Comment vais-je faire sans toi maintenant ? Que vais-je devenir ? Pourquoi continuer à vivre ? Les larmes coulaient sur ses joues, et un gouffre béant souvrait en lui. À la place de son cœur, il ny avait désormais plus quun vide noir.
Laurent était amoureux de Camille depuis le collège. Petite, délicate, constellée de taches de rousseur sur le nez. Cest ainsi quil laperçut pour la première fois, alors quil nétait encore quen sixième, et il en tomba follement amoureux.
Camille était de trois ans sa cadette. Élève studieuse, toujours la première de sa classe, discrète et timide.
Année après année, Laurent se rapprochait delle en secret. Il lobservait dans la cour, la regardant sauter à la corde avec ses amies. Elle était légère comme un papillon coloré. Il rêvait quun jour, ils se marieraient.
À son retour du service militaire, la première chose que fit Laurent fut daller chez Camille avec un bouquet de fleurs pour demander sa main.
Le père de Camille, homme strict et sérieux, le fit venir à part pour un long entretien. Puis, esquissant enfin un sourire, il confia la main de sa fille à Laurent.
Le mariage fut aussi joyeux que nombreux, toute la famille, même la plus éloignée, avait fait le déplacement. Les invités fêtèrent les mariés trois jours durant. Les yeux de Camille brillaient de bonheur, et Laurent était plein de fierté : il estimait avoir épousé la plus belle mariée du village.
Deux ans après, grâce à laide de leurs parents, Laurent construisit leur maison. Camille rayonnait de joie trois mois avant la naissance de leur premier enfant, ils purent emménager chez eux.
Une petite fille naquit, quils appelèrent Clothilde, en hommage à la grand-mère de Camille. Solide et en bonne santé, mais les suites de laccouchement éprouvèrent gravement Camille.
Durant une année entière après la naissance, Camille restait pâle, affaiblie comme épuisée. Laurent lemmena voir tous les médecins, mais aucun ne trouva mieux à conseiller que dattendre que son corps reprenne des forces.
Quand leur fille eut bientôt dix-huit mois, Camille apprit quelle était de nouveau enceinte. Les médecins lui recommandèrent de ne pas poursuivre la grossesse son corps était trop faible, elle risquait de ne pas aller jusquau bout, ni de donner la vie à lenfant.
Laurent supplia Camille, épaulé par les médecins, mais elle resta inflexible.
Jamais je ne renoncerai à mon enfant ! Ce nest pas sa faute si elle veut venir au monde. Advienne que pourra, murmurait Camille Dieu en décidera !
Les dernières semaines furent très difficiles, Camille resta hospitalisée. À la maison, leur petite attendait sa maman, et Laurent tournait en rond, rongé dinquiétude.
Ses craintes se confirmèrent. Camille ne survécut pas à laccouchement, son cœur sarrêta net. Mais elle eut le temps de donner la vie à deux magnifiques jumelles.
Laurent était accablé par le chagrin. Au cimetière, il contemplait la butte de terre fraîche, le regard vide.
Son esprit repassait toute sa vie avec Camille, leurs jours heureux, son sourire. Dans ses oreilles résonnait son rire si clair. Laurent, à genoux, pleura comme jamais.
Comment vivre sans toi ? À quoi bon ? Les larmes dévalaient ses joues, son âme nétait quun trou noir.
Après lenterrement, il sombra dans la boisson, noyant son chagrin, tentant doublier la voix de Camille et ses éclats de rire.
Les parents de Camille prirent les enfants chez eux. Ils ne croyaient plus que Laurent pourrait jamais relever la tête et être un bon père pour ses filles.
Quarante jours plus tard, totalement ivre, Laurent sendormit dans la cour. Il rêva alors que Camille entrait dans la maison, vêtue dune robe blanche, ses cheveux roux tombant en boucles lumineuses sur ses épaules.
Elle sapprocha de lui, lui caressa la tête, et, dans sa douceur coutumière, lui murmura :
Laurent, mon cher ques-tu en train de faire ? Tu nas pas honte ? Elle plissa ses yeux verts et le menaça du doigt.
Nos filles nont plus de père, elles sont malheureuses. Elles ont besoin de toi, autant que toi de moi. Si tu maimes encore, ne les abandonne pas. Aime-les comme tu maimais.
Il se réveilla, lesprit étrangement clair, réchauffé par les premiers rayons de soleil.
Dès laurore, il se rendit chez ses beaux-parents, rasé de près, bien habillé, transformé, plus mûr.
Il embrassa la main de la mère de Camille, serra fort celle du père, récupéra ses trois filles, et rentra chez lui.
Dès lors, ils vécurent à quatre. Laurent tâcha dêtre à la fois père et mère : il apprit à cuisiner, laver, repriser, tresser leurs cheveux, mieux que nimporte quelle maman. À lécole, on ne tarissait pas déloges sur ses filles, sérieuses et attentives.
Quand elles étaient injustement traitées, Laurent accourait à leur défense, tel un faucon.
Les voisins lui demandaient souvent :
Pourquoi ne te remaries-tu pas ? Tu es encore jeune, bel homme, tout le monde te regarde.
Il répondait en souriant :
Je suis déjà marié depuis bien longtemps !
Regardez, jai déjà trois futures mariées à la maison ! Je nen supporterais pas une de plus
Cest ainsi, à coup de plaisanteries, de nuits courtes, de repas partagés et de labeur, que Laurent éleva ses filles, de vraies beautés.
Quand elles furent au lycée, une voisine entreprenante vint lui rendre visite un peu plus souvent : tantôt avec des champignons séchés, tantôt du hareng mariné, cherchant à se rapprocher.
Laurent comprit vite ses intentions mais, ne voulant pas blesser, il imagina un stratagème. Un soir, il linvita et lui demanda :
Parmi mes filles, laquelle préfères-tu ?
Tes filles ? Elles n’ont plus besoin de moi ! Elles vont quitter la maison. Mais toi, tu veux vraiment rester seul ? Cest toi que jaime, pas tes filles.
Laurent sourit :
Tiens, voici mon portrait, et il lui tendit une photo tu pourras maimer chez toi autant que tu voudras.
La voisine sen retourna, dépitée, le portrait sous le bras.
Les filles grandirent, poursuivirent leurs études à luniversité, mais noubliaient jamais leur père. Le week-end, elles venaient toujours le voir, laider au jardin et à la maison.
Plus tard, lorsque les jeunes hommes demandèrent leur main, Laurent fit avec chacun un entretien sérieux, comme feu son beau-père lavait fait avec lui. Il ne souhaitait quune chose pour ses princesses : le bonheur.
Les années passèrent. Ses filles devinrent femmes, mamans, chacune avec leurs préoccupations, mais aucune ne cessa jamais daimer son père.
À chaque fête ou dimanche, tous se retrouvaient dans la maison de Laurent au village : filles, petits-enfants, arrière-petit-fils, tous ladoraient.
Le jour de ses quatre-vingt-un ans, Laurent rêva une fois encore.
Il se tenait dans un pré, jeune et beau, épaules larges, cheveux noirs. Au loin, Camille courait vers lui, pieds nus, dans sa robe blanche, ses cheveux tissaient mille éclats de soleil.
Il ouvrit les bras à perdre haleine, sentant son cœur bondir dans sa poitrine. Ils se retrouvèrent, sembrassèrent. Camille leva vers lui un regard tendre, et lui murmura :
Laurent, mon amour, comme tu as été formidable ! Tu as offert à nos filles une vie heureuse, jai tout vu, je priais chaque jour pour toi et elle lui prit la main avec douceur.
Viens. Désormais, nous serons ensemble pour toujours.
Main dans la main, ils partirent à travers lherbe fraîche.
Pour dire adieu à Laurent, toute la famille fit le déplacement. Ce fut dur pour ses filles, mais chacune savait quil retrouvait enfin celle quil avait tant aimée.
Voici la destinée bouleversante dun homme, dun VRAI père. Cest une histoire que jai apprise de ma grand-mère, et tous au village connaissaient Laurent.
Il arrive que certains hommes choisissent de se sacrifier pour ceux quils aiment, au lieu de vivre pour eux-mêmes. À ces parents dévoués, la lumière dun souvenir éternel.
Noublions pas : lamour donné ne meurt jamais. Cest dans le cœur de nos proches quil se transforme en force et en bonheur pour les générations à venir.







