Une fille accusée de voler l’héritage familial : « J’irai au tribunal ! » hurle la mère, tandis que …

Je vais te traîner en justice ! hurla la mère.

Vas-y, essaie donc ! répliqua Laurette, imperturbable. Tout était en ordre, les papiers signés selon les règles.

Sa mère était revenue tambouriner à la porte, déversant des menaces depuis le palier, ses poings frappant le bois, la voix haute perchée au-dessus du vacarme de la cage descalier. Elle traitait Laurette de voleuse, descroc, dusurpatrice indigne.

La police ? Laurette y pensa, mais difficile dappeler des flics contre sa propre mère. Les voisins, eux, senterraient dans leur silence comme sils navaient rien entendu.

« Ah, les histoires de famille » soupirait Mme Duval, la doyenne de létage dà côté, en écoutant les éclats de voix à travers ses volets. « Ah, Simone » lançait une autre mamie, celle du dessous, la tête ballottant comme un métronome.

Simone, dont tout le monde soupirait, cétait la grand-mère de Laurette : Simone Leroy, la femme qui avait élevé Laurette depuis son biberon.

***

Elle ne viendra pas, arrête de coller ton nez à la fenêtre, Laurette. Tu vas attraper la crève, disait Simone à sa petite-fille de cinq ans. Viens plutôt découvrir les nouveaux coloriages que jai dégotés rien que pour toi, magnifiques, tu vas voir !

Mamie avait lart de la persuasion. Laurette, sèchement consignée à la fenêtre, reprenait de lélan et sinstallait à la table de la cuisine, sur le tabouret recouvert par le coussinet en forme de patte de chat que Simone avait tricoté rien que pour elle. Et hop, cest parti pour les coloriages

Simone sactivait tout près : elle mijotait sa soupe à loignon, dorait des escalopes, écrasait des patates pour la purée. Lhorloge à pendule égayait la pièce, la bouilloire sifflait, le micro-ondes ronronnait et dehors la pluie tambourinait aux carreaux. Cétait douillet comme un vieux pull en laine.

« Mais pourquoi ? Mais pourquoi maman ne vient-elle jamais ? On nest pas bien ici pourtant ! » sinterrogeait Laurette, les pensées toujours prisonnières du même refrain.

Marine, sa mère, habitait à deux stations de RER, pas bien loin. Mais elle préférait vivre sa vie, s’étourdir de nouvelles rencontres.

Laurette était née alors que Marine avait dix-neuf ans à peine, et son père, Nicolas, avait disparu un an plus tard, dans un ridicule accident de moto. Sa grand-mère lui avait légué un T2 dans la banlieue lyonnaise, où le jeune couple, puis Laurette, avaient vécu. À la mort de Nicolas, Marine hérita purement et simplement de l’appartement.

Mais Marine ne porta pas longtemps le deuil.

Je suis jeune, je veux vivre ! répétait-elle à sa mère. Jai vingt ans, je vais me trouver un autre homme.

Il faudrait peut-être penser à élever ta fille, non ? Ou alors reprendre tes études. Ou, soyons fous, les deux ! grondait Simone. Moi, à ton âge, jai enchaîné fac, mariage, naissance de ta pomme et décroché mon diplôme avec mention !

Oui, ben tout le monde nest pas comme toi ! Tas fait ton BEP dabord, puis tas bossé et tas repris les études en fac par correspondance à trente ans alors hein ! Jai vingt piges, je suis pas une bête de somme, à tout gérer toute seule ! Et puis toi, tavais un mari, moi je suis veuve

À ces mots, Marine se mettait toujours à pleurnicher, et Simone, le cœur de mère ramolli, lui pardonnait tout. Après tout, veuve à vingt ans, voilà de quoi attendrir nimporte qui.

Amène-moi Laurette, je vais taider

Merci, mamie chérie ! éclatait Marine, lui balançant un bécot sur la joue dans lélan.

Bientôt, Laurette eut lâge dentrer à la maternelle. Simone se démêla pour ly inscrire juste à côté de chez elle, histoire de simplifier la logistique, et quitta son travail, ayant de toute façon atteint lâge de la retraite.

Marine, elle, finit par sévaporer de la circulation. Un boulot, une vie nocturne de célibataire, et les études, cétait niet.

Simone en voyait de toutes les couleurs : tout le poids de la petite reposait sur elle et elle avait à peine le temps de ruminer ses regrets d’avoir offert son aide. Mais pouvait-elle faire autrement ? Qui aurait pu deviner que Marine en profiterait à ce point, au risque de délaisser ainsi sa propre fille ?

À la décharge de Marine, elle envoyait de largent pour Laurette et venait parfois « comme un rayon de soleil », dirait Simone bras chargés de sucreries ou de poupées dernier cri, le parfum sucré flottant encore dans lentrée alors quelle filait déjà.

La gamine restait ensuite scotchée à la fenêtre, larmes aux yeux, se demandant pourquoi sa mère partait toujours si vite.

Marine, elle, promit à chaque fois de rester plus longtemps promesse envolée sitôt le taxi reparti.

Les années passèrent. Marine se faufila deux, puis trois fois dans de nouveaux mariages suivis de séparations express, mit son appart en location et fila sinstaller à Paris, persuadée que la capitale regorgeait de maris potentiels

Laurette, lassée dattendre sa mère, finit par néprouver quune gêne dans sa présence, tant elles navaient rien à partager. Les visites maternelles, rares, se limitaient à une nuit par an et Laurette râlait de devoir abandonner sa chambre pour squatter le canapé de mamie.

Au fond, Laurette ne partageait rien avec sa mère. Les étapes précieuses de lenfance premiers pas, première dent, le premier « A » sur une dictée, tous les diplômes, les activités extra-scolaires, la musique, tout ça, cétait Simone qui lavait vécu avec elle. Marine navait jamais prêté attention, et il était clair quelle pouvait tout aussi bien être une voisine vaguement sympathique qu’une mère.

Aux yeux de Laurette, sa mère, cétait comme un papillon : joli, éphémère, qui effleure délicatement une fleur et disparaît déjà, irrattrapable.

Quand Laurette entra en fac, Marine se maria encore, pour la quatrième fois. Simone, elle, tomba malade, accumulant visites chez le médecin ; à la veille de ses soixante-quinze ans, l’énergie commençait à se faire rare.

Jaimerais bien tenir encore un peu soupirait Simone. Il faut que je taide, Laurette, puisque ta mère tignore royalement.

Arrête, mamie, ça va aller. Il faut juste te soigner, rien de plus. On ne va pas se miner pour une grippe. Les médecins, aujourdhui, cest autre chose !

Simone souriait devant loptimisme de sa petite-fille. Elle en était fière : Laurette avait intégré la fac par ses propres moyens et toujours cartonné.

À peine sa licence en poche, Simone retomba vraiment malade, clouée au lit. Laurette, au lieu de se chercher un emploi, resta auprès delle pour la soigner.

Heureusement, Simone avait mis un peu dargent de côté elle avait repris le boulot dès que Laurette avait grandi et cette petite épargne permit à Laurette de tout gérer. Elle réussit finalement à remettre Simone sur pied.

Pendant ce temps, Marine nétait jamais venue, même informée de la maladie. Plus aucun virement, pas un chocolat, pas un coup de fil, rien. Elle sétait volatilisée une fois mariée pour la quatrième fois.

Je nai pas le temps, répondait-elle sèchement au téléphone.

Quand Laurette implora un peu daide, Marine sortit la carte de la maladie chronique :

Tu sais, je ne suis pas en grande forme non plus, personne ne le voit, mais je devrais demander une pension dinvalidité. Franchement, cest pas à moi quil faut demander de laide, je suis déjà au bout du rouleau !

Fin de conversation. Simone pouffa quand Laurette lui répéta lhistoire.

Elle fait la comédie pour esquiver lintendance, la coquine, fit-elle doucement en agitant la main. On la lui fait pas. Elle vient de se remarier, alors la corvée de vieille malade, pas question !

Le cœur serré, Simone nota au moins que sa petite-fille la comblait de joie.

Dès quelle eut retrouvé la santé, Simone nattendit pas pour emmener Laurette chez le notaire.

On va faire don de mon appartement, décida-t-elle en sappuyant sur sa canne.

Tu recommences à parler de trucs tristes, mamie ! gronda Laurette.

Je prends soin de toi, voilà tout. Tu vois bien comment va la vie Ta mère ne pense quà elle. Si tu te noies, elle te tendra pas la main, elle pense trop à ses amants. Je veux pas quelle touche à lappartement. Ni à mes économies. Tout ira à toi.

Simone fit tout ce qu’il fallait. Elle vécut encore deux années avant que la maladie ne la terrasse pour de bon.

Tu voulais tant être là à mon mariage et garder mes enfants, marmonna Laurette en larmes la tête baissée sur la tombe de sa mamie bien-aimée sous la couronne de roses.

Inutile de chercher Marine aux obsèques. « Trop malade », assura-t-elle, mais elle daigna tout de même faire un virement, histoire davoir la conscience tranquille.

Laurette géra tout toute seule. Pas que la foule était nombreuse deux voisines, quelques vieilles amies de Simone, voilà létat-major. Elles laidèrent, juste pour honorer la mémoire dune brave femme.

Quand Marine apprit que lappartement, la banque, tout était passé à côté de son nez subitement, miracle, elle alla mieux !

Une vraie résurrection, tiens ! rouspétait Laurette chaque fois que sa mère faisait sa scène dans la cage descalier.

Après la mort de Simone, Laurette laissa UNE fois sa mère entrer dans lappartement et elle le regretta amèrement.

Marine, furax, explosa le vase préféré de Simone contre le mur à la vue du titre de propriété. Elle tenta même de déchirer les papiers en hurlant et tapant des pieds. Laurette mit un temps fou à léjecter.

Cest mon appartement ! À moi ! hurla Marine, les poings en lair. Voleuse ! Tas profité de la faiblesse de ta pauvre mamie pour tapproprier son bien ! Jirai au tribunal ! Je vais tout faire sauter !

Marine, persuadée que Simone était hors détat de signer, voulait tout contester. Elle fit plusieurs tentatives, tapages sur le palier. Laurette, cette fois, tint bon et nouvrit plus.

Elle était malade ! Tas même dit quelle était clouée au lit ! Cest forcément frauduleux ! Transaction illégale ! hurlait Marine. Les gens, regardez-moi ça ! Une voleuse ! Elle a escroqué une pauvre retraitée, faut lui rendre lappart !

Les voisins, eux, nétaient pas dupes. Ils connaissaient Laurette, Simone et toute lhistoire.

Le tribunal ? Finalement, il ny eut pas daudience. Car, miracle inversé, voilà que Marine tomba sérieusement malade à son tour.

Fille jai besoin de toi… murmura-t-elle au téléphone à peine audible. Mon mec sait rien faire côté soins… Toi, tu as veillé mamie, viens donc, je suis au bout du rouleau…

Désolée, maman, pas possible répondit Laurette. Je suis enceinte, le médecin minterdit de porter quoi que ce soit.

Quoi ?! Tu tes faite engrosser ?! gronda Marine (oubliée, la voix fluette de mourante).

Non, maman, je suis mariée, heureuse, et je tattends une petite-fille, répondit Laurette digne, avant dajouter, un brin vache : Et ton procès, dailleurs ? Ty es jamais allée ?

Salope ! éructa la mère en racrochant.

Marine, ne hurle pas ainsi ! protesta Serge, son mari du moment, encore tout amoureux malgré tout. On fera un emprunt, on prendra une aide-soignante…

Va te faire voir ! grommela Marine.

Serge aurait bien dû se méfier : veuf fauché, dix ans de plus que Marine, il avait bluffé sur ses finances (merci les crédits à la consommation) juste pour lépouser. Bien vite, il avait compris le personnage, mais le cœur a ses raisons.

Marine, elle, ne divorça pas tout de suite, trop contente davoir un toit gratos quelques mois. Mais faute de nouvel amant ou dargent frais, la maladie finit par lattraper.

***

Tu naurais pas dû jouer les malades imaginaires, maman, murmurait Laurette le soir en contemplant les étoiles à travers la fenêtre de lappartement hérité. Là-haut, tout finit par se voir.

Mais surtout, elle pensait que, finalement, elle était heureuse, que son mari, Julien, était une bénédiction de Dieu ou de mamie. Car Simone avait tellement rêvé que Laurette soit épanouie.

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