Quarante ans que je dressais des tables festives, et pourtant, cette nuit de la Saint-Sylvestre, je me suis retrouvé sans invités.
La cuisine baignait dans un silence inhabituel, comme si lair lui-même sétait offusqué. La poêle restait muette, le frigo ronronnait tristement, et pour la première fois depuis des décennies, je ne préparais ni salade, ni plat chaud.
Javais cette étrange impression que la fête avait été annulée comme une pièce jouée sans spectateurs. Et cest précisément dans ce silence quon frappa à la porte.
Jai sursauté.
Mais qui cela pouvait-il bien être ?
Les enfants et les petits-enfants étaient partis rejoindre des proches en province, les copines en vadrouille dans leurs résidences secondaires.
Jai jeté une robe de chambre sur mes épaules et, un peu agacé, je suis allé ouvrir.
Sur le palier, il y avait ma voisine de lappartement dà côté, une grande jatte émaillée couverte dun couvercle entre les mains.
Pourquoi restes-tu seul ? me sourit-elle, avec un regard bienveillant. Jai préparé une salade et je ten ai apporté. Je sais que tu laimes. Hier, je tai aperçu sortir les poubelles, tu semblais ailleurs. Jai deviné que les enfants nétaient pas venus.
Merci, mais je nen ai pas besoin, ai-je tenté de refermer la porte, mais elle était déjà entrée.
Voyons. Prends-la. Jen ai beaucoup. Et… je peux rester un petit moment ?
Je navais pas la force de discuter.
Je la laissai entrer dans la cuisine, posai la jatte sur la table et mis la bouilloire en marche. Mes gestes étaient dictés par lhabitude, comme si jobéissais à une consigne étrangère.
Les enfants ne sont pas venus ? demanda-t-elle à voix basse en sasseyant.
Laînée est avec sa famille chez ses beaux-parents. Le cadet a dit quils fêtaient chez eux. Jai haussé les épaules. Cest sans doute plus animé là-bas.
Elle acquiesça, puis ajouta doucement :
Donc, cest la première fois que tu fêtes seul… après tout ce qui sest passé au printemps.
Je suis resté figé, une tasse à la main.
Puis, lentement, je lai reposée et me suis assis face à elle.
Huit mois déjà, ai-je murmuré. Et je ne my fais toujours pas.
Tout limmeuble était au courant. Mais personne n’en parlait. Comme si évoquer les mots rendrait la perte plus concrète encore.
Premier réveillon seul, pas vrai ?
Le premier, ai-je souri tristement. Jai toujours cuisiné. Chaque année. Quarante réveillons. Et ce soir, je nai pas eu la force. Ce matin, je me suis assis et jai pensé : à quoi bon ?
La bouilloire sest arrêtée. Jai servi le thé, ajouté du sucre, et contemplé la fenêtre, derrière laquelle de rares flocons tourbillonnaient dans la nuit noire.
Tu sais, dit ma voisine dans un souffle, jai toujours eu un peu denvie pour toi. Une belle famille, pleine de vie et de rires.
De lextérieur, ça avait lair parfait, ai-je soupiré. Mais à l’intérieur… Tu nimagines pas combien de fois jai rêvé de partir.
Elle ma regardé, surprise.
Toi ?
Oui. Surtout lorsque les enfants étaient petits. Les nuits sans sommeil, les soucis à lécole, les crises. Et la mère de mon mari chaque samedi, elle venait me dire comment je devais vivre. Je me taisais, jencaissais.
Dehors, les guirlandes scintillaient déjà.
Une fois, jai même préparé une valise ai-je avoué. Il y a longtemps. Jétais à bout, personne ne me demandait comment jallais. Je me suis assis et jai pleuré.
Il est arrivé, il sest assis à côté, ma enlacé en silence. Et moi, je pensais : Où irais-je ? Qui aurait besoin de moi ?
Les larmes sont revenues. Je ne les ai pas retenues.
Tu laimais, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
Oui. Mais il était lointain. Présent, mais absent. On vivait ensemble, mais chacun pour soi.
Quand les enfants sont partis, ça a été encore plus vide.
Jai alors compris il ny avait plus rien à se dire.
Alors pourquoi cette douleur aujourdhui ?
Un silence.
Peut-être parce quil ny a plus personne à blâmer. Je suis seul face à tout ce qui na jamais été dit. À tout ce qui na pas eu lieu.
Les enfants venaient rarement. Ils aidaient, demandaient si tout allait bien. Je disais oui. Ils repartaient.
Ce qui fait le plus peur, ai-je chuchoté, cest de penser : et si jétais parti à lépoque ? Et si javais choisi ma propre vie ?
Et les enfants ?
Ils tarrêtent toujours. Impossible de penser à soi. Jai vécu pour les autres. Et maintenant, je me demande : mais où suis-je ?
Où est la femme que je rêvais dêtre ?
Je lai oubliée.
Soudain, je nai plus tenu :
Jen ai assez dêtre gentille ! Jen ai assez dêtre docile ! Toute ma vie, jai été celle quon attendait de moi. Mais moi-même, je nexistais pas.
Dehors, les premiers feux dartifice explosaient.
Bientôt, ce serait minuit.
Et si on accueillait la nouvelle année ensemble ? proposa-t-elle. Avec ce thé et cette salade.
Je lai regardée, surpris.
Et toi ?
Je suis seule chaque année. Je fais semblant que cela ne me pèse pas. Ce soir, je nen ai pas envie.
Pour la première fois depuis longtemps, je me suis senti compris.
Jai allumé la télévision. Les cloches annonçaient le compte à rebours.
Et là, jai réalisé :
La fête nest pas dans le banquet.
Elle est dans la conversation.
Dans lautorisation dêtre soi-même.
Quand elle est partie, la cuisine nétait plus vide.
Elle était calme, apaisée.
Jai regardé lhorloge la nouvelle année venait de commencer.
Eh bien, ai-je murmuré, voyons ce quelle me réserve.
Jai sorti les œufs, posé la poêle.
Cette fois, je ne pensais quà moi.
Et pour la première fois depuis de longs mois, jai souri.
Et toi, dis-moi combien de femmes vivent toute leur existence pour les autres et ne le réalisent que trop tard ?







