En toute légèreté
Pierre posa son seau doutils près de la porte de la chambre et soupira. Il venait de passer une bonne demi-heure à se battre avec la serrure récalcitrante de larmoire, et maintenant ses genoux tiraient comme sils étaient serrés par des élastiques. Il resta un moment devant la rampe descalier, celle quil avait lui-même taillée il y a trente ans, à lépoque où la maison venait dêtre construite. À ce moment-là, ses mains ne tremblaient pas et lescalier paraissait confortable, même élégant.
Aujourdhui, ce nétait plus quun obstacle.
Claire lappela den bas :
Pierre, tu es là ?
Oui ! répondit-il. Jarrive tout de suite.
Mais il ne descendit pas tout de suite. Il entra dans la chambre, rangea le seau dans le placard, sessuya les mains sur son pantalon. Par la fenêtre, il voyait le potager : les rangées étaient bêchées, mais la moitié avait déjà été envahie par les mauvaises herbes. Au printemps, il pouvait encore donner trois heures à la houe, mais à la fin de lété, il sétait avoué vaincu. Claire ninsistait pas non plus ; elle ramassait en silence les carottes et les betteraves qui poussaient toutes seules.
Pierre !
Il se retourna et descendit lentement, en se tenant fermement à la rampe des deux mains.
Claire lattendait dans lentrée, une veste sur les épaules, son téléphone à la main.
Jai eu lagent immobilier au téléphone. Elle dit quil y a une option rue du Jardin, un trois pièces, quatrième étage avec ascenseur. On peut le visiter demain.
Pierre acquiesça. Ils en parlaient depuis un mois, mais chaque fois la conversation se coupait nette, comme si tous deux craignaient de prononcer la décision finale à voix haute.
Tu veux vraiment ? demanda-t-il.
Claire le fixa un long moment avant de répondre :
Je veux quen hiver je naie plus à déblayer la neige devant le portail. Je veux pouvoir aller chez le médecin en dix minutes, sans attendre le bus une demi-heure. Je veux juste quil nous reste du temps pour vivre, pas simplement pour entretenir la maison.
Pierre hocha lentement la tête.
Alors, allons voir.
Lappartement rue du Jardin était lumineux, avec de grandes fenêtres et une rénovation récente. Claire fit le tour des pièces, sarrêta dans la cuisine, ouvrit le placard de lentrée. Lagent immobilier parlait de charges et de voisins, mais Claire écoutait à peine. Elle imaginait déjà leur vieux canapé ici, les étagères à livres que Pierre construirait, les rideaux quelle accrocherait elle-même.
Ces pièces leur suffisaient largement. Même trop.
En sortant, Claire remarqua un appel manqué de leur fille sur son portable. Elle la rappela aussitôt.
Maman, cest vrai ce que jai entendu ? Louis ma dit que vous voulez vendre la maison ?
Claire sarrêta sur le trottoir. Pierre se figea à côté delle. Une semaine plus tôt, elle avait laissé entendre à Louis quils songeaient à partir en ville, plus près du médecin. Elle ne pensait pas quil en parlerait tout de suite à sa sœur.
On y réfléchit, répondit-elle prudemment. On commence à trouver tout ça difficile
Quoi, « difficile » ? Vous avez toujours vécu là ! Cest notre maison, on y a grandi, les petits viennent
Écoute, Anna
Non, maman, comment pouvez-vous ? Vous abandonnez !
Claire serra son téléphone plus fort.
On nabandonne pas. On choisit comment continuer.
Un silence. Puis Anna reprit, la voix sombre :
Je viens samedi. Il faut quon en parle.
Claire rangea son téléphone et se tourna vers Pierre. Il navait rien dit, mais son visage montrait bien quil avait tout entendu.
Le soir, ils se retrouvèrent dans la cuisine. Pierre fit du thé, Claire coupa du pain, mais aucun deux ne toucha à la nourriture.
Peut-être quAnna a raison, murmura Claire. Peut-être quon va trop vite ?
Pierre secoua la tête.
On ne se précipite pas. On a juste compris que le moment était venu. Je fatigue à transporter les bûches, réparer la toiture, à craindre dêtre bloqué lhiver. Jaimerais garder lénergie pour sortir, aller au théâtre, se promener. Plutôt que de colmater et dentretenir la maison à tout prix.
Claire écoutait, se mordant la lèvre.
Mais les enfants
Les enfants sont grands, ils ont leur vie. Ils viennent deux fois par an, et encore Nous, cest tous les jours ici.
Claire acquiesça, mais le doute persistait en elle.
Le samedi, Anna et Louis arrivèrent ensemble. Pierre avait dressé la table, Claire avait préparé des tartes. Tout le monde sassit, mais lambiance était tendue. Anna paraissait crispée, Louis était renfrogné.
Enfin, Anna déposa sa fourchette et demanda :
Maman, Papa, dites-moi : vous voulez vraiment quitter cette maison ? Celle que vous avez bâtie, le foyer où on a tous vécu ?
Claire soupira.
Anna, je sais que ça te fait mal. Elle fit une pause. Mais on ne la « quitte » pas, on choisit comment poursuivre. On a tous deux passé soixante ans. Jai du mal à monter lescalier, ton père a les genoux en compote. Lhiver, il faut des heures pour déblayer la neige. Le médecin est loin, le commerce aussi. Elle plongea son regard dans celui de sa fille. On veut que la vieillesse ressemble à une vie, pas à un combat quotidien.
Louis intervint :
Mais cest le nid familial ! Les petits aiment venir ici
Ils viennent une semaine par an, dit Pierre. Et ils trouvent ça pénible aussi : pas dinternet, une vieille douche, une heure de bus pour la ville. On le garde par habitude, parce quon le croit symbole de quelque chose dimportant. Mais il faut vivre, Louis, pas conserver un symbole.
Anna blêmit.
Donc cest décidé ?
Claire regarda Pierre, qui hocha la tête discrètement.
Oui, dit-elle. On a décidé.
Anna se leva.
Alors faites comme vous voulez. Je ne comprends pas.
Elle quitta la cuisine. Louis resta silencieux une minute puis marmonna :
Je vais réfléchir, et partit aussi.
Pierre et Claire restèrent seuls. Les tartes refroidissaient sur la table.
Deux semaines furent nécessaires pour la paperasserie. La maison fut achetée par un jeune couple venu de Nantes tout comme Pierre et Claire lavaient été trente ans plus tôt. Ils admiraient le terrain, parlaient potager et serre. Claire passa les clés et détourna le regard.
Le déménagement eut lieu en octobre. Les déménageurs emportèrent meubles, cartons, souvenirs. Pierre parcourait les pièces vides, regardant les murs nus, les marques des cadres, les éraflures au sol. Claire attendait dans lentrée, tenant les clés du nouvel appartement.
On y va, dit-elle tout bas.
Pierre acquiesça, ferma la porte, glissa les vieilles clés dans la poche.
La première semaine, Pierre se réveillait la nuit et ne savait plus où il était. Le silence lui semblait étrange : plus de plancher qui craque, plus de vent dans les arbres. Il marchait dans les pièces, observant les lumières de la ville à la fenêtre.
Claire aussi avait le mal du pays. Elle pensait au jardin, aux pommiers, aux matinées où la fenêtre laissait entrer le chant des oiseaux. Ici, on voyait le parking, les voitures, les voix voisines.
Mais petit à petit, ils shabituèrent. Pierre découvrit quil fallait cinq minutes à pied pour aller à la clinique et que le médecin recevait sans attente. Claire trouva une bibliothèque toute proche avec une salle de lecture et commença à y venir. Ils firent des balades au parc le soir, puisque désormais cétait au bout de la rue.
Un jour, Louis appela brièvement :
Papa, bon Peut-être que vous avez raison. Noubliez pas de nous donner de vos nouvelles, daccord ?
Pierre sourit :
Promis.
Un matin fin novembre. Claire servit le thé, Pierre posa des petits biscuits sur la table. Sur létagère, il y avait une photo de lancienne maison encadrée : deux étages, mansarde, porche envahi de vigne.
Elle était belle, dit Claire.
Oui, dit Pierre.
Ils gardèrent le silence quelques instants.
Tu sais, on pourrait aller dans le Sud au printemps, proposa Pierre. On en parle depuis longtemps.
Claire hocha la tête.
Et jai vu une annonce : il y a un club littéraire à la bibliothèque le mardi. On pourrait essayer ?
Bonne idée.
On sonna à la porte. Claire ouvrit : Anna se tenait là, avec son fils et sa fille. Elle avait un sac rempli de tartes à la main.
On peut entrer ? demanda-t-elle doucement.
Bien sûr, répondit Claire en seffaçant.
Les enfants entrèrent, quittèrent leur manteau. Anna posa les tartes, regarda autour delle.
Cest chaleureux chez vous, dit-elle.
Claire sourit.
Oui, on sy plaît.
Pierre apporta dautres chaises, Claire refit une théière. Les petits sinstallèrent sur le canapé, Anna se mit à côté de sa mère.
Maman, excuse-moi Je nai pas compris tout de suite.
Claire lui passa un bras autour des épaules.
Ça na aucune importance. Le principal, cest quon est ensemble.
Ils prirent le thé, parlèrent de lécole des enfants, du travail dAnna, des projets de voyage au printemps. Dehors la pluie tombait. Claire se leva, prit la photo de la vieille maison, la contempla un instant puis la remit en place. Pierre lui resservit du thé. Anna se pencha de nouveau vers elle.
Maman, on peut venir ici pour le Nouvel An ?
Bien sûr, répondit Claire.






