettre.
Antoine, si tu lis ceci, cest que je suis parti. Ne sois pas triste, je retrouve Camille. Alix est une merveilleuse fille, et toi, tu es comme un fils pour moi. Je vous souhaite beaucoup de bonheur ensemble. Épouse Alix, nattends plus. En cadeau de mariage, je te laisse ma maison. Elle est à toi, pour y fonder votre famille. Ne refuse pas, ne discute pas. Camille et moi avons tout vu, tu as plus que mérité cette maison. Je suis fier de toi.
Jétais sûr que je navais plus beaucoup de temps. Ma poitrine me faisait souffrir, mais je me sentais léger. Je pensais avoir revu Camille deux fois dans la pièce ou cru la voir mais je savais quelle mattendait, me laissant finir ce quil fallait.
Jai glissé la lettre et une photo de Camille et moi dans une grande enveloppe, puis me suis allongé sur le sofa, caressant la photo, repensant à notre vie ensemble.
Antoine est arrivé, aidant Alix à descendre du véhicule, un sac de provisions à la main. Ils ont traversé le jardin silencieux. Dhabitude, jaurais accueilli, mais là, rien. Antoine a poussé la porte, elle était ouverte. Il a avancé, inquiet, Alix derrière lui. Ils ont trouvé le salon. Jétais là, serrai la photo contre moi. Le sac a glissé des mains dAntoine, les pommes ont roulé au sol.
Papa
Alix avait déjà vérifié et a secoué la tête.
Antoine a pleuré, agenouillé près du sofa. Alix la laissé faire, sachant son attachement profond.
Un peu plus tard, quand jai été emmené, Éléonore est venue avec Julien. Antoine a trouvé la lettre qui lui était adressée. Il la montrée à Alix, qui a fait signe à Éléonore :
Tiens, ton père a écrit une lettre pour moi, mais cela concerne aussi ta famille
Éléonore a jeté un œil, est devenue écarlate, a crié :
Ce vieux fou ! Il a perdu la tête ! Il aurait dû mourir plus tôt, pendant quil était encore sain desprit ! On verra bien ce que ça va donner !
Et elle est sortie comme une tornade, pleine de rage contre le mondeMais Alix larrêta doucement, le regard ferme mais tranquille.
Éléonore, ton père ta tant aimé. Tu ne vois que ce que tu nas pas reçu, et tu oublies ce quil ta donné.
Antoine se releva, la lettre tremblante dans la main.
Je nai jamais eu de vrai père, Éléonore, mais le tien ma offert tout ce qui compte. Une maison, oui, mais surtout son affection, ses conseils, sa confiance Il ne possédait rien sauf ce quil construisait autour de lui.
Julien se tourna dun geste vers Éléonore, prêt à protester, mais elle ne le laissa pas parler. Dun geste brusque, elle sortit en claquant la porte derrière lui, sa colère pressée, son visage déformé par la jalousie et le chagrin.
Le silence revint, rare et tendre, enveloppant le salon comme du velours. Antoine sapprocha de la fenêtre, le soir tombait doucement sur le jardin fleuri par Camille. Alix sassit à ses côtés, son épaule contre la sienne.
On pourrait vivre ici Je pense quon ferait honneur à cette maison, murmura-t-elle.
Antoine acquiesça, sa voix basse.
Cest ce que je veux faire : ouvrir toutes les portes, inviter les voisins au jardin, faire entrer la lumière. Je ne serai jamais seul tant que jaurai tout ça à partager.
Un rire denfants éclata dehors, sous les pommiers en fleurs. Madame Lefèvre, la grand-mère dAntoine, arrivait, appuyée sur sa canne.
Je ne croyais pas quil y avait tant damour caché dans ces murs, dit-elle, la voix vibrante. Vous avez bien fait, mon garçon. Votre famille, ce sont ceux qui restent, ceux qui reviennent.
Antoine prit la main dAlix, ses yeux brillants. Il se sentait rempli, rassasié, debout dans une maison où chaque pierre parlait de tendresse et defforts. Au cœur de la nuit, il entendit comme un souffle léger, un rire familier porté par le vent. Il sourit, sûr que Camille veillait.
Et plus jamais il neut peur de la solitude, car il avait compris on naît des gens différents, mais lon construit la famille avec le cœur, pierre par pierre, jusquà ce que le soleil éclaire toutes les chambres du monde.







