Le Dernier Passager du Bus

Le dernier passager du bus

Le petit porte-clés était minuscule, à peine la taille de mon majeur, suspendu à une cordelette tressée. Je ne lai même pas repéré tout de suite. Jai remarqué lhomme, dabord.

Nuit de mars sur la ligne 11, terminus Manufacture et retour. Bus vide, réverbères dehors, odeur de gazole, de caoutchouc et, en filigrane, celle du café dans ma bouteille isotherme. Jassurais ce trajet depuis quatre ans déjà. Et depuis quatre ans, la nuit me plaisait plus que le jour.

La nuit, il ny avait presque personne. Les fêtards bourrés du quartier Latin débarquaient bruyamment, faisaient tomber leurs canettes et repartaient deux arrêts plus loin. Les infirmières de lhôpital Bichat montaient silencieusement, fermaient les yeux et dormaient jusquà leur station. Des vigiles. Des chauffeurs de taxi en panne. Ils entraient, sortaient, et ne mimprimaient jamais rien.

Mais lui, impossible de loublier.

Un homme dune soixantaine dannées. Petit, trapu, une parka sombre avec la capuche rabattue. Il posait toujours la jambe droite légèrement sur le côté, comme sil était habitué à marcher sur des sols inégaux. Chaque nuit, il sinstallait au même endroit : troisième rangée à droite, côté fenêtre. Toujours le même rituel. Il payait en liquide, toujours lappoint en euros. Il descendait au terminus. Puis remontait pour le retour. Sans jamais quitter le bus.

Jai vraiment commencé à lui prêter attention début mars. Le ciel pesait bas ; même de nuit, la ville paraissait grise. Et lui, il était là, comme un point jaune au milieu de ce tableau en niveau de gris, manipulant un petit objet.

Jai commencé à compter. Cinq nuits daffilée. Deux sans lui. Puis de nouveau cinq dun bloc. Comme un métronome. Comme si prendre le bus la nuit était son métier.

Il ne dormait jamais, ne lisait pas, ne touchait pas à son téléphone. Il ne sortait ni écouteurs ni journal. Il regardait simplement la rue défiler, les mains occupées à tourner ce petit objet. Dans le miroir, je distinguais la faible lueur jaune du porte-clés, qui scintillait, puis disparaissait. On aurait dit une luciole perdue dans la soufflerie du bus.

Javais quarante-quatre ans. Encore un pas avant quarante-cinq, mais javais lhabitude que personne ne me demande mon âge : on regarde et on devine. Mes mains larges, la peau abîmée par le volant, les ongles courts et nets. Mon dos penche un peu à droite réflexe dappuyer sur le bouton de la porte du bus. Une déformation professionnelle. Même à la maison, mon épaule droite sabaissait machinalement.

Douze ans seule. Mon fils, Adrien, vingt-deux ans, vivait avec sa copine de lautre côté de Paris. Il appelait le dimanche, quand il noubliait pas. Jamais je ne rappelais. Pas par désintérêt : mais parce que, si jappelais la première, il y avait linquiétude dans sa voix, pas la joie. « Maman, ça va ? » vouait dire problème. Donc, jamais je nappelais sans raison. On avait perdu lhabitude.

Mon ex-mari était parti quand Adrien avait dix ans. Parti pour une certaine Sophie de la compta, avait emporté la bouilloire de la cuisine je ne saurai jamais pourquoi il tenait tant à cette bouilloire. Après le divorce, il avait pris le grand deux-pièces ; moi, jétais restée seule au troisième étage, rue de la Garenne, dans un petit appartement. Sur le moment, je métais dit : tant pis, je tiendrai. Je men remettrai. Finalement, ce nétait pas si difficile, juste plus calme. Le silence a duré douze ans.

Depuis, les mots « amour » ou « passion » me laissaient la même impression que le mot « licorne ». Joli, mais ça nexiste pas. Mes copines me parlaient de leur mari, je hochais la tête. Les films romantiques me fatiguaient à la moitié : non par dépit, mais par incrédulité. Comme pour le Père Noël : un jour on croit, puis on voit son père déguisé en vieux peignoir avec du coton au menton et cen est fini.

La ligne de nuit mallait. Pas besoin de sourire aux passagers. Pas besoin de sarmer contre les mamies et leur chariot, ou les lycéens qui encombrent le passage. Pas besoin dentendre des disputes de téléphone, ni de sentir lodeur du kebab au fond du bus. La nuit : juste la route et le silence. Un silence taillé à mes mesures. Ni trop large, ni trop étroit. Parfait.

Mais ce passager brisait la tranquillité. Pas par le bruit. Par sa présence. Comme un caillou dans la chaussure : on loublie difficilement.

Deux semaines, je lai juste observé. Peu à peu, je lai apprivoisé comme une partie du décor. Il montait à « Parc Montsouris », descendait à « Manufacture », restait assis au terminus, puis remontait à laller. À chaque entrée : un salut. Jy répondais.

Et chaque nuit, la petite lumière. Jaune, terne, dans ses mains.

Claire, tu crois quil est SDF ? ma demandé Muriel, la régulatrice, avant la prise de service.

Muriel bossait à la régulation depuis huit ans. Une grande femme énergique, cheveux roux attachés avec un crayon, qui connaissait tout de la vie des conducteurs qui se séparait, qui buvait, qui allait bientôt craquer Je lui faisais confiance.

Les SDF ne paient pas, ai-je dit. Lui, il paie. Toujours, en pièces. Jamais de monnaie.

Alors peut-être un fou ?

Non. Il est calme. Regarde la rue, ne parle à personne, ne marmonne pas. Cest un type normal. Il fait juste des allers-retours.

Muriel versa du thé de son thermos, au citron-menthe, son classique davant-service.

Peut-être que sa femme la mis à la porte ? continua-t-elle. Un mec se dispute avec sa femme, elle hurle « dehors ! », et il file prendre le bus de nuit, pour passer lorage.

Chaque nuit ? Un mois ? Cest un divorce, là.

Muriel leva les yeux.

Claire, dit-elle, lamour cest quand on tattend avec une bouilloire. Tout le reste, cest du vent. Et les bus nocturnes.

Je souris. Personne ne mattendait avec une bouilloire chez moi. Il ny avait que Maurice, mon gros chat tigré, qui daignait maccueillir uniquement parce quil savait que je remplissais sa gamelle.

Mais la question demeurait. Pourquoi ce type ? Cinq nuits par semaine, depuis un mois, il fait la boucle terminus-terminus. Qui fait ça ? Pourquoi ?

Insomnie ? Alzeihmer ? Un vieux réflexe de travailleur posté qui na jamais décroché ?

Tout cela aurait eu du sens. Mais cétait faux. Ses yeux vus dans le rétro étaient calmes, limpides, concentrés. Il avait un but.

Jai décidé de le questionner.

***

Pas tout de suite. Trois nuits pour oser. Ça paraît absurde conduire chaque nuit la même personne, et hésiter à lui parler. Mais à Paris, on vit côte à côte, pas ensemble. Ne pas déranger, ne pas questionner. Des frontières. Je les respectais depuis quatre ans, et cétait facile : la vie des autres me laissait indifférente.

Mais ce passager mintriguait, et cela magaçait.

Ce soir-là, il est monté comme toujours à « Parc Montsouris », vingt minutes à une heure du matin. Pièces dans la caisse. Troisième rang droite, fenêtre. Il sortit la cordelette de sous sa veste, la serra dans sa main.

On roulait dans le silence. Les réverbères, vitrines fermées, arrêts vides. Paris semblait abandonnée, comme une scène désertée après le spectacle. Il ny avait plus que nous, acteurs oubliés des coulisses.

Jai attendu le terminus. À « Manufacture », arrêt réglementaire de trois minutes. Jai baissé la lumière du bus, ne laissant que les veilleuses dorées, cette pénombre chaude. Je suis sortie de ma cabine.

Il était assis à sa place, immobile, lobjet serré dans la paume.

Excusez-moi Je peux vous poser une question ?

Il leva la tête. La voix grave, légèrement éraillée, comme si une miette de pain lui gratouillait la gorge.

Allez-y.

Vous prenez ce bus chaque nuit. Un mois déjà. Vous montez, faites laller et le retour. Pour aller où ?

Petit silence. Il me regarda, ni effrayé ni agacé, simplement il soupesait ma légitimité.

Puis il dit :

Chez ma femme.

Je ne compris pas. Je jetai un œil à lhorloge : une heure vingt.

Chez votre femme ? Maintenant ?

Pauline travaille la nuit. À lusine Renault, contrôle qualité. Alors je fais le trajet avec elle. Enfin, pas vraiment Jaccompagne. Le bus passe devant lusine je lui fais un petit signe à la fenêtre.

Il leva la main. Un porte-clés minuscule reposait sur sa paume, lanterne jaune, plastique usé par des centaines de nuits.

Avec ça, fit-il.

Je me suis assise en face, jambes engourdies par six heures de route.

Donc, chaque nuit, vous faites le tour, clignez la lampe à sa fenêtre et puis retournez chez vous ?

Oui.

À chaque fois ?

Cinq nuits. Son planning cest cinq jours, deux de repos. Les deux là, je reste à la maison. Sinon, je suis ici.

Silence. Il regardait par la fenêtre lusine Renault : bâtiment de brique, tagué, tuyaux rouillés, mais au troisième étage, les fenêtres illuminaient la nuit. Léquipe du soir.

Pourquoi ? ai-je lâché.

Il ma regardée comme si javais demandé pourquoi on respire.

Vous, vous ne le feriez pas ?

Non. Honnêtement, non. Mon ex-mari ne se levait même pas pour mouvrir la porte en rentrant du Franprix, bras chargés de sacs une fois javais une poignée entre les dents pour prendre mes clés. Il ouvra, regarda et lança un « ten as mis du temps », puis repartit devant son émission. Il ne prit pas mes sacs, ne bougea pas, rien.

Cet homme prenait la ville à rebours, chaque nuit, pour cligner sa lumière à une fenêtre.

Je mappelle Bernard, fit-il. Bernard Dupuis. Mais on mappelle Dupuis.

Claire, dis-je. Claire.

Il hocha la tête, retourna vers lusine.

Pauline et moi, vingt-cinq ans ensemble. Mariés en 2001, elle avait trente-trois ans, moi trente-six. Tard, oui, on a raté le coche avant. Jétais ajusteur-outilleur, elle contrôle qualité chez Renault. Cest comme ça quon sest rencontrés. Jai pris ma retraite il y a quatre ans pénibilité oblige. Elle, elle y est restée. Trois ans déjà quelle est passée de nuit : cest 40 % de prime en plus, pour économiser en vue du terrain à Fontainebleau. Un petit pavillon, un pommier, Pauline rêve de fraises au printemps.

Il racontait sans sapitoyer, sans emphase. Juste la vérité, comme on parlerait du RER ou de la météo.

Le premier mois, impossible de dormir. Jimaginais Pauline, seule, de nuit, dans le froid. Marcher jusquà lusine, deux cents mètres dans le noir. Si elle tombe ? Si quelquun la suit ? Impossible dappeler téléphone au vestiaire.

Il frotta un genou, les yeux baissés.

Finalement, jai pensé au bus la ligne 11 passe par là. Je monte, je passe, je fais un signe. Pas vraiment là, mais elle me sent.

Et elle vous a vu ?

Pas tout de suite. Jai passé une semaine à clignoter. Elle voyait la lumière sans comprendre. Puis à la maison, je lui ai dit : « Pauline, regarde bien quand le 11 passe devant lusine cest moi qui te salue. » Elle a regardé. Et le matin, elle ma appelé, en pleurs : « Bernard, cétait vraiment toi ? » Je lui ai dit oui. Elle a dit : « Continue. »

Jai senti ma gorge se serrer, comme si javais moi aussi une miette coincée. Ridicule, mais je nai rien trouvé dautre à comparer.

Et le retour, cest pour quoi ?

Aller où, à « Manufacture » à une heure du matin ? Pas âme qui vive dans cette zone industrielle. Je reprends le bus et dors chez moi. À six heures, je me réveille pour laccueillir.

Le matin ?

Oui. Je fais le petit-déj. Elle aime le porridge avec des raisins secs. Et un thé à la menthe du balcon. Fraîche lété, séchée lhiver.

Jai songé à la théorie de Muriel : « Lamour cest tattendre avec une bouilloire. » Mais là, il y avait plus. Une lampe, un bus noctambule, un porridge à laube. Vingt-cinq ans partagés, de la menthe sur le balcon, un projet à Fontainebleau.

Trois minutes terminées. Jai repris le volant. Bernard Dupuis a gardé la lampe sur les genoux, regard calme dans le miroir.

Je raccompagnais ce passager au fil de rues désertes, réalisant que douze ans seule, jamais je navais cligné la lumière à personne. Personne ne lavait fait pour moi non plus. Lex était parti avec la bouilloire et jétais restée avec Maurice, qui attendait la boîte de pâtée, pas moi.

Mais je nétais pas triste. Juste étonnée. Ça existe donc, ces histoires. Pas au cinéma, pas dans les romans dans un bus numéro 11, sur la boucle Parc Montsouris Manufacture. Un homme bien réel agite sa lampe pour une femme qui, elle aussi, veille.

À « Parc Montsouris », il est descendu, son pas un peu boiteux, silhouette banale de retraité, et pourtant, pas si ordinaire.

***

La nuit suivante, jai ralenti exprès devant lusine. Pas à larrêt, un peu plus loin : juste sous les fenêtres du troisième. Hors horaire, mais à deux heures du matin, qui verrait la différence ?

Bernard Dupuis a sorti sa lampe. Trois clignotements courts. Trois longs. Trois courts. Précis, réguliers technique dartisan rodé aux pièces minuscules.

Je regardais dans le rétro. Puis par le pare-brise. Au troisième étage, tout à gauche, une lueur apparut. Petite, faible, discrète. Clignotements parfaitement synchrones.

Elle répondait.

Ma respiration sest suspendue. Dans la cabine, pas un mot, juste deux faisceaux jaunes face à la nuit, cent mètres dobstacles béton, vitrage, mars pluvieux mais deux lumières qui se trouvent.

Juste une lampe. Juste une fenêtre. Mais je savais : cétait vrai. Pas du cinéma. Quelque chose quon ressent dans le dos, qui ferait presque détourner les yeux, par pudeur.

Au terminus, je sortis de mon poste.

Cest votre code ?

Bernard était là, la lampe rangée.

Le nôtre, répondit-il. Pas du Morse, je nai jamais été radio. Juste inventé comme ça. Trois courts cest le cœur qui bat. Trois longs cest une étreinte. Trois courts je relâche. Pauline a ri quand jai montré. Elle a dit : « Tu es un poète, Bernard. » Mais je ne suis pas poète. Je suis juste en manque delle. Même séparés par un mur. Elle la retenu du premier coup. Maintenant, chaque nuit, cest notre rituel.

Depuis longtemps ?

Un an déjà. Hiver, pluie, verglas. Vous vous souvenez, en janvier ? Moins dix, le bus en retard. Jai attendu trois quarts dheure à larrêt, pieds frigorifiés. Mais jai fini par passer. Elle ma dit le matin : « Tu avais sept minutes de retard. Jai compté. »

Un an. Cinq nuits par semaine. Plus de deux cent cinquante allers-retours. Pour quelques secondes de lumière.

Avant, jaurais traité ça de folie. Fanatisme. Un type désœuvré. Mais je ne disais rien. Nul mot naurait été à la hauteur de cette lumière pâle.

Je suis revenue au volant. Dans le miroir, Bernard était assis, serein, presque souriant. Chaque nuit, le même geste, le même confort.

Les nuits suivantes, jai cherché la faille. Peut-être sillusionnait-il, peut-être Pauline ne répond plus, peut-être ce nest plus de lamour, juste une routine.

Mais la quatrième nuit, jai vu une femme, silhouette appuyée contre la vitre du troisième étage. Cheveux châtains en tresse, lampe à la main. Comme lui.

Elle attendait. De tout cœur. Nuit après nuit, elle se levait, quittait son poste, guettait la lumière.

Une semaine après, le bus est tombé en panne. Problème de compression ou de freins peu importe, les mécanos ont rappliqué. En remplacement, jai eu droit à une vieille navette brinquebalante et glaciale.

Bernard, ce soir-là, monta davance sur le siège avant, juste à côté de moi, les autres places occupées de cartons et doutils.

Ce bus machinal vibrait de partout, moteur hurlant, banquette dure, chauffage limité au siège conducteur. Mais Bernard serrait la lampe, lair dun homme en limousine.

Au terminus nous sommes sortis avec le souffle fumant, fenêtres allumées au troisième.

Il clignota, elle répondit.

Bernard, vingt-cinq ans cest une vie. Pauline nest-elle pas lassée ?

Il haussa les épaules, frotta ses mains rougies.

Fatiguée, oui. Moi aussi. On nest plus tout jeunes. Les genoux grincent, le dos, les dents, mieux vaut ne pas en parler. Mais ce nest pas pareil. Ce nest pas lusure, cest lhabitude.

Lhabitude, cest lennui ?

Non. Cest ne plus pouvoir sen passer. Jai arrêté de fumer, jai souffert trois mois. Pauline, jamais je narrêterai. Vous comprenez la différence ? Certaines habitudes détruisent, dautres vous tiennent debout. Pauline me tient debout.

Et vous, elle ?

Jespère. Je sais jamais. Elle ne dit pas « Bernard, tu es ma force ». Elle dit : « Bernard, va chercher du pain », ou « Bernard, ferme la fenêtre. » Mais à la voix, je sens. Quand je suis là, elle respire mieux. Quand je pars, elle se braque. Cest ça, le lien.

Je lécoutais en silence, tandis quau-dessus de nous crépitait encore un vieux lampadaire de la zone industrielle.

Lamour, ce nest pas le cœur qui bondit cest le cœur qui trouve sa route, sans réfléchir. Les jambes y vont toutes seules. Chaque nuit, je monte dans ce bus sans penser au pourquoi. Je le fais, cest tout comme respirer. Essayez de ne plus respirer : impossible. Eh bien, moi, impossible de ne pas monter.

Si vous tombez malade ? Si le bus sarrête ?

Je prendrai un taxi, jai deux cents euros de secours planqués derrière le miroir. Si le bus est annulé, jirai à pied. Quatre kilomètres, une heure. Cest même arrivé en novembre, bus en réparation. Je lai fait à pied. Le matin, Pauline ma dit : « Tu boitais. » Je navais pas remarqué, juste épuisé.

Il a ri, un rire rauque, tranquille. Je me suis dit : cet homme sait exactement pourquoi il se lève pas grand chose, juste la lampe, le bus, et le porridge. Lessentiel : acheter du pain, fermer la fenêtre. Et jai envié non sa femme, ni lamour, mais cette certitude tranquille.

Moi, jai toujours cru que lamour, cétait lhéroïsme, le sacrifice, les grands mots au soleil couchant. Non en vrai, cétait ce petit porte-clés fatigué et un homme silencieux dans un bus de nuit. Cétait plus fort que tout ce que javais vu en quarante-quatre ans.

On est remontés dans lantique minibus. Jai démarré. Le chauffage ma soufflé sur le visage. Bernard a rangé sa lampe, une main sur le cœur je lai vu dans le miroir.

Jusquà « Parc Montsouris », pas un mot. Il est descendu, a fait un signe discret. Je lai suivi du regard, pas ferme, épaule basse, mains dans les poches. Retraité ordinaire. Mais non, pas ordinaire.

Une fois rentrée, jai nourri Maurice, me suis allongée, le téléphone en main. Dans mes contacts, « Adrien ». Il nétait pas encore quatre heures. Trop tôt. Mais je suis restée là, les doigts serrés sur son nom éclairé, et je me suis endormie comme ça.

***

Jai appelé le lendemain, à quatorze heures. Adrien a décroché, surpris.

Maman, quest-ce qui se passe ?

Rien. Je tappelle, cest tout.

Silence. Je limaginais debout devant la gazinière, ne sachant où poser sa main libre.

Tu es sûre que tout va bien ?

Très bien. Et toi, et Camille ?

Ça va. On bosse tous les deux. Mais maman, dis-moi, tu voulais quoi ?

Adrien Je ne te lai pas dit depuis longtemps, tu es important pour moi. Voilà. Je voulais que tu le saches.

Silence. Long. Je visualisais, maladroit, à sa cuisine, hésitant.

Moi aussi, maman.

Une phrase sèche, presque bourrue. Chez nous, les hommes étaient tous pareils mon père, mon grand-père, incapables de parler sentiments. Mais ça suffisait. Jai souri, et raccroché.

Puis, je suis allée à la quincaillerie du quartier. Lenseigne sappelait « Tout pour la Maison » ambiance lessive, colle, plastique. Au rayon lampes, une vingtaine de modèles, de la matraque au mini porte-clés.

Jen ai choisi une toute petite, lumière jaune. Elle tenait sous mon doigt, pas de cordelette, que je ferai moi-même. Une vendeuse ma lancé :

Avec les piles ?

Oui, sil vous plaît, dis-je.

À la maison, jai appuyé sur le bouton. Un cercle jaune sur le plafond. Maurice a bondi du meuble, effrayé par cette tache de lumière. Jai visé le mur. Petit halo chaud, comme ceux croisés à travers la vitre du bus.

Jai testé. Trois courts. Trois longs. Trois courts. Premier essai : pas la coordination. Second : trop long. Troisième : quatre courts. Mais la quatrième, cétait juste. Battement de cœur. Étreinte. Relâchement.

Je ne sais pas à qui je clignerai, ni pourquoi. Peut-être à Adrien. Peut-être à moi-même. Peut-être juste comme Bernard pendant la semaine où Pauline navait pas compris que cétait lui. Pour rien. Parce que je ne pouvais pas faire autrement.

La lampe est allée dans ma poche. Soudain, je me suis sentie plus paisible. Comme si, moi aussi, je détenais un vrai code. À moi.

Le soir venu, reprise de service. Muriel ma servi son traditionnel thé citron-menthe.

Alors, ton passager ? Toujours fidèle ?

Fidèle, ai-je dit.

Tu as découvert son secret ?

Oui.

Eh alors ? Suspense !

Muriel Tu avais tort. Lamour, ce nest pas quon tattende avec la bouilloire. Lamour, cest traverser tout Paris avec une lampe, chaque nuit, tout un hiver, sans jamais se plaindre.

Muriel ma regardée, bouche mi-ouverte, comme si je délirais.

Tu es amoureuse, maintenant ?

Non. Jai juste vu.

Elle na pas compris. Je nai pas expliqué. Ce genre de chose, il faut le voir, à deux heures du matin, du haut dun bus, quand la ville dort, et que deux personnes échangent leur signal à cent mètres dobscurité.

La nuit. La ligne. Le bus réparé, vieil engin familier, puant le gazole, le pneu et le café du thermos. Jai mis le contact. Les aiguilles ont frémi. Moteur lancé.

À « Parc Montsouris », vingt minutes à une heure, Bernard Dupuis est monté. Les pièces dans la boîte. Troisième rangée, fenêtre. Lampe dans la paume. Comme chaque nuit.

Jai sillonné les rues vides. Les feux clignotaient jaune. Pas une voiture, pas un passant. Paris endormie. Et nous en route.

À « Manufacture », arrêt juste devant les fenêtres du troisième étage.

Bernard a sorti la lampe. Trois courts, trois longs, trois courts.

Jai fixé la fenêtre. Une, deux, trois secondes.

Soudain, une lumière fragile a brillé. Trois courts, trois longs, trois courts.

Pauline répondait.

Bernard a rangé la lampe, sest adossé au siège. Dans le miroir, je lai vu sourire. Et dans ma poitrine, quelque chose sest déplacé, ni douleur, ni envie, mais le sentiment davoir vraiment frôlé un moment sincère.

Ma main trouva la lampe dans ma poche. Elle était chaude.

Je lai sortie. Jai regardé la fenêtre de lusine, déjà replongée dans lombre. Jai regardé la rue noire, les réverbères, le bitume humide, le ciel parisien sans la moindre étoile.

Jai appuyé sur le bouton.

Trois courts. Trois longs. Trois courts.

Le faisceau jaune caressa le pare-brise, éparpillé sur le macadam. Personne na répondu. Mais quimporte. Javais cligné et le cœur plus chaud. Comme si quelquun, quelque part, avait vu. Quelquun.

Dans le rétro, Bernard Dupuis ma regardée. A hoché la tête. Rien dit. Juste un signe.

Jai remis la lampe au fond de ma poche. Démarré. Je lai ramené vers sa maison, son porridge, sa menthe du balcon, Pauline qui rentrerait à six heures lui disant : « Bernard, tu as commencé deux secondes plus tôt, ce soir. »

En mars, je ne croyais plus en lamour. En avril, javais une lampe dans la poche.

Et chaque nuit, à la Manufacture, je faisais clignoter ma lumière dans la nuit. Trois courts le cœur bat. Trois longs jembrasse. Trois courts je lâche.

Gazole, caoutchouc fumé, et juste un soupçon despoir.

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Le Dernier Passager du Bus
Vacances sans emploi du temps : Dans la cuisine, la hotte ronronnait, et André lisait pour la troisième fois un message sur le groupe familial. « Vous êtes prêts ? Nous, comme d’habitude, on croule sous les salades », écrivait la cousine de sa femme, accompagné d’un smiley en sueur. Il posa son téléphone près de la planche à découper où une unique carotte attendait tristement. Il n’en éplucherait pas d’autres. — Encore des bilans de découpe ? demanda Nadia, apparaissant avec une pince à linge entre les dents. Elle suspendait des torchons pour qu’ils sèchent avant la fête. André acquiesça et montra l’écran : — Trois saladiers de salades et un brochet farci. Photos à l’appui. Nadia jeta un regard, sourit : — Chacun ses petites joies. Elle semblait détendue, mais André percevait de la tension dans sa voix. Rien d’étonnant : le 28 décembre à 19h, et toujours pas de listes pour le menu, ni de planning des courses ou d’horaires pour accueillir tout le monde. L’an passé, à la même période, ils couraient déjà dans l’Hyper U, se disputaient sur la quantité de bûche à acheter, s’énervaient parce qu’André avait oublié de réserver le taxi pour la tante. L’année d’avant avait été une longue file d’attente, de toasts et de vaisselle jusqu’à deux heures du matin. À chaque fois, Nadia jurait qu’ils feraient autrement l’année suivante, mais… Cette année, la grande conversation eut lieu dans la voiture sur le parking. André se souvenait d’eux, assis dans l’habitacle glacé, la chienne dormant à l’arrière après les trajets de campagne. — Je ne veux plus de ça, avoua Nadia, la tête posée sur le volant. Je suis fatiguée de fêter à la cuisine. André contempla les guirlandes faiblardes à travers la vitre. Lui aussi était las : des coups de fil obligatoires, des invités qui « passent vite » et squattent toute la nuit, et de l’organisation du bonheur des autres. — On ne fait pas, proposa-t-il. Pas de marathon cette année. D’abord, ils en discutèrent timidement : moins d’invités ? Des plats commandés ? Puis Nadia souffla : — Et si on ne conviait personne ? À part Léra, bien sûr. Et mes parents un jour—pas plus. Il fut surpris non par la proposition, mais par sa gêne à l’énoncer, comme si elle transgressait une règle. — Et si vraiment personne, répondit-il. On dépose les cadeaux le 31, on reste deux heures. Et le réveillon, juste nous trois. Nadia se tut longtemps avant d’accepter. Cela paraissait à l’époque presque un jeu. Trois jours avant la fête, le jeu devenait réel. — Papa, Maman ! appela Léra, leur fille de vingt ans dans le couloir. Je trouve pas mes bottines ! — Sous la commode, répondit André. Tu les y as balancées hier. Léra entra dans la cuisine, une chaussette tricotée et son téléphone à la main. — Trouvées ! dit-elle. Mais personne ne vient chez nous pour le Nouvel An ? J’ai dit à ma pote que c’est soirée famille. — Oui, en famille, répondit Nadia, mais sans invasion. — Je serai seule avec vous ? s’amusa Léra. Vous n’allez pas m’obliger à regarder Les Enfoirés ? — Nous-mêmes on ne regardera pas, dit André. Notre programme : ne rien faire. Léra rit, enfila son manteau et partit, laissant la porte claquer. Leur chienne leva la tête, soupira, se rallongea. — On le fait vraiment, reprit André devant la carotte. Nadia ne répondit pas tout de suite. Elle écarta la rideau et observa les lampions suspendus dehors, les enfants dévalant les tas de neige, les parents en doudoune. — On le fait, murmura-t-elle. Ça me fait même un peu peur. Le 31 décembre commença sans réveil. André se leva avec le jour : calme inhabituel. Les autres années, la cuisine vibrait déjà : vaisselle, bouillon, appels pour l’heure d’arrivée. Ce matin-là : juste le tic-tac de l’horloge. Léra dormait, porte close. Nadia avait le nez dans la couette. André attrapa son téléphone : quelques emails du boulot, rien d’urgent. Hier, tout le monde jurait de « souffler au moins un peu », mais allait finir les dossiers à la dernière minute. Il passa en robe de chambre, prépara café, toasts, fromage. La veille, Nadia avait affiché sur le frigo : « Menu : salade russe, hareng, plat chaud simple. » Rien de plus. André cuisina œufs, coupa saucisson et cornichons – moins de temps que la liste de courses habituelle. Devant le saladier peut rempli, une piqûre lui traversa l’esprit : les années précédentes, tout était fait « pour en avoir trop », pour dix, douze personnes. Cette fois, « tout le monde », c’était trois. Il tendit la main à la seconde barquette de saucisson, puis s’arrêta. — Nous avons assez, dit-il à voix haute. — Assez de quoi ? demanda Nadia, entrant en traînant son peignoir. — Pour nous. Je refuse de cuisiner pour la caserne. Elle inspecta le plat. — Ça fait… peu. — Nous ne sommes que trois. — Oui, mais… Elle tourna la cuillère, vérifiant la « profondeur ». Et si quelqu’un venait ? — On a dit que non. Elle se servit un café. — Toute la nuit, j’ai cru que Maman appellerait pour dire qu’ils passent chez nous. Je n’arriverai pas à lui dire non… — Elle appellera, promit André. Et tu répondras qu’on viendra demain, comme prévu. Nadia souffla, but une gorgée. À midi, ils prirent la voiture — cadeaux et gâteau sur le siège arrière. Sur la route, André plaisantait sur les bouchons, Léra montrait des mèmes sur la « folie de Nouvel An ». Chez les grands-parents, Nadia ne put s’empêcher d’aller aider en cuisine, malgré ses résolutions. André trinqua avec son beau-père, discussion politique, prix de l’essence. Sa belle-mère maugréait, jetant des regards à la pendule lorsque Nadia disait qu’ils devaient partir tôt. — Vous fêtez à trois ? Et la famille ? — Svetlana reste chez elle, répondit Nadia en nouant son écharpe. On tente autrement. — Autrement, autrement… marmonna sa mère. Avant, c’était une vraie fête. La vague de culpabilité remonta. Elle s’apprêtait à dire « venez ce soir », mais André, anticipant, posa la main sur son épaule. — On repassera demain, dit-il. On veut passer la soirée tranquillement chez nous. Sa belle-mère les observa, soupira : — Faites comme vous voulez. Après, faut pas s’étonner si on se sent exclus. Dans la voiture, Nadia resta silencieuse. Léra riait dans son téléphone. — Elles débattent : mieux chez soi ou au club. L’une écrit que la famille, c’est sacré ; l’autre qu’il faut profiter à fond quand on est jeune. Vous en pensez quoi ? — Sacré, c’est ne pas s’effondrer dans la salade d’épuisement, grogna Nadia. — Je pense que tu peux sortir l’an prochain si tu veux, ajouta André. Léra renifla : — On verra. Cette année je reste, après j’aviserai. À 20h, l’appartement semblait vide et spacieux. Trois assiettes, un petit saladier de salade russe, du hareng, un poulet rôti, du champagne. La guirlande brillait discrètement, rien à voir avec la maison familiale où ça fourmillait. — C’est… vide, trouva Nadia en arrangeant les serviettes. — C’est juste le silence, commenta André. Léra apparut en jean et pull, abandonnant la robe de fête achetée chaque année. — Le dress code ? — Comme tu veux, répondit André. — Vous êtes drôlement détendus… Ils s’installèrent. La télé de fond, mais sans les paillettes. André trouva un vieux film adoré à l’époque où ils étaient étudiants. — On se passe des shows interminables, proposa-t-il. — Les douze coups de minuit au moins ? rétorqua Léra. — Oui, admit Nadia, pas prête à changer à ce point. Ils discutèrent, Léra raconta un prof qui, pour les vacances, leur avait donné « réfléchir à l’avenir », déclenchant des débats dans sa promo. Nadia réalisa qu’elle ne bondissait pas toutes les cinq minutes pour servir. André savourait l’espace — personne à déplacer pour caser un plat ou un invité en plus. À 21h, Svetlana appela. — Ça va chez vous ? Ici c’est la folie, il n’y a plus de place dans le frigo ! Vous nous manquez… Nadia regarda sa table modeste, Léra montrant une vidéo drôle à son père. — On a choisi de faire autrement, répondit-elle. — Ouais, un peu déçue…, admit Svetlana. Bonne fête à vous. Après l’appel, Nadia perdit sa légèreté. Message dans le groupe familial, photos de grande tablée, enfants déguisés : « Dommage que vous ne soyez pas là », « Ce n’est pas pareil sans vous ». Une ancienne photo les montrait derrière tous les cousins, souriants mais épuisés. Nadia la fixa, envahie par la tristesse. — J’ai tout gâché, lâcha-t-elle. Ils sont tous ensemble, et nous… — Nous sommes ensemble, répondit André doucement. — Mais ce n’est pas pareil ! On dirait qu’on n’a pas été invités. — On était invités. On a choisi autrement. — Peut-être qu’on a fait une erreur… Je vais écrire qu’on arrive, il est encore temps. — Maman ? dit Léra, qui revenait. Tu es bien ? — Rien, bredouilla Nadia, la voix tremblante, tapant un message : « On peut encore venir ?… » André la prenait par le poignet : — Arrête une seconde. — Je veux juste vérifier. S’ils nous attendent… — Ils nous attendent chaque année. C’est nous qui avions une attente cette fois. Léra écoutait, indécise puis décidée : — Si je peux être honnête, je suis contente d’être juste avec vous. Ces banquets sont trop lourds. Chaque fois, j’espère qu’on pourra partir plus tôt. Nadia leva les yeux. — Sérieux ? — Oui. Je vous aime tous. Mais… quand ça devient une corvée, j’ai envie de fuir. Cette année… c’est paisible. Nadia posa son téléphone. Le message resta inachevé. — J’ai peur qu’on devienne des isolés… Qu’on ne soit plus invités, seuls… — On ne sera jamais des étrangers, répondit André. Parfois, on a le droit d’être chez soi. Même lui sentait la peur d’être « hors jeu » des rituels familiaux, mais il l’acceptait déjà. — Essayons comme prévu. Demain, on verra qui on veut voir, pas qui on doit. Léra acquiesça. — Et, la prochaine fois, on décidera à l’avance ! Nadia se frotta le visage, inspira. — D’accord. On reste comme prévu. Elle effaça le message, posa le téléphone écran contre la table. — Je me sens quand même coupable. Comme si on abandonnait quelqu’un… — Ça ne part pas en une soirée, sourit André. On a vécu l’inverse si longtemps. — J’ose une idée, dit Léra : Peut-être qu’on se forçait et qu’on était aussi entraînés… Vous auriez pu dire stop il y a dix ans ! Nadia rit entre deux larmes : — Merci, capitaine évidence ! — Avec plaisir, répondit Léra. Ils retournèrent à table. Une heure avant minuit. Télé allumée, mais personne n’y faisait attention. — On joue à quelque chose ? lança André. — Aux cartes ! proposa Léra. — Aux cartes alors. Ils se chamaillèrent, riaient pour de vrai, enfin sans surveiller l’ambiance. Ils gardèrent les coups de minuit. Trois verres se cognèrent, et, étrange mais juste, on se souhaita : « Du repos ». — Je veux que vous sachiez vous reposer, dit Léra, toast au jus. Et moi aussi. — D’accord, fit André. — On va essayer, confirma Nadia. Les premiers jours de vacances s’étiraient lentement. Ils dormaient tard, André dévorait un roman délaissé depuis longtemps, Nadia explorait ses vieilles photos sur l’ordinateur, juste parce qu’elle en avait envie. Léra sortait parfois, dessinait ou regardait ses séries. Ensemble, ils se baladaient dans le parc, observaient les enfants sur les pistes de glace, les parents avec des cafés à emporter. Un matin, André ressentit du… vide. Pas le vide des réunions, mais calme trop grand, manque d’objectif. — Nadia, et si on bougeait ? Le centre commercial, le ciné ? Je me sens en suspens… — Pas le centre, c’est la foule. Ciné, peut-être, mais pas aujourd’hui. Je viens tout juste d’apprécier le « rien ». — Rien… Si on ne fait rien d’utile ? — Qu’est-ce que tu appelles utile ? — Ranger le balcon, aller chez mes parents, débuter des travaux… — Les travaux pour les vacances ? plaisanta-t-elle. Pour tes parents, oui. Pas question de courir partout. André sentit monter l’agacement : — Je ne sais pas rester sans rien faire. Je me sens… fainéant. — Après une année à fond ? Tu peux ralentir. — Facile à dire… grommela-t-il. Sur la cuisine, il tria des sacs plastiques par taille, rit cinq minutes après, conscient du ridicule. Mais le malaise persistait. Le soir, il parcourut Facebook : photos de ski en Savoie, d’auberges, de saunas. « Vacances actives », « Pas question de traîner sur le canapé ». Il s’en voulait. — Pourquoi ce regard sombre ? demanda Léra. — Regarde : ils vivent. Nous on… — Quoi ? On vit aussi, mais autrement. — Je peux t’apprendre à ignorer ce qui n’est que comparaison ? Il rit : — Dis donc, tu m’éduques comme un vieux. — Vous nous apprenez aussi vos trucs : le café après 18h, j’ai retenu, raconta Léra. Elle lui prit le téléphone, fit défiler la page : — Tiens, un ami dans les Alpes. Super, mais c’est fatigant. Là, dans le sauna : il fait trop chaud. À présent, tu es au chaud, en jogging, tranquille. C’est aussi un luxe. — Tu dis ça comme si c’était une réussite… — Pour vous, c’est une réussite : apprendre à vous reposer. Il n’osa pas contredire. Le lendemain, ils se disputèrent. André avala des séries toute la matinée ; Nadia rangeait la maison. — Tu passes la journée devant l’écran. — Et toi, tu ranges sans cesse. Plus efficace ? — Au moins, je fais quelque chose. — Je fais aussi quelque chose : je me repose. — Ce n’est pas du repos, c’est fuir… — Et ton rangement, c’est fuir aussi ! Tu ne sais pas t’asseoir et ne rien faire, tu cherches tout de suite un truc à organiser. Silence, ils se regardaient : chacun voyait chez l’autre son propre miroir. — Ok, déclara Nadia. Moitié de la journée, tu regardes ta série. Moitié, je ne touche rien. Et personne ne râle. — Marché conclu. Et ajoutons : une chose ensemble chaque jour. — Promenade, ou film, ou jeu, suggéra Léra, depuis le couloir. J’opte pour le jeu de société ! Première règle des vacances. Pas la fin des habitudes, mais une nouvelle routine : André moins coupable devant Netflix, Nadia osant s’installer près de lui, sans to-do-list à la main. Ils passèrent chez les parents d’André : ambiance moins bruyante, parents fatigués, moins de visiteurs. On mangea du gâteau, parla météo. — Vous êtes libres cette année ? Moins organisés ? — On se laisse de l’air, expliqua André. — Très bien, approuva sa mère. Ça fait du bien de s’arrêter de tout porter sur ses épaules. André n’attendait pas ça, pensant recevoir des reproches. Sur la route, il rapporta la scène à Nadia. — Tu vois : tous ne trouvent pas qu’on trahit les traditions. — Peut-être que c’est seulement moi… Difficile de changer d’un coup. — On avance étape par étape. Elle hocha la tête. Le reste des vacances, ils modulèrent : une journée entière à la maison, lectures et cuisine simple ; une randonnée urbaine en centre-ville, sous les décorations, pause dans un petit café où personne ne les attendait. — J’apprécie qu’il n’y ait pas de programme tous les jours, souffla Nadia en regardant la rue. Pour la première fois, je me demande ce que je veux, pas ce que je dois. — Et que veux-tu aujourd’hui ? — Juste marcher à côté de toi. Il sourit. — Et moi, ne pas me reprocher qu’il ne se passe rien d’extraordinaire. — C’est difficile… — On va s’entraîner ! Ils regardaient les passants : chacun son rythme, chacun sa fête. Le dernier jour des vacances était clair et froid. Léra partie chez une amie, la maison encore plus tranquille. — On va au parc ? proposa André. Juste nous deux. — Volontiers. Ils sortirent, la neige crissait sous les pieds. Le parc était calme. On croisait des familles sur la glace, des poussettes. Ils marchèrent, en silence, simplement ensemble. Nadia pensait déjà au retour du travail, aux demandes. Mais elle sentait aussi un calme inédit. — Je pensais qu’en ne recevant pas tout le monde, tout casserait. Qu’on était de moins bonnes personnes… — Et alors ? — Rien n’a cassé, rien du tout. — Moi j’ai cru qu’en ne servant à rien, je deviendrais inutile… Mais on peut juste être là, ensemble. — Surtout pour Léra. Un peu plus loin, ils s’assirent sur un banc. André lui prit la main. — Promis, l’an prochain, on ne fait rien automatiquement. On commence par nos envies, ensuite on ajuste. — Promis. Et si je panique et préviens tout le monde qu’on arrive, arrête-moi ! — Et si je nous inscris partout, arrête-moi ! — D’accord. Ils restèrent encore, puis rentrèrent. L’entrée sentait le sapin et la mandarine, une musique discrète chez les voisins. André fit chauffer le thé, sortit des sablés, Nadia alluma une bougie sur le rebord de la fenêtre, comme chaque soir d’hiver. — Tu crois qu’on fera toujours comme ça ? — Je ne sais pas. Un jour, on voudra peut-être inviter tout le monde… Mais ce sera notre choix, pas une obligation. — Oui. L’inquiétude n’avait pas disparu, mais elle ne dictait plus tout. Le soir, Léra rentra, le nez rouge, souriante. — Chez mon amie, ses parents sont partis en cure. Ils ont laissé un mot : « On s’est offert du repos, tu es assez grande ! » Elle a râlé puis trouvé ça cool. — Tu vois, dit André. Tout le monde apprend. — Moi aussi, dit Léra. J’aime bien quand vous ne courez pas, juste à la maison. Même si vous vous chamaillez parfois ! Nadia rit. — On essaiera d’être « juste à la maison » plus souvent. Ils se sont installés tous les trois devant le film choisi par Léra. Le thé refroidissait sur la table, les biscuits s’émiettaient. Par la fenêtre, quelques feux d’artifice éclataient, sans couvrir leurs rires. La fête qu’ils craignaient de rater n’était pas là où c’était le plus bruyant. Elle était dans cette scène ordinaire : trois personnes qui acceptent de se reposer ensemble, sans rien prouver à personne sur la façon de réussir leur Nouvel An. Et c’était largement suffisant.