Tu veux te débarrasser de moi ? — Qu’est-ce que tu portes là ? — Élisabeth leva un sourcil, détaill…

Tu veux te débarrasser de moi

Quest-ce que tu portes là ? Suzanne Lafont jeta un regard appuyé sur sa fille, la détaillant des chaussures à la tête, lœil critique fixé sur la jupe. Cest indécent, cest bien trop court. À ton âge, tu devrais arrêter de thabiller comme une gamine.

Claire tira machinalement sur lourlet de sa jupe, même si elle lui arrivait presque aux genoux. Une jupe crayon, sobre, achetée lors des dernières soldes. Elle avait pensé avoir fait une bonne affaire : coupe classique, couleur neutre.

Maman, elle est tout à fait normale, répondit Claire en faisant un effort pour retenir toute trace dagacement dans sa voix. Je la mets au bureau.
Justement ! Les gens te regardent et simaginent nimporte quoi. À mon époque…

Claire connaissait la suite, elle avait entendu ce refrain des centaines de fois : la pudeur, de notre temps, comment une femme respectable devait shabiller. Au lieu de répondre, elle posa sur la table une grande enveloppe à en-tête dagence de voyage.

Cest pour toi, maman…

Suzanne sarrêta net, jeta un œil à lenveloppe, puis à sa fille, puis revint à lenveloppe.

Quest-ce que tu mas encore apporté ?
Ouvre.

Claire avait attendu ce moment depuis six mois. Elle économisait chaque sou, renonçant au café du matin, aux nouvelles chaussures, aux petits week-ends avec ses amies. Elle avait réservé cette cure thermale à Vichy, létablissement avec ces colonnes dont sa mère rêvait depuis toujours. Elle avait tout réservé, la meilleure chambre, le moindre détail pensé.

Suzanne tira le bon de séjour et le parcourut des yeux. Claire attendait, espérant un sourire, ne serait-ce quun merci, un regard un peu attendri.
Mais sa mère pinça les lèvres, éloignant lenveloppe du bout des doigts comme si elle était sale.

Encore une fois tu as décidé pour moi.

Claire sentit sa gorge se nouer.

Maman, cest Vichy. Tu voulais tellement y aller…
Et qui va arroser mes violettes, hein ? Tu y as pensé ? Suzanne tapa sur la table du doigt. Trois semaines sans moi, elles seront mortes à mon retour.
Je passerai tous les jours.
Tu travailles. Tu vas oublier, ce sera trop de tracas ! Et là-bas, sûrement, ils ne servent que du chou à la cantine. Jai lu que dans ces nouveaux thermes, ils font des économies de partout.

Claire observait sa mère, sans savoir si elle plaisantait ou non. Six mois à se refuser le moindre café, les sorties, tout ça pour ça ?

Maman, il y a un restaurant avec cinq salles, des menus au choix, massages, piscine, parcours santé…
Parcours santé, répéta Suzanne dun ton moqueur. On ta appris des mots nouveaux, cest bien. Mais tu ne tes même pas demandé si jen avais envie !

Claire avala sa salive. Elle sétait attendue à un simple bravo. Celui pour lequel, sans doute, elle avait vécu toutes ces années.

Claire sassit pesamment. Ses jambes étaient soudain en coton, comme si son corps décidait quil ne pouvait plus la soutenir. Elle fixait lenveloppe que sa mère avait repoussée sur le bord de la table et restait muette.

Et ce climat, franchement… Suzanne faisait déjà les cent pas dans la cuisine, remettant en place une nappe qui navait aucun pli. Tu sais comme je supporte mal lhumidité, ma tension va grimper en flèche, tu y as pensé ?

Claire ne répondit pas. Elle se rendit soudain compte quelle ne voulait pas répondre. Pour la première fois depuis des années, une étrange lassitude la submergeait, la privant de toute envie de se justifier.

Et le voyage ? Tu as pensé au voyage ? Passer des heures en train avec mon dos ? Suzanne sinstalla face à elle, les bras croisés, prête pour un long discours. Regarde chez les voisins, la petite Aurélie : elle nest pas très sage, son mari nen parlons pas, mais elle ne laisse jamais sa mère seule. Chaque jour, elle passe, avec des courses ou juste pour parler un peu.

Claire détaillait les rides dures au coin de la bouche de sa mère, les racines blanches sous la teinture, les mains connues et marquées par les veines. Ces mains lavaient coiffée avant lécole, ses lèvres lui avaient chanté des chansons. Tout ça, où était-ce passé ?

Tu mécoutes au moins ?
Oui, maman.
Ça ne se voit pas. Tu fais la statue. Je te parle de choses importantes et toi…

Suzanne continua, énumérant tout : chambres trop petites, voisins bruyants, médecins trop jeunes et incompétents, qui ne savent que prescrire des pilules. Claire hocha la tête à bon escient, mais, en elle, croissait un vide immense.

Lhorloge de la cuisine égrenait les minutes, puis lheure, puis une autre demi-heure. Suzanne séchauffait, élargissait ses reproches : la cure, mais aussi les soirs de solitude, les appels trop espacés, la fille qui lui échappe.

Tu te rends compte, toi, ce que cest pour moi dêtre seule ici ? Suzanne leva le menton. Tu veux me larguer, avoir la paix pour tamuser !
Maman, cest un cadeau.
Un cadeau ! Un cadeau devrait faire plaisir. Ce truc, tu las acheté pour te donner bonne conscience. Comme ça ta mère est loin, toi tranquille, cest ça ?

Claire se leva lentement, les jambes encore flageolantes, mais elle sobligea à attraper lenveloppe. Ses doigts sy cramponnèrent.

Tu as raison, maman. Tu ne ty plairais pas. Je vais annuler la réservation.

Suzanne sinterrompit net, la surprise flottant dans son regard, comme si elle préparait une longue bataille et que son adversaire venait de capituler.

Comment ça, annuler ?
Annuler, maman. Je rends largent. Tu as raison, jy ai pas assez réfléchi.
Claire, repose cette enveloppe !
Pourquoi ? Tu ne veux pas partir.
Je nai pas dit que je ne voulais pas ! Je disais que tu devrais me demander ! Suzanne haussait la voix, des plaques rouges fleurissant sur ses joues. Tu fais toujours tout comme bon te semble, après tu tétonnes de mes réactions !

Claire pressa lenveloppe contre elle, se dirigeant dun pas résolu vers lentrée. Son cœur cognait dans sa gorge mais, pour une fois, la décision ne la lâchait pas.

Tu vas où ? Claire ! Je te parle !
Maman, je suis fatiguée.
Fatiguée ? Suzanne la suivit jusquà lentrée, agrippant son bras. Jai tout sacrifié pour toi ! On ne mangeait pas à notre faim, ton père nous a abandonnées, et moi, seule, je tai élevée ! Voilà la reconnaissance ?

Claire se retourna, observant sa mère, les lèvres tremblantes de colère, le visage crispé et pâle.

Cest toi qui as dit que tu ne voulais pas y aller.
J’ai dit que tu ne mavais pas demandé mon avis !
Très bien. Je te demande : Maman, veux-tu aller à Vichy ?

Suzanne suffoqua dindignation.

Tu tamuses à me pousser à bout ? Tu veux me rendre folle ? Tes un robot, insensible ! Repose la réservation, jy réfléchirai encore !

Claire délivra doucement son coude de la poigne maternelle, sans lâcher lenveloppe.

Je tappelle demain, maman.

Et elle claqua la porte avant que Suzanne ait eu le temps de répondre.
Les reproches poursuivirent Claire jusque sur le palier, étouffés mais féroces à travers la porte fermée : ingratitude, jeunesse gâchée, elle allait le regretter. Claire ne sarrêta pas, ne se retourna pas. Ses jambes la portaient delles-mêmes dans les escaliers, devant les boîtes aux lettres défraîchies, croisant des voisins indifférents.

Dehors, une bruine fine tombait. Claire leva le visage vers la pluie, resta quelques minutes au centre du trottoir, humant lair tiède du pavé mouillé. Les passants contoursaient, certains pestèrent à voix basse, elle sen moquait bien. Lenveloppe toujours là, Claire se surprit à penser quelle pourrait y aller, elle. Vichy, ses colonnes, ses bains historiques et aucun reproche au petit-déjeuner.

Elle marcha sans but jusquà lenseigne lumineuse dun petit bistrot dangle. Une lueur tiède baignait les tables nappées de blanc, les fleurs fraîches, les gens dînant sereinement, sans hâte. Claire poussa la porte, entra.

Bonsoir, le serveur lui tendit la carte avec douceur. Vous êtes seule ?
Oui. Elle sétonna elle-même de la facilité avec laquelle ce mot lui venait maintenant.

Elle choisit une table près du mur, à lécart. Sassit, posa sa serviette sur ses genoux. Ses yeux tombèrent sur la ligne du plus cher des desserts : une tartelette à la poire, caramel et pâte sablée salée. Et un verre de rouge, fruité, soyeux.

Maman appellerait ça de la folie. Gaspiller son argent par la fenêtre. Claire visualisa les lèvres serrées, le regard réprobateur, le sempiternel de mon temps… avant de commander sans hésiter.

Le vin était dense et légèrement tannique sur la langue. Claire en but une gorgée, sappuya contre la chaise. Une étrange légèreté commençait à lenvahir, là où, depuis si longtemps, elle avait porté du plomb. Elle se souvint de la peur de navoir quun B à lécole une semaine de silence de sa mère en punition. Davoir choisi la gestion plutôt que la littérature à la fac, sur ordre maternel. Davoir quitté Mathieu quelle aimait parce quelle entendait sans cesse quil navait pas davenir.

La tarte fondait en bouche. Claire fixait la traînée de caramel, surprise de ne pas se rappeler la dernière fois où elle sétait offert quelque chose juste parce quelle en avait envie. Pas pour un bravo maternel, pas pour plaire à qui que ce soit, pour elle.

Le téléphone vibra dans le sac. Encore, puis encore. Sept appels manqués, trois messages vocaux : maman. Claire éteignit son mobile.

Elle termina son verre, dévora son dessert, demanda laddition et laissa un billet généreux pour le service, juste par plaisir. En sortant, la pluie sétait arrêtée, une traînée détoiles perçait au-dessus des toits.

Claire pensa que le pas le plus difficile, elle venait de le faire. Sautoriser, pour une fois, à se choisir au lieu de nêtre que la somme des attentes des autres.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

two + 17 =

Tu veux te débarrasser de moi ? — Qu’est-ce que tu portes là ? — Élisabeth leva un sourcil, détaill…
Je disais à maman que j’étudiais, mais je bossais pour financer ses séances de chimiothérapie.